L’amiral Mike Rogers, de la NSA à l’écosystème israélien de défense
Au fil de sa carrière, l’amiral américain (ret.) Michael Rogers a traversé deux mondes qui se rejoignent aujourd’hui : celui du renseignement stratégique à la tête de la NSA et du Cyber Command américain, et celui des start-up israéliennes de défense et de cybersécurité. Pour lui, les défis sécuritaires auxquels Israël est confronté transforment non seulement la manière de faire la guerre, mais aussi la façon dont sont conçues les technologies duales, entre usages militaires et civils.
En visite en Israël à l’occasion de l’International DefenseTech Summit, organisé par la Direction de la recherche et du développement du ministère israélien de la Défense et l’Université de Tel-Aviv, Rogers mesure le chemin parcouru depuis ses premiers séjours dans les années 1980. À l’époque, l’essentiel de la menace provenait du terrorisme palestinien et les check-points militaires rythmaient les routes du pays. Aujourd’hui, l’arsenal des adversaires inclut missiles balistiques, drones armés, attaques venues d’Iran ou des Houthis au Yémen ; la réponse israélienne repose de plus en plus sur des systèmes d’alerte, de défense aérienne et de guerre électronique sophistiqués, souvent développés par des start-up locales.
Rogers est frappé par une constante : la résilience de la société israélienne. Il raconte ce dîner où, en plein restaurant, les clients reçoivent une alerte de tir de roquettes sur leurs téléphones. Sans cris ni panique, chacun se dirige calmement vers un couloir sécurisé. Pour un Américain habitué aux réactions beaucoup plus chaotiques dans un contexte de crise, cette maîtrise collective est révélatrice. Elle nourrit, selon lui, une culture de l’innovation sous pression : quand la menace est permanente, l’adaptation devient un réflexe et la créativité, une nécessité vitale.
Après sa retraite de la marine en 2018, Rogers choisit donc délibérément de rester au cœur de ces enjeux en rejoignant l’écosystème high-tech israélien. Il devient conseiller de Team8, un fonds et studio de création de start-up fondé par d’anciens cadres de l’unité 8200, l’unité de renseignement d’élite de Tsahal. Cette décision suscite des critiques chez certains anciens de la NSA, inquiets du rapprochement entre un ex-dirigeant du renseignement américain et un groupe étroitement lié à l’armée israélienne. Rogers assume ce choix et le présente comme une extension logique de sa carrière : les menaces cyber sont transnationales, explique-t-il, et exigent des alliances technologiques solides entre démocraties.
Son message est clair : l’avantage technologique de l’Occident n’est plus garanti. Que se passera-t-il si les adversaires atteignent, voire dépassent, le niveau technologique des États-Unis et d’Israël ? Dans un contexte où des systèmes coûtant des milliards de dollars sont parfois mobilisés pour contrer des drones ou des missiles bon marché, Rogers estime que les grands industriels de la défense, à eux seuls, ne suffisent plus. Il faut des partenaires plus agiles, capables de proposer des solutions rapides, moins coûteuses et adaptables à grande échelle.
C’est dans cet esprit qu’est né Aurelius Capital, fonds d’investissement lancé en 2025 entre Tel-Aviv, New York et Londres. Rogers y siège comme associé principal aux côtés de figures majeures de la sécurité israélienne : l’ancien commandant de l’armée de l’air Amir Eshel et l’ex-directeur adjoint du Mossad Udi Lavi. Piloté par les investisseurs Alon Lifshitz et Tomer Jacob, le fonds a démarré avec une première levée de 50 millions de dollars et vise 150 millions, dédiés aux start-up de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des technologies spatiales et des systèmes de détection et de protection. Sa philosophie : investir d’abord dans les « boucliers » – défense anti-drones, protection d’infrastructures, sécurité des systèmes d’IA – plutôt que dans les armements offensifs.
Le contexte géopolitique renforce cette approche. Les guerres en Ukraine, au Moyen-Orient et les tensions en Asie ont entraîné une explosion des budgets de défense et une demande mondiale d’innovations capables de protéger les armées, les réseaux électriques, les hôpitaux ou les aéroports. Israël, qui a atteint un record d’exportations de défense et vu naître depuis le 7 octobre 2023 des centaines de jeunes pousses spécialisées, est devenu un laboratoire à ciel ouvert de cette nouvelle ère. De nombreuses start-up ont vu leurs solutions testées puis intégrées sur le champ de bataille avant d’être déployées à l’export, notamment dans les domaines de la lutte anti-drones et de la protection des forces.
Pour Rogers, l’enjeu dépasse largement les frontières israéliennes. En soutenant des technologies duales nées de l’expérience israélienne, Aurelius entend aussi renforcer la sécurité des États-Unis et de leurs alliés, qui se tournent de plus en plus vers l’innovation israélienne pour moderniser leurs armées et leurs infrastructures critiques. Il met néanmoins en garde : la technologie reste un outil, pas une baguette magique. Sans doctrine claire, sans coopération entre partenaires et sans réflexion stratégique sur l’emploi de ces capacités, même les systèmes les plus avancés peuvent s’avérer insuffisants.
Reste que la combinaison d’une menace permanente, d’un écosystème d’ingénieurs aguerris et de capitaux désormais structurés autour de fonds comme Aurelius place Israël au centre de la prochaine génération de technologies de défense. Et aux yeux de Mike Rogers, contribuer à cette dynamique, c’est à la fois protéger l’avenir d’Israël et consolider celui des démocraties occidentales.
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