La belle et fascinante inconnue de Birobidjan
Marek Halter, dont on connaît l’immense talent de conteur, signe, avec L’inconnue de Birobidjan*, un de ses meilleurs romans.
Mais c’est également là un récit historique où, des coulisses du Kremlin à l’édification, en pleine Sibérie, du Birobidjan, région autonome juive créée par Staline, la fiction se mêle à la réalité. La lecture idéale pour cet été !
Marek Halter : Le Birobidjan est, au départ, une terre, particulièrement rude et hostile, remplie de marais insalubres, de Sibérie orientale, où règne en hiver, comme chacun sait, un froid polaire.
Mais ce qui est extraordinaire, c’est que Staline, en 1932 déjà, c’est-à-dire seize ans avant la création de l’Etat d’Israël, advenue en 1948, y a créé expressément, pour ses cinq millions de Juifs qui peuplaient alors l’Union Soviétique, une région autonome, avec, comme langue officielle, le Yiddish.
Elle avait été alors envisagée, par Staline, comme une possible solution territoriale à la question juive : une « solution territoriale » – où les Juifs du monde entier pouvaient émigrer assez librement et se réfugier au plus fort des persécutions engendrées par l’antisémitisme ambiant – s’opposant, en quelque sorte, à ce qui deviendra, durantla Seconde Guerre mondiale, ce que Hitler et les nazis appelèrent, au contraire, la « solution finale »… Auschwitz, le plus abominable, par son ampleur comme par son mobile, des crimes de l’Histoire.
Le mal absolu !
M.H. : Il ne faut évidemment pas me faire dire ce que je n’ai jamais dit, ni pensé ou écrit.
Ce fut bien sûr là, en tant que prétendue solution au problème juif, un échec cuisant.
Nul, en effet, ne peut fabriquer artificiellement, malgré les meilleures intentions qui peuvent l’animer, une identité nationale, et surtout pas pour les Juifs, dont l’histoire millénaire est intimement liée à la Terre (Israël) tout autant qu’au Livre (La Bible).
Car les Juifs n’ont, en réalité, aucun lien historique, religieux ou culturel, avec le Birobidjan.
Mais, tout de même, son mérite, hormis bien sûr les importantes et évidentes réserves que l’on pourrait y apporter sur les plans politique, sociologique ou anthropologique, est incontestable : cette civilisation ainsi perdue dans ce coin reculé de la Sibérie, à néanmoins survécu, fort heureusement, puisque 8.000 Juifs y vivent encore, soucieux de préserver leurs traditions, leur culture et leur langue, et que l’on y enseigne même encore le Yiddish dans ses écoles.

J’y suis d’autant plus sensible, bien entendu, que le Yiddish est aussi, pour moi qui suis né et ai passé mon enfance dans le ghetto de Varsovie, ma langue maternelle !

