Pandémie: les religions, les spiritualités ont elles leur mot à dire?

par Maurice Ruben Hayoun le 25.03.2020

 

Pour Laura-Sarah H.

La situation actuelle dans laquelle nous nous trouvons –et qui brille par son incertitude absolue- rend nécessaire un renouvellement grandissant des catégories mentales qui étaient les nôtres en temps de paix et d’harmonie.

Depuis que cette terrible maladie s’est abattue sur nous, je veux dire les habitants du globe terrestre, nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Du coup, les questions que nous avions oublié de poser, dans le sillage d’une civilisation judéo-chrétienne plurimillénaire, reviennent en force et s’imposent à notre actualité.

Ces questions touchent au sens, à la signification, à la valeur de ce que nous faisons ou ne faisons pas. En termes plus clairs, qu’est ce que vivre ? Quel sens revêt notre passage sur cette terre ? Toutes sortes de questions qui reviennent à une sorte de métaphysique pas seulement des mœurs mais de notre existence dans son ensemble.

Depuis la défaite totale du paganisme gréco-romain, depuis la victoire presque totale du judéo-christianisme, ce dernier a progressivement été écarté dans nos sociétés modernes, happées par une course désordonnée vers le bonheur matériel, au point qu’on a cru – et c’était bien- en l’infinie perfectibilité de l’Homme, devenue source de lui-même et n’ayant de compte à rendre à personne, et pas même à sa conscience.

Cet aveuglement est allé jusqu’à déconsidérer la religion dans son ensemble, entraînant dans cet immense discrédit même les spiritualités les plus authentiques. Le meilleur témoin de cette dérive spirituelle n’est autre que le grand philosophe allemand Kant qui rédigea un texte fondateur intitulé La religion dans les strictes limites de la raison (Die Religion in den blossen Grenzen der Vernunft).

Ce qui m’intéresse ici dans ce qu’écrivait si bien Kant, c’est la définition qu’il donne de la croyance, notamment religieuse. Il utilise un syntagme dont la langue allemande a le secret : ce que nous tenons pour vrai, le tout en un seul mot : Das Fürwahrhalten. Donc, la croyance, c’est bien ce que nous tenons pour vrai, même s’il s’agit d’une opération d’illusion.

Mais petit à petit, les valeurs éthico-resligieuses ont cédé du terrain pour finir dans une marginalisation presque totale, un peu comme le confinement qui commence par être partiel avant de devenir intégral, total, absolument hermétique, autant dire la mort puisque l’homme n’est homme que parmi d’autres hommes.

Ne soyons pas marchands d’illusions dans le sens que donnait le philosophe Alain aux Marchands de sommeil. Je ne vais pas en déduire que l’esprit nous sauvera, Je dis simplement que si nous avions conservé une part, une toute petite part d’esprit, de spiritualité, de détachement de la matérialité dans son ensemble, nous serions aujourd’hui mieux armés.

Or, nous sommes entièrement désarmés, la situation est incertaine au plus haut point en ces temps d’incertitude absolue. Nous ne savons même plus qui est atteint, qui ne l’est pas ou pas encore, et pour combien de temps.

Je ne puis m’empêcher d’en revenir à la Bible, si oubliée ces temps ci, et aux passages qui traitent des épidémies, et notamment des épidémies dont on pourrait justement penser qu’elles sont spirituelles-physiques (Leibgeistllichkeit), intraduisible en français ; un peu comme si on parlait d’une matière spirituelle ou intelligible. Ce qui est un oxymore ou une contradictio in adjecto

La pandémie se dit en hébreu magguéfa ; le terme vient du verbe lingof. On en parle déjà au début du livre de l’Exode lorsqu’il s’agit de protéger les foyers des Hébreux de la terreur de l’ange exterminateur (lo yten la mal’akh lingof et batékhém). Partant, cette notion a un arrière-plan religieux ou théologique indéniable. Mais ce n’est pas ce que je veux souligner ici dans ce papier. Pour désigner un corps inerte, sans vie, on dit gouf naghouf…

Comment faire pour répondre non seulement aux questions qui se pressent sur nos lèvres, comment répondre à la maladie et de quelles armes disposons nous pour le faire ? C’est-à-dire pour la vaincre et ainsi sauver notre peau…

Ne revenons pas, même si cela est indispensable, sur les aveuglements, les fausses routes, les dénégations des valeurs et des spiritualités ; concentrons nous sur ce qu’il faut bien nommer la force vitale de l’esprit.

Mais cette remise à l’honneur de l’esprit et la recherche effrénée d’un traitement, voire d’un vaccin, ne s’excluent pas mutuellement. Ce serait sombrer dans la légèreté de la formule ( en même temps), prônée par le jeune homme que la France s’est donné pour la gouverner.

Il s’agit simplement et en toute modestie d’exhumer ici des valeurs et des comportements qui ne soient plus centrés exclusivement sur l’argent, le profit, l’égoïsme, l’individualisme et la négation de l’Autre.

En un mot, il faut redécouvrir l éthique au sens large du terme, même s’il s’agit d’une éthique qui ne s’adosse pas à la croyance religieuse. après tout, depuis le début du XXe siècle un penseur comme Carl Schmitt ( peu recommandable d’un certain point de vue) exposait dans sa Théologie politique (1924) que les valeurs de nos sociétés occidentales provenaient de valeurs religieuses sécularisées ou simplement laïcisées. Et qu’il s’agissait d’un creuset biblique.

Or depuis la Renaissance, et ensuite les Lumières, et la critique biblique du XIX’ siècle notamment (Ernest Renan et ses maîtres allemands comme Heinrich Ewald, David Friedrich Strauss), la notion même de l’esprit religieux souffre d’un discrédit presque unanime. On a repoussé le divin et le religieux dans les bras ouverts des théologiens. Erreur fatale : c’est la foi qui a donné la culture, et non l’inverse.

Certes, l’esprit, une fois libéré de la chape de plomb d’une Eglise tyrannique, a pu suivre son chemin sans souffrir de l’imposition de barrières. Il faut instiller dans la spéculation philosophique une dose de théologie, le Nouveau Penser de F. Rosenzweig. Mais voilà, il ne fallait pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

La pensée doit être libre, la recherche ne doit connaître aucune entrave, les microbes, les virus, les bactéries doivent être combattus avec force et avec des thérapies scientifiques, mais l’esprit peut aussi contribuer à la guérison. Les deux ne sont pas mutuellement exclusifs.

On marche sur deux pieds. Les atermoiements du gouvernement actuel montrent, à l’envi, que nul ne sait, pas même les gouvernants actuels, de quoi demain sera fait. Même pour nous tous : qui sait si nous serons encore là demain…

Je voudrais résumer ici en quelques mots, une problématique, un débat vieux de près de deux millénaires : comment combattre les fléaux qui s’abattent régulièrement sur le genre humain ? Quelle place concéder à l’esprit, à la religion, bref à tout ce qui transcende la matière ?

Un passage talmudique se pose la question suivante : deux hommes, du même âge, de la même condition physique, du même statut social, tombent malades le même jour. L’un se rétablit, l’autre pas. Comment expliquer cette réalité ?

Réponse anonyme du Talmud : celui qui en a réchappé était toujours le premier à se présenter à la prière. Traduction : il faisait preuve d’une grande foi… Mais en réalité, ceux qui savent décoder les anciens rabbins comprennent que cette réponse est un ersatz, un aveