Pour la première fois en cinq ans, les deux villes de Tartous et Jablé, le long de la côte syrienne, ont été la cible hier d’une série d’attentats. Revendiquées par l’État islamique (EI), ou plutôt par son émanation « wilayat el-sahel », dans deux communiqués, les sept attaques ont fait près de 150 morts, des civils dans leur quasi-totalité. Le mode opératoire est classique – des bombes espacées de plusieurs minutes pour permettre les attroupements et donc un maximum de dégâts – mais particulièrement vicieux : l’un des deux kamikazes de Jablé a par exemple aidé au transport des blessés vers le service d’urgences d’un hôpital où il s’est fait exploser.

En outre, la Russie a une présence militaire particulièrement forte dans ces deux villes, très majoritairement alaouites, contrairement à d’autres villes comme Lattaquié qui ne le sont qu’à moitié. Une présence qui remonte à l’ère soviétique. Les troupes russes utilisent l’aéroport militaire de Lattaquié, près de Jablé, et Tartous héberge une base navale russe. Il est donc très probable que l’EI a voulu prouver à Moscou qu’il est capable de frapper non seulement le cœur du pays alaouite, communauté dont est issue la famille régnante, les Assad, mais également tout près de ses propres effectifs, d’autant plus que la plus grande partie de l’armement russe est acheminée via Tartous.

Il est certain que les attaques d’hier illustrent clairement un laxisme sécuritaire étonnant dans ces régions, que l’on aurait crues mieux protégées. « Quand je suis allé en Syrie au mois de mars, à Lattaquié et à Tartous, je me suis rendu compte qu’on passait les barrages, corrompus, très facilement », révèle Fabrice Balanche, chercheur, géographe et spécialiste de la Syrie. « Il suffisait de donner 100 ou 200 livres au check-point. On n’a jamais vérifié mon passeport, ni même ouvert mes valises. C’est très facile finalement de s’infiltrer sur la côte. »

Des déplacés pris pour cible ?
Toutes les répercussions de telles attaques sont, pour l’instant, difficilement cernables, mais certaines apparaissent déjà. Peu de temps après les attaques, des actes de représailles ont été commis contre des déplacés, accusés d’avoir facilité ou même aidé les kamikazes de l’EI responsables des attentats d’hier. La région accueille en effet de nombreux Syriens, majoritairement sunnites, ayant fui les combats d’Alep et d’Idleb. Un camp en particulier, dit d’el-Karnak, et qui abrite plus de 400 familles, aurait été attaqué. Des tentes auraient été incendiées, et au moins sept personnes auraient été tuées. Certaines sources ont démenti ces informations, révélant au contraire la création de milices pour protéger ces déplacés contre des actions violentes éventuelles de la part de personnes aveuglées par leur colère après les attaques d’hier.

Cette confusion et ces violences intercommunautaires sont ce que recherche justement l’État islamique, d’après M. Balanche. Alors que nombre de sunnites sont enrôlés dans l’armée syrienne, l’objectif du groupe serait que, dans les zones mixtes, il y ait des conflits entre alaouites et sunnites, ce qui pourrait éventuellement faire « exploser » l’armée du régime. « Si les sunnites se font tuer à Lattaquié, ce sera difficile pour les sunnites de Deir ez-Zor de se battre avec la garde républicaine contre l’EI », estime le chercheur. Par ailleurs, les forces loyalistes pourraient être amenées à se redéployer le long de la côte pour mieux la protéger, forçant un mouvement des effectifs aux dépens d’autres zones qui pourraient alors se retrouver à la merci de l’EI et d’autres groupes.

L’EI tente aussi d’envoyer un message aux autres groupes islamistes armés, en se faisant le porte-étendard du combat contre le régime du président syrien Bachar el-Assad, et par association, contre les alaouites, avance M. Balanche. En perte de vitesse en Irak comme en Syrie, et en concurrence avec, entre autres, le Front al-Nosra, branche syrienne d’el-Qaëda, en voie de construire un émirat islamique à Idleb, ces attaques seraient donc pour le groupe un moyen sûr de rallier des combattants, en prouvant être capable de toutes les audaces.

Samia Medawar OLJ

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