Quelle Liberté pour une humanité malade et menacée ? (IV)
« Seuls dans l’Arche » : Refonder le monde après le Coronavirus (IV)
Quelle Liberté pour une humanité malade et menacée ?
Ne lis pas « harouth » – gravé, mais « herouth » – liberté.
Pirke Avot
Le confinement met à l’épreuve notre besoin de liberté. Quand chaque geste de la vie quotidienne – sortir de chez soi, se rendre dans un magasin, aller chez le coiffeur ou prendre l’autobus – est soumis à des conditions draconiennes, ou purement et simplement interdit, ce sont nos libertés fondamentales qui sont entamées. Cette réalité nouvelle amène certains observateurs à rejeter par principe toute atteinte aux libertés publiques, comme si la protection de la santé publique n’était pas elle aussi une obligation de l’État envers ses citoyens[1]. Mais ce faisant, c’est aussi l’idée même que nous nous faisons de la liberté qui est questionnée. Être libres : noble aspiration de l’homme, aussi ancienne que l’humanité ! Mais qu’entendons-nous exactement par-là ? Quatrième volet de notre série d’articles pour « refonder le monde après le Coronavirus ».
La Modernité – qui incarne l’époque de l’histoire humaine où chaque génération se considère comme plus savante et partant, mieux inspirée que les précédentes – regarde aujourd’hui avec une condescendance amusée la manière dont les Anciens considéraient l’idéal de liberté. Comment accorder confiance aux proclamations de liberté d’un Sophocle ou d’un Moïse, quand on sait que les Hébreux, comme les Grecs, admettaient l’esclavage ?
Aux yeux de l’homme contemporain, aucune liberté ne vaut, si elle n’est pas valable pour tous. Bien entendu, ce préjugé actuel envers les grands penseurs de l’Antiquité tient plus à l’ignorance, qu’à un jugement éclairé sur leur message toujours actuel. Le simple fait qu’Antigone soit encore lue et mise en scène, ou que l’Exode biblique soit encore considéré comme un modèle universel de combat pour la liberté, sont plus probants à cet égard que toutes les analyses savantes[2].

Œdipe et Antigone, Charles Jalabert
Pourtant, la situation où est parvenu aujourd’hui le monde occidental[3] illustre un triste paradoxe, qui veut que la liberté de l’homme n’ait jamais été aussi menacée que depuis que les droits de l’homme se sont universalisés.
Ce que nous entendons par là, c’est qu’aucune autre époque de l’histoire humaine n’a fait autant de cas de la liberté de l’individu, et que nous vivons pourtant le déclin – et certains diront, la fin – d’une longue période de progrès des libertés, entamée avec l’essor des démocraties modernes en Europe et en Amérique.
Les exemples de ce paradoxe sont innombrables. Pour comprendre comment cela est possible, lisons les citations récentes d’un représentant très visible de la pensée politique contemporaine, le professeur de l’université de Jérusalem Yuval Noah Harari.
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Pierre Lurçat, MABATIM.INFO
« Seuls dans l’Arche » : Refonder le monde après le Coronavirus :
– Réflexions sur la dimension philosophique de la crise actuelle (I)
– Retrouver la vérité du langage (II)
– La crise morale du monde et la vocation d’Israël (III)
[1] Le comble a sans doute été atteint par André Comte-Sponville, qui déclarait récemment : « Laissez-nous mourir comme nous voulons ».
[2] En réalité, le mépris souvent affiché à notre époque pour la sagesse des Anciens montre surtout que le relativisme culturel, bien ancré en Occident depuis Lévi-Strauss et avant encore, s’accommode pourtant de la conviction que nous savons tout mieux que nos ancêtres.
[3] De manière éloquente, on n’emploie plus guère aujourd’hui l’expression de « monde libre ».
[4] Le Point, 20 septembre 2018
[5] Sur Yuval Noah Harari, ses idées et leur réception, je renvoie à la série d’articles que je lui ai consacrés ici il y a quelques mois.
[6] Cité par Astrid de Larminat, Homo Sapiens et Homo Deus : la nouvelle bible de l’Humanité ?, Le Figaro, 8.9.2017.
[7] Éditions de l’Observatoire/Le Point 2019.
[8] Sur ce concept et son inventeur, le biologiste Jean-Pierre Changeux, je renvoie aux livres de François Lurçat, et notamment L’autorité de la science, Cerf 1995, chapitre 2.
[9] Voir notre dernier article, « La crise morale du monde et la vocation d’Israël ».
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