M.H. : Birobidjan est une des deux seules villes au monde, avec Manaus, au Brésil, à avoir été construite autour d’un théâtre !
D’où, précisément, ce lien très concret, dans mon roman, avec cette inconnue de Birobidjan, puisqu’elle y est elle-même actrice.
M.H. : Dans l’Union Soviétique des années 30, époque où sévissait la dictature stalinienne, le seul endroit où il était encore relativement permis de critiquer le pouvoir, fût-ce de manière indirecte ou détournée, était le théâtre. Le Kremlin s’en est cependant bien vite rendu compte.
Une liste noire d’acteurs et actrices suspects a donc commencé à circuler dans les arcanes du pouvoir.
Inutile de dire que, pour ces dissidents avant la lettre, alors considérés comme de dangereux contestataires ou de simples parasites, il devenait ainsi pratiquement impossible de travailler.
Pis : les plus récalcitrants d’entre eux étaient souvent envoyés au fin fond de la Kolyma – ces terribles goulags que dénonça, quelques années plus tard, l’œuvre de Soljenitsyne – d’où on ne revenait que très rarement.
Un moyen d’y échapper existait cependant : le théâtre yiddish de Birobidjan, justement !
C’est ainsi que quantité d’acteurs non juifs, mais néanmoins remarquables sur les plans artistique et professionnel, ont rejoint ce théâtre, contribuant ainsi grandement, quelquefois par leur célébrité aussi, à sa popularité, sinon son rayonnement à travers le monde.
C’est là, par ailleurs, une de ces belles et inattendues ironies de l’histoire : un petit théâtre yiddish, venu de nulle part et construit de toutes pièces, devenant, ainsi, un lieu de refuge, comme une sorte de sanctuaire inviolable, pour tous ces artistes alors persécutés par le régime totalitaire de Staline !
M.H. : Exactement.
L’héroïne de mon livre, Maria Apron, de son vrai nom Marina Andreïeva Gousseïev, étoile montante du théâtre moscovite, non juive et antisémite de surcroît, devra trouver refuge au Birobidjan, elle aussi, pour avoir couché avec Staline, qui l’avait invitée, un soir d’octobre 1932, à un grand dîner avec tous les « apparatchiks » de la « nomenklatura », la nuit même où sa femme, Nadejda Allilouïeva, se suicide après une vive altercation avec le tyran.
Marina doit donc fuir, car Staline, craignant d’être atteint par ce scandale, veut éliminer tous les témoins gênants, dont, tout d’abord, son encombrante maîtresse de ce soir-là.
C’est ainsi que Marina part pour le Birobidjan, où elle espère jouer dans son théâtre.
Et là, miracle, elle se déprend de son antisémitisme et finit par aimer les Juifs… ce qui tend à confirmer une de mes convictions les plus ancrées par rapport à l’universalisme juif : on ne naît pas Juif, on le devient !
D
M.H. : Oui. Mais la fin dela Seconde Guerre mondiale, avec le Traité de Yalta notamment, modifie, en profondeur, l’équilibre géopolitique : les Américains, alliés d’hier, deviennent les nouveaux ennemis.
Michael Apron, accusé d’espionnage, est alors envoyé au Goulag par le maître du Kremlin: Staline !
C’est pour le sauver de ce camp sibérien, où l’attend une mort certaine, que Marina, grande amoureuse comme seules certaines femmes peuvent l’être, va donc mettre tout en œuvre, bravant l’enfer et le danger, au péril de sa vie.
Héroïque, elle défie jusqu’à l’Histoire, avec pour seules armes l’amour passionné d’un homme, la puissance évocatrice du théâtre et la beauté poétique d’une langue : le Yiddish, vivier littéraire parlé par plus de onze millions de Juifs avant cette guerre, auquel je rends, en ce livre, un vibrant, très sincère et très personnel hommage.
M.H. : C’est vrai.
Ce roman débute par une scène se déroulant à Washington, le 22 juin 1950, lors d’une audience de ce qui était alors appelé la « Commission des activités anti-américaines ».
McCarthy et son équipe y interrogent une certaine Maria Apron, accusée d’être entrée aux Etats-Unis avec un faux passeport et d’avoir assassiné un agent secret américain en Union Soviétique.
Des centaines d’autres grands artistes avant elle, tels Orson Welles, Lauren Bacall ou Arthur Miller, avaient déjà été soupçonnés, par ces conservateurs de la droite américaine, de sympathies communistes.
Leur carrière avait été souvent détruite, et leur famille brisée. Cette Maria Apron, retenue prisonnière par le FBI, c’est donc, en fait, Marina, qui porte là le nom de ce jeune médecin américain, devenu sn mari, qu’elle avait rencontré à Birobidjan.
Marina, qui a émigré aux Etats-Unis, est devenue, entre temps, actrice de théâtre à Broadway, et est professeur de dramaturgie à l’Actors Studio de New York.
Mais l’accusation à son encontre est donc particulièrement grave, double même : espionnage et assassinat. Elle risque la peine de mort : la chaise électrique. Pour se défendre et sauver sa tête, elle va donc, en actrice consommée qu’elle est, raconter ses aventures passées dans l’Union Soviétique de Staline. C’est une sorte de Shéhérazade, occidentalisée, des temps modernes !
M.H. : J’aime, en effet, le roman épique et, tout particulièrement, « Guerre et Paix » de Tolstoï. Celui-ci est, pour moi, le troisième grand livre de l’histoire de l’humanité, après « La Bible » et « L’Odyssée » d’Homère. C’est dans cette grande tradition littéraire qu’est la littérature épique que je m’inscris, pour ma part, effectivement !
M.H. : Absolument.
J’ai d’ailleurs présenté, lors du dernier Festival de Cannes, un documentaire, enrichi par des photos et archives d’époque, sur mon « Inconnue de Birobidjan.
Les droits pour une véritable adaptation au cinéma en ont déjà été achetés, du reste, par Pathé.
La production souhaiterait voir jouer Marion Cotillard dans le rôle de Marina.
Les pourparlers sont déjà très avancés. Son thème musical s’avérerait lui aussi, comme pour la fameuse « Chanson de Lara » du « Docteur Jivago », composée par Maurice Jarre, essentiel.
C’est un fabuleux projet cinématographique, et un beau défi humain aussi.
J’espère le voir bientôt relevé et, surtout, réalisé !
*Publié chez Robert Laffont (Paris).
Daniel Salvatore Schiffer/ blogs.Mediapart.fr Article original

TAGS: Anna Karénine antisemitisme Auschwitz Birobidjan Boris Pasternak Brésil Docteur Jivago droite américaine ghetto de Varsovie goulag homère israël Joseph Staline Juif kolyma la Bible Léon Tolstoï maccarthysme Manaus Marek Halter Marion Cotillard Shéhérazade Sibérie Soljenitsyne Union soviétique USA Yiddish
![]() |
![]() |







































Il est bon de se rappeler au passage que Marek Halter a comparé la bande de Gaza au ghetto de Varsovie… aussi aberrant que cela puisse paraître cette comparaison laisse a son auteur deux possibilités: Soit il ne sait pas quelles étaient les conditions du ghetto de Varsovie, soit il est devenu négationniste.