איוב

JOB SUR SON TAS DE CENDRE

 

 

Du dénuement initial au dénuement final

Par Albert Bensoussan

Maintenant que nous voilà enfermés, cernés de solitude, soumis aux sirènes du désespoir, me revient en mémoire une phrase du livre de Job que me répétait mon père aux jours de tristesse et lorsqu’au 9 du mois de Ab — Tich’a be-Ab — les Juifs du monde entier se rappellent les offenses dont les accabla l’Histoire :

Nu je suis sorti du ventre de ma mère et nu j’y retournerai.

‘arom yatsati mibetene imi ve-‘arom ashouv shamah

S’il nous faut peser les mots pour mieux les percer à jour, nous percevons en ce ‘arom un souffle économe — roulement apical et clôture labiale — qui dit dépouillé, donc nu. Ainsi de l’être coupé du cordon le rattachant à sa mère et lâché dans une aventure saluée à grand cri. Et le cri signe la vie. Yatsati, je suis sorti, dans cet assemblage consonantique ye-tse-te suggérant l’expulsion postillonnante — cette abomination virale. Le mot betene signifie le ventre et aussi la grossesse, au sens le plus physiologique, par opposition à la matrice, re’hem, le sein maternel, qui prend au figuré le sens de miséricorde et devient aussi l’un des noms ou des attributs de la divinité, Ra’haman. Ar-Rahman, dit l’Islam, et dans l’Évangile on lit : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Matthieu, 5:7), qu’André Chouraqui, expert en philologie, traduit en mettant, en quelque sorte, les pieds dans le plat : « En marche, les matriciels ! Oui ils seront matriciés ». Et le bouddhisme ne fait-il pas revenir l’âme du défunt dans le sein de Brahma — la morphologie du mot semble assez proche du rahma hébraïque ou arabe — d’où elle est issue. À la fin de la vie, dit ce texte de Job, « je retournerai là / ashouv shamah », le texte ne répétant pas le mot ventre mais ce contentant d’un « là », sham en hébreu, car il ne s’agit pas de rentrer à nouveau dans le ventre, mais de revenir à la source de la vie et de  la mort, ce « là » neutre et indéfinissable, cet inconnu d’impénétrables ténèbres.

Job, cet homme parfait aux yeux de Dieu, est soumis à l’épreuve par le diable — Satane en hébreu — qui, en un clin d’œil et œil du malin, fait périr tout à la fois ses biens et ses troupeaux, sa maison et ses enfants, le laissant seul et démuni. Le voilà donc confiné au logis, assis sur la cendre ou le fumier — mot retenu par l’histoire et l’iconographie. Une image traduit son horizon :

Que ce jour-là soit ténèbre…

Cette nuit-là, que l’obscurité la prenne… Que cette nuit-là soit bréhaigne…

Que les étoiles de son crépuscule s’enténèbrent…

Nous avons là, sous forme de stances éminemment poétiques, la fameuse imprécation du réprouvé maudissant le jour de sa naissance

— « Périsse le jour où je fus enfanté » — et fermant les yeux à la lumière. Désireux que le jour — hayom — devienne la nuit — yehi ‘hosher, en renversant la proposition initiale de la Génèse : yehi or va-yehi or, que la lumière soit et la lumière fut. Abolissant l’avènement de la vie. Job veut retourner en arrière, dans la nue ténébreuse qui précéda la Création, c’est pourquoi, alors même que la nuit peut être vue comme propice à l’amour, aux amants qui s’accouplent pour prolonger la vie, Job demande que la nuit de son désespoir soit « bréhaigne » — adjectif proposé par André Chouraqui,  quand  Édouard  Dhorme,  dans  la  Pléiade,  traduit  par « lugubre ». En fait, l’hébreu dit galmoud, donné dans les dictionnaires comme signifiant solitaire et isolé, délaissé et pitoyable.

