Dictionnaire amoureux des juifs de France
de Denis Olivennes – Edition Plon
On dit que le hasard fait bien les choses, et il ne viendrait à l’idée de personne de nier cette évidence. Je vais donner un exemple qui illustre parfaitement cette donnée.
Hier soir, je suis rentré à la maison tardivement et j’étais en train de voir à la télévision Monsieur Denis Olivennes parler de son livre au titre magistral et absolument étonnant: Dictionnaire amoureux des Juifs de France. Ce qui est étonnant, c’est qu’un Juif ashkénaze ne nous menace pas d’une expulsion fracassante de cette France, républicaine et laïque – et non pas laïcarde- qu’il adore…
Que disait Monsieur Olivennes? Il disait que nous devons être heureux de vivre en France ; que la France a toujours été un pays accueillant et que la sombre affaire Dreyfus ne saurait résumer nos relations avec un pays où nous vivons depuis plus de deux mille ans… et il dit, à raison, que finalement les choses peuvent s’arranger.
Mais moi, ce qui m’a frappé, c’est qu’il est le seul à ne pas parler du rejet total des juifs, notamment après les vagues d’antisémitisme qui ont submergé tous les continents. Rappelez-vous ce que l’on disait il y a juste une décennie, y a-t-il encore un espoir pour les Juifs de France ? C’était terrible à entendre. Mais aujourd’hui, il ne viendrait à l’esprit d’aucun sociologue, démographe ou politologue de soutenir une telle thèse, à savoir une Europe et une France judenrein.
Et Monsieur Olivennes d’expliquer que depuis des décennies, on nous rebat les oreilles avec ces messages messianiques : « Les juifs n’ont plus d’avenir en France pas même en Europe ; il faut qu’ils partent » ce qui est insupportable.
Alors même si on considère qu’il y a du wishful thinking dans ces déclarations, il faut bien reconnaître que Monsieur Olivennes est le seul à nous ménager un coin de ciel bleu pour nous dire que notre place est aussi en France. Cette France qui nous aime, n’est pas un pays antisémite et finalement ce ciel bleu ne sera pas obscurci par les manœuvres et les rumeurs qui nous chagrinent et, finalement une réalité féconde lui redonnera ses couleurs.
Mais je pense que Monsieur Denis Olivennes a exprimé avec beaucoup de talent un optimisme exacerbé dans la présentation d’un livre qui est source de bonheur et de joie de vivre. Il faut souligner que c’étaient surtout les séfarades qui véhiculaient ce paradigme du plaisir et du bonheur et je rends hommage à Monsieur Olivennes pour ce Wishful thinking et sa quête d’un avenir et d’un monde tel qu’on le souhaite, et non pas tel qu’il est. Ceux qui me connaissent bien savent que je suis généralement optimiste, mais pas optimiste d’une manière béate.
Qu’est-ce qui fait que je critique ce livre de cette façon ? C’est que, lorsqu’on écoute ce que M. Olivennes a choisi de mettre en avant — et surtout ce qu’il a laissé de côté — on s’aperçoit qu’il a écarté beaucoup d’éléments qui peuvent être inquiétantes.
Peut-être a-t-il eu raison : dans le judaïsme, on ne met pas toujours assez en avant les belles choses.
J’avais publié un article dans JForum il y a quelques années, où je montrais que les choses ne se présentent pas toujours comme elles devraient l’être. J’y faisais une distinction entre la survie, c’est-à-dire le fait de pouvoir simplement continuer d’exister, et la vie tout court.
Qu’est-ce que je veux dire par là ? Monsieur Denis Olivennes n’est ni philosophe, ni théologien, ni historien au sens strict et classique — ce qui n’obère nullement son remarquable talent — mais il n’a pas pris en compte, par exemple, cette différence fondamentale entre la vie et la survie.
C’est-à-dire que les juifs ont essayé de se faire des idées sur quantités de choses qu’ils pensaient pouvoir dominer par l’esprit. Alors qu’ils étaient rejetés, persécutés, spoliés, menacés, exterminés, et du coup la tradition juive n’a pas eu la chance, ni la possibilité de pouvoir préparer dans le domaine terrestre quelque chose qui nous permet de vivre. Les juifs ne se sont pas occupés de la vie, ils se sont employés à la survie parce que la question se posait de savoir est-ce qu’on va nous laisser survivre ? Est-ce qu’on va y arriver ? Est-ce que nous allons finalement tenir ?
Je dois reconnaître que M. Olivennes a su dégager plusieurs aspects de la vie juive en France qui montrent qu’il existe encore, dans ce pays — celui de l’affaire Dreyfus et bien d’autres drames — des réalités agréables et positives qu’il faut rappeler.
En guise de conclusion, je ne peux pas nier que l’intervention de M. Olivennes m’a conquis. Je l’ai écouté avec attention et cela m’a laissé une réelle bonne impression. C’est d’ailleurs ce qui explique que je sois resté jusqu’à la fin, même si j’avais manqué un peu le début ; la fin éclaire parfaitement l’ensemble, et j’ai très bien compris dans quel sens Monsieur Denis Olivennes orientait ses observations.
Il a raison : il faut, de temps en temps, dire des choses rassurantes, modifier l’idée générale quand elle devient trop sombre et admettre que l’on peut se tromper. Finalement, il peut exister quelque chose de rigoureusement bon, sobre, ni gris ni rouge, mais d’un bleu azur, tendre et chaleureux, comme celui du drapeau d’Israël.

Spécialiste de philosophie juive en général et de la philosophie juive médiévale en particulier, Maurice-Ruben Hayoun est également spécialiste de la pensée judéo-allemande moderne (de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem) et de la philosophie arabo-musulmane de l’âge d’or (Averroès, Ibn Badja, Avicenne). Il est professeur des universités
![]() |
![]() |






































