« Le conflit à Gaza ne remplit aucun des critères qui définissent un génocide »

Alors que la population de Gaza ne s’est pas effondrée, le discours sur le génocide a prospéré. Comment expliquer un tel hiatus ?

Joël Kotek, professeur à l’Université libre de Bruxelles, creuse la question dans son dernier livre.

Il publie le 7 octobre aux éditions Hermann Le génocide à l’épreuve de Gaza, essai sur un mot dévoyé. Historien spécialiste de la Shoah, Joël Kotek part des faits et des chiffres. Même selon les données du Hamas, à prendre avec les précautions requises, les combats effroyables dans la bande de Gaza ne l’ont pas vidée de sa population.

Joël Kotek : Parce qu’aujourd’hui, on emploie « génocide » comme synonyme de « massacre ». Or ce n’est pas la même chose. Il y a une véritable passion mondiale pour ce mot, et François Zimeray l’a bien relevé. Comme l’écrit Bernard Bruneteau, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Rennes, le génocide est devenu un concept à la « charge quasi théologique » : il sert à désigner le mal absolu. Le problème, c’est qu’un concept qui veut tout dire ne veut plus rien dire. Et le conflit entre Israël et le Hamas ne répond pas aux critères qui définissent ce crime.

Le droit en retient cinq. D’abord, la nature de l’acte : le génocide est un homicide de masse. On parle de l’élimination physique, biologique, d’un groupe, pas de destructions matérielles. Ensuite, la victime : un groupe humain désarmé, défini comme tel par son persécuteur, souvent selon des critères raciaux arbitraires. Troisième critère, l’ampleur. La Convention de 1948 parle de détruire un groupe « en tout ou en partie ».

Il doit s’agir, comme le disait déjà Raphael Lemkin, d’une « part substantielle » du groupe, assez importante pour menacer sa survie. Quatrième critère : les victimes sont visées « comme telles », c’est-à-dire parce qu’elles appartiennent au groupe, quels que soient leur âge ou leur sexe. Enfin, l’intention. C’est le plus difficile à prouver : il faut établir la volonté spécifique de détruire le groupe, ce que les juristes appellent le dolus specialis.

Le mot génocide est devenu un fétiche, un totem qu’on brandit pour désigner des réalités qui n’ont rien à voir entre elles.

Et Gaza ne remplit pas ces conditions ?

Non. La guerre menée par Israël ne vise pas la population palestinienne en tant que telle. Elle vise un groupe armé terroriste, le Hamas, responsable de la séquence génocidaire du 7 Octobre.

Vous ajoutez un sixième critère, celui de l’historien.

Oui, et pour moi il est crucial : la décision. Quand un génocide est décidé, cela se voit dans les chiffres. La population civile désarmée disparaît presque immédiatement. Les génocides, ce sont des massacres à froid, systématiques, d’une intensité inouïe. Une fois la décision prise, le nombre de victimes explose. Et ce sont toujours des civils sans défense, de la Namibie au Rwanda.

Faisons une arithmétique simple. Le génocide des Arméniens, c’est 3 000 civils assassinés chaque jour pendant quinze mois. Celui des Juifs, 4 400 civils assassinés chaque jour de 1941 à 1945. Celui des Tutsis, 8 000 civils assassinés chaque jour pendant cent jours. Gaza, c’est 74 000 morts en trois ans, 70 par jour, dont au moins 17 000 combattants. Ce ne sont pas les mêmes ordres de grandeur.

Il y a trente ans déjà, l’historien belge Maxime Steinberg disait que « génocide » est un mot malade. C’est encore plus vrai aujourd’hui, vu les usages intempestifs qu’on en fait. Le mot est devenu un fétiche, un totem qu’on brandit pour désigner des réalités qui n’ont rien à voir entre elles.

Le 7 Octobre, en revanche, relève selon vous du génocide.

Oui. Le 7 Octobre est une journée, une séquence génocidaire. Sa signature, c’est la volonté d’extermination systématique. Ce fut un massacre à chaud et à froid : volontaire, prémédité, systématique. Hors la centaine d’otages, toutes les personnes à portée de balle, y compris musulmanes et asiatiques, ont été assassinées. En droit pénal, c’est l’équivalent de l’assassinat, par opposition au meurtre.

N’est-ce pas minimiser la souffrance des Palestiniens ?

Pas du tout. Il ne s’agit évidemment pas de nier la gravité de la guerre à Gaza, ni la souffrance bien réelle des Palestiniens. Mais on doit s’interroger sur l’usage obsessionnel du mot « génocide » dès qu’il s’agit d’Israël. Car cette accusation n’est jamais neutre lorsqu’elle vise l’État juif.

Que voulez-vous dire ?

Cette obsession s’inscrit à mon avis dans la longue histoire des représentations antijuives. Elle en réactive de vieux motifs sous une forme laïque, juridique, humanitaire. La guerre entre Israël et le Hamas offre aux vieux imaginaires antisémites, réactionnaires comme progressistes, chrétiens comme musulmans, l’occasion de se reformuler dans le langage des droits humains. Sous couvert de défendre la Palestine, on libère des passions longtemps retenues par la mémoire de la Shoah.

