Patrice Franceschi, Dictionnaire amoureux de la Corse, Plon.

J’ai adoré ce livre qui m’a éloigné de mes habituelles préoccupations littéraires et philosophiques, prétendument plus sérieuses …. Bref ce livre m’a éloigné du travail un peu ardu et donc fastidieux Avec ce beau livre, dû à Monsieur Patrice Franceschi, vous allez vous sentir déjà en vacances, en Corse, évidemment. Delà le bref avant-propos montre qu’on a affaire à un témoignage ardent , issu du cœur, à l’image de la Corse elle-même.

Je pense vraiment ce que j’écris et me fonde sur mes propres souvenirs personnels : quand nos deux filles étaient encore très jeunes, nous avions passé nos vacances d’été deux années de suite à Verghia, non loin de Porticcio. Le lieu était presque sauvage et nous offrait une petite crique idyllique dont nous étions les seuls bénéficiaires. Et puis il y avait cette atmosphère méditerranéenne, cette chaleur humaine, cette proximité aux autres, sans toutefois franchir certaines limites car les Corses y tiennent par-dessus tout. J’ai aussi assisté à des échanges assez vifs entre touristes hexagonaux et autochtones.

Patrice Franceschi : « Le voyageur c'est celui qui s'expose, le touriste celui qui se protège. »

Deux autres faits qui montrent que la Corse occupe dans mon esprit une place à part : d’abord, contrairement à ce qui s’est passé sur le continent, pendant l’Occupation nazie la Corse n’a jamais livré un seul juif à la Gestapo. On a tendance à l’oublier. Le second fait marquant et qui m’a marqué fut le suivant : certains contestent l’existence d’une langue corse ; or un matin, alors que que je buvais un café sous les palmiers, je remarque trois ou quatre jeunes filles parlant dans une langue qui me semblait être leur langue maternelle. Ces adolescentes étaient si émouvantes par leur jeunesse, leur bequeté et leur innocence que je me suis dit : tout professeur d’université que je sois : si ces jeunes filles parlent le corse si naturellement entre elles, alors cette langue, non seulement existe mais a aussi le devoir d’exister.

Je me souviens aussi des premières évocations par feu le président Giscard d’Estaing de l’âme corse. Une âme que vous sentez vivre comme un cœur battant dans ce beau livre. En outre, ce livre se lit comme on souhaite le lire, vous pouvez commencer par le milieu, la fin ou le tout début… Il vous suffit p de commencer par le feuilleter pour en mesurer la richesse.

Je le dis pour ceux de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas encore celte remarquable collection : il y a des entrées comme dans un dictionnaire habituel dont la nature et le nombre relèvent exclusivement du choix de l’auteur. Ici, l’auteur s’est fait plaisir, et son livre est dense et riche. Sans nuire à la fluidité du discours.

La lettre, A, la première de l’alphabet s’inaugure avec une entrée consacrée la jolie ville d’Ajaccio ; l’auteur nous y convie pour une promenade, une visite guidée,, en quelle sorte. Mais le plus intéressant reste à venir car, par les hasards de l’ordre alphabétique, une longue entrée, que dis-je ? une véritable digression est consacrée aux ânes… Oui, j’ai bien dit aux ânes pour lesquels l’auteur ne nourrit pas un intérêt vraiment fort mais qu’il eut à fréquenter dans son île natale, dans son propre cadre familial. Le peu d’intérêt pour le quadrupède ne l’empêche pasr de nous décrire une longue aventure en compagnie justement de deux ânes qui n’en faisaient qu’à leur tête, dans une longue traversée d’espaces semi désertiques, afin de rejoindre au Soudan le début du Nil. Il ne faut pas manquer de savourer cette entrée du dictionnaire, car c’est une véritable nouvelle qu’on lira. Après, l’ordre alphabétique nous conduite vers les alcools et autres spiritueux.

Bandits d’honneur, telle la plus intéressante des entrées sur la complexité de l’âme corse ; selon moi , il s’agit là d’un oxymore, d’une contradictio in adjecto. Bref, ces deux termes ne vont pas ensemble. Mais dans cette île, l’insularité produit parfois des incongruences. Toujours est-il que l’imaginaire, la fonction fabulatrice des Corses s’en est nourri, comme le prouvent les récits contés aux enfants et parfois aussi aux adultes. Je relève une belle phrase de l’auteur qui correspond à ce que je pense : une fierté dénaturée et un honneur dévoyé…

Maisons colorées de Bonifacio posées sur une falaise au-dessus de la Méditerranée.

On ne peut pas se faire justice, l’auteur en convient, mais dans la mémoire insulaire, on a eu tendance à fermer les yeux sur certains aspects relevant de la criminalité pure et simple. Je ne nie pas l’existence d’une aura d’admiration autour de ces personnages qui ont parfois inspiré de grands romanciers. Mais c’est un aspect impossible à bannir de l’histoire de l’île… Encore un souvenir personnel : j’aimais bien accompagner ma compagne à Ajaccio à la halle aux poissons. Toutes les femmes qui servaient leurs clients étaient vêtues de noir.. Et ceux dont elles portaient le deuil avec une insurpassable dignité ,n’étaient pas tous morts de vieillesse. C’est dire, mais le souvenir de ces dames nobles et dignes s’est ainsi gravé dans ma mémoire.

Bonaparte n’est pas oublié, tant s’en faut, et Napoléon non plus, dans ce sympathique dictionnaire. Comment oublier le grand Corse ? Monsieur Franceschi nous offre une présentation originale sur la mutation de Bonaparte qui se mue en Napoléon. J’apprécie aussi les remarques philosophiques sur la nature et le vocation des ponts. Cela permet de réunir, d’unifier mais pour les insulaires, c’est naturellement plus compliqué car le propre de l’île, c’est d’être séparée du reste, du continent, de la terre ferme.

Dans quelques entrées bien écrites, l’auteur tord le cou à quelques mythes, positifs ou négatifs sur ses compatriotes dont nos meilleurs écrivains ont vanté les mérites ; notamment le sens de l’honneur, l’amour de la violence et l’insistance sur un certain code de l’honneur. Je retiens la légende de ce fils d’une personnalité corse qui, durant l’absence de son père, es laisse acheter et livre un homme qui avait trouvé refuge chez lui. Il a manqué à sa parole, et le paiera de sa vie…

Je reprends à mon compte ce que l’auteur dit de la politique dans une entrée dés amoureuse. C’est, hélas, très bien vu. J’ai aussi bien apprécié l’entrée consacrée au maquis qui retrouve sa signification originaire, même si le développement ultérieur dans un tout autre sens est malheureusement indéniable. Mais, sans vouloir le moins du monde compléter un livre qui nous a tant appris, je parlerai du célébrissime restaurant du Corse du sud, le Maquis qui est connu et recherché dans le monde entier. Nous y fêtions l’anniversaire de ma campagne au début du mois d’août. Tant le site que la cuisine y sont de tout premier ordre.

Si cela avait été possible, je me serais arrêté. sur chacune de ces entrées, tant le texte est agréable à lire. Je ne dois pas oublier les excellents croquis qui illustrent ce livre dont je recommande à tous la lecture ou, au moins, la consultation.

La Corse ne pouvait rêver meilleure présentation que ce beau livre fait d’elle avec autant de cœur que d’esprit. A aucun moment l’auteur ne sacrifie la critique à l’amitié qu’il éprouve légitimement pour son île, l’ile de beauté .

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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