Comment, dans ces conditions, la nuit pourrait-elle être féconde ? C’est moins l’idée de ténèbres lugubres et effrayantes que celle de nuit abandonnée à elle-même, incapable de dépasser le stade du néant. De  l’in-création. Une nuit où les étoiles, luminaires prometteurs  de    clarté,  s’enténèbrent, comme   happées dans   le fameux trou noir dont les astro-physiciens nous rabattent les oreilles.

Nous en sommes là, dans le durable autant qu’insupportable confinement. Et la nuit s’ajoute à la nuit, et le désespoir s’exaspère, répercuté aux quatre points cardinaux des médias. Le monde entier est devenu une immense plainte. Orchestrée par les réseaux sociaux. À laquelle Job, initialement, joint sa voix, et puis s’interroge. Trois amis viennent le voir, et chacun, bien sûr, a son explication : car l’homme, ce grain de sable, ce ciron du fromage dont parle Pascal désignant cette « étincelle entre deux éternités » qui, selon lui, signe la vie, n’est qu’un vain, une évanescence, un presque rien, une fumée, ainsi que le voyait L’Ecclésiaste (Qohelet). Ainsi voit-on, en toute occasion et en toute catastrophe, se lever l’armée des vaniteux et des bouffis de certitudes faisant la leçon, quand l’attitude du sage authentique, doit être d’abord celle de l’humilité, de l’acceptation ou de la résignation — qui est le stade du constat —, avant de passer à la réflexion, qui précède forcément la rédemption.

Dire rédemption ne signifie, en l’occurrence, aucun rachat : Job nous le dit, il n’y a dans l’accumulation de ses malheurs, nulle faute, nul péché, et toutes les prières du monde n’y changeront rien : ne le voit-on pas aujourd’hui et le cœur n’est-il pas saisi d’une immense pitié en écoutant les litanies, les oraisons, les tremblements pieux de ceux qui croient que la parole religieuse et son rituel changeront quelque chose à l’invasion du virus ?

Appelle donc ! Y a-t-il quelqu’un qui te réponde ? (Dhorme) Crie donc ! Existe-t-il, ton interlocuteur ? (Chouraqui)

Cette solitude dans le dénuement et la privation de tout apparaît comme coupable aux yeux des trois « amis », qui s’investissent du rôle de censeurs, sanctionnant l’attitude du sage Job qui, protestant en tout lieu de sa probité et de sa foi — un quasi saint —, se voit constamment renvoyé à des fautes qu’il n’aurait pas commises, à quelque péché insidieux dont il n’a nulle conscience. Ce sont gens d’Inquisition, d’affreux certificateurs, d’ignobles accusateurs. Ainsi voyons-nous, souvent, des gens malades se heurter à l’acrimonie de leur entourage : la maladie les accuse, mais quelle est leur faute ? Les enfants en veulent à leur mère dès lors que la maladie la cloue au lit, et telle vieille maman rendra la vie impossible à sa fille qui traîne la douleur de son mal. L’impossible aveu d’un quelconque péché détruit alors toute idée de rédemption, et Job est renvoyé à son tas de fumier.

La rédemption, néanmoins, celle de Job, ne peut avoir qu’un sens : le retour à l’équilibre, à la paix de l’âme, du cœur ou de l’esprit — que chacun choisisse le mot qui lui convienne. Et cela représente un combat, exige une lutte, selon cette vérité qui fit adopter l’axiome

comme « slogan » d’Ignace de Loyola et de la compagnie de Jésus : Militia est vita hominis super terram — traduction de la Vulgate — ainsi rendu dans la Pléiade :

N’est-ce pas un service militaire que fait l’homme sur terre ?

Halo-Tsaba leEnosh ‘al-aretz.

Tsaba désigne bien en hébreu l’armée, et l’on se souvient d’un des attributs divins : l’Éternel Tsebaot, Dieu des Armées. Et ce mot signifie aussi, en toute logique, combat et guerre ; mais aussi, compte tenu du résultat désastreux de toute guerre, peine et affliction. Telle est la vie de Job et la nôtre : saisis par la peine, secoués d’affliction, il nous faut prendre les armes et mener un combat, et contre l’affliction et contre le doigt accusateur des autres. Un combat forcément psychologique. Et cette évidence est traduite par cet halo initial qui, en hébreu, représente l’interrogatif « n’est-ce pas ? » Quant à enosh il ne signifie rien d’autre qu’homme — à ne pas confondre avec Hénoch, personnage mythique à l’aube de l’humanité et qui se dit en hébreu ‘Hanokh. Sauf que ce mot enosh peut se lire et se prononcer en hébreu où la vocalisation est laissée libre : anosh, et alors là nous avons non plus seulement l’homme mais l’être souffrant, accablé de douleur — le mot de même racine onesh signifiant la maladie ou la faiblesse du corps. Ainsi retombons-nous sur nos pattes, dans le carcan de la pandémie et du confinement. Nous savons que nous ne savons rien, les savants et les mires nous le disent. Nous vivons entre quatre murs en proie à l’angoissante incertitude.

Peut-on pour autant attenter à notre vie ? La mort, pour violemment inscrite dans ce destin, n’est pas inéluctable. Pas plus que n’est totalement insupportable la souffrance. On doit faire avec. C’est le message que Job oppose à ses pédants contradicteurs. « Je m’abîme et me repens, sur la poussière et la cendre », conclut-il, ‘al- ‘afar la poussière, annonçant le terme même par lequel Qohelet signait la vanité de la vie :

Tout vient de la poussière et tout retourne à la poussière

Hakol hayah min-he’afar vehakol shav el-he’afar

Le sage est celui qui comprend sereinement, stoïquement, la nature contingente de l’homme. Tant de sages l’ont clamé, de la Grèce à la Judée, et de la Judée à l’Espagne (celle de Sénèque, d’Averroès et de Maïmonide, tous trois de Cordoue), mais qui les entend encore aujourd’hui, dans ce fallacieux univers de paillettes et d’ors. Job, donc, sur son tas de poussière, revoit la lumière du jour car l’espoir a éclairé sa nuit. Au mépris du malheur et conjurant le désespoir, voilà qu’il récupère sa stature d’homme. Car « maintenant mon œil T’a vu » dit-il à Dieu. Job a vu et a compris, c’est là toute sa sagesse. Ainsi accède-t-il à cette béatitude dont parlera Spinoza et qui n’est pas la récompense de la vertu, étant la vertu elle-même (Beatitudo non est praemium virtutis sed virtus ipsa). Il n’y a rien en échange, car la sagesse n’a pas de prix et n’est pas cotée en Bourse.

C’est là tout le message : le dénuement n’est pas une calamité, car l’homme — le sage, le pur, le simple, celui que l’hébreu nomme ish tam, et c’est l’adjectif qui d’emblée qualifie Job en apprenant à se connaître apprécie ses limites et sa faiblesse, et sait qu’un pareil dénuement l’attend au final. La parole initiale de Job, que me répétait mon père — nu au berceau, nu au tombeau —, est, dans ces moments difficiles que traverse la terre entière, le seul espoir auquel nous raccrocher. D’autant qu’aux dernières lignes de cet immense poème philosophique, Job recouvre l’intégrité de sa personne et son bonheur : il redevient fécond et couronné d’heureuse vieillesse :

Et il voit ses fils vayiré et-banav et les fils de ses fils véet-beney banav quatre générations arba’ah dorot

Le chiffre 4, dans l’interprétation numérique hébraïque, correspond à la plénitude et à la contingence ; il est le carré, il est le monde avec ses quatre éléments (terre air mer feu), il est la terre entière avec ses quatre points cardinaux, et avec ses limites. Malgré tout, et dans la béatitude à laquelle sa vertu de sagesse le fait accéder :

Job meurt vieux et rassasié de jours

vayamat Ayov zaqen ouceba’ yamim

Qui n’envierait son sort ? Sachons entendre sa voix et aller dans sa voie. En nous émerveillant d’un fameux jeu de mots hébreu qui, par une astucieuse paronomase, confond la marche halikhah et l’enseignement de la sagesse halakhah.

Par ©Albert Bensoussan

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.