Ce qui frappe, c’est que cette haine ne se présente presque jamais comme haine des Juifs. Elle se donne pour vertu morale, pour indignation légitime, pour solidarité avec des victimes. L’antisémitisme n’avait pas disparu ; il était en sommeil, tenu en respect par le souvenir d’Auschwitz. Il attendait une nouvelle grammaire morale pour redevenir acceptable. Cette grammaire existe désormais.

Le Juif déicide, le Juif empoisonneur, le Juif tueur d’enfants, le Juif conspirateur ont simplement été traduits dans la langue politique d’aujourd’hui. Israël serait l’État meurtrier, l’État colonial, l’État nazi, l’État génocidaire par excellence. Ce qui se disait hier dans le langage de la théologie, de la question sociale ou de la race se dit aujourd’hui dans celui de l’antiracisme, de l’anticolonialisme et du droit international.

Sous prétexte de solidarité avec les Palestiniens, l’Europe parle moins de la Palestine que d’elle-même : de ses crimes, de ses refoulements, de ses dettes historiques.

Vous parlez aussi de « palestinisme ».

C’est le terme de Pierre-André Taguieff. Il ne désigne pas la défense légitime des droits des Palestiniens, mais la sacralisation idéologique et émotionnelle de leur cause. Le palestinisme fonctionne comme une religion civile. Il rassemble des colères très différentes, donne un langage commun à des frustrations sociales, culturelles et identitaires, et soude des groupes qui n’ont rien en commun autour d’un même objet de rejet : Israël. La force de l’antisémitisme, c’est d’agréger des haines contraires.

Concrètement, à qui profite l’accusation de génocide ?

À beaucoup de monde, et c’est ce qui fait sa force. Elle permet aux antisémites traditionnels de reformuler leur haine dans un langage moral. Elle permet aux héritiers des sociétés compromises dans la Shoah de retourner l’accusation. Elle permet à la gauche radicale de replacer les Juifs du côté des dominants. Elle permet aussi à certains Juifs antisionistes de justifier une hostilité ancienne au sionisme. Les marxistes juifs y étaient opposés par principe, bien avant le conflit israélo-palestinien.

Salir Israël leur permet d’oublier les compromissions des communistes juifs avec l’URSS, y compris quand Moscou menait des campagnes antisémites sous couvert d’antisionisme, sans même parler du pacte germano-soviétique. Les trotskistes, eux, peuvent faire oublier qu’ils ont refusé de prendre les armes contre les nazis, contrairement aux sionistes et aux communistes, il est vrai après avril 1941.

Le même refoulement opère dans le monde arabe. On a totalement effacé des mémoires le Grand Mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, allié de Hitler. Là aussi, nazifier Israël permet de solder l’histoire à bon compte : ceux qui furent tentés par l’alliance avec les nazis nazifient Israël.

Oui. L’accusation de génocide prolonge, sous une forme modernisée, deux figures anciennes de l’antijudaïsme : le déicide et l’infanticide. Pendant des siècles, on a accusé les Juifs d’avoir tué le Christ et de verser le sang des enfants chrétiens. Le langage change, mais la mécanique symbolique reste la même.

Hier, le Juif versait le sang chrétien ; aujourd’hui, Israël verserait le sang palestinien avec une intention exterminatrice. C’est en ce sens que le « libelle de génocide » fonctionne comme une version contemporaine du libelle de sang. On n’impute plus aux Juifs un crime rituel imaginaire, mais le crime suprême du droit international, sans trop se soucier des preuves qu’il exige.

À la culpabilité de la Shoah s’ajoute une culpabilité coloniale. Depuis les années 1990, la théorie du « colonialisme de peuplement » présente Israël non plus comme le refuge d’un peuple persécuté, mais comme le dernier avatar du colonialisme occidental. Le Juif cesse d’être le survivant ; il devient le colon. Il n’est plus le paria de l’Europe, il en serait l’avant-garde impériale au Proche-Orient.

C’est une inversion historique absurde. Israël est né aussi d’une lutte de libération nationale contre l’Empire britannique, et de la décolonisation des Juifs d’Europe et d’Orient. Réduire son histoire à une entreprise coloniale, c’est effacer à la fois la Shoah, l’exil forcé des Juifs des pays arabes et la dimension émancipatrice, décoloniale, du sionisme. Mais l’intérêt symbolique est évident : l’Europe transfère sur Israël sa propre culpabilité coloniale. Sous prétexte de solidarité avec les Palestiniens, l’Europe parle moins de la Palestine que d’elle-même : de ses crimes, de ses refoulements, de ses dettes historiques.

Au fond, que produit cette accusation ?

Elle n’est fondée ni juridiquement ni historiquement. Elle n’est donc plus un outil d’analyse, mais un instrument de délégitimation. Elle ne décrit pas des faits ; elle produit un verdict moral total. Une fois Israël rangé dans la catégorie des génocidaires, il n’y a plus de débat possible : il n’y a plus qu’un État à faire disparaître de la surface de la terre.

Le génocide à l’épreuve de Gaza, Joël Kotek, éditions Hermann, 222 p. 22 €.

JForum.Fr & Le Point

La rédaction de JForum, retirera d'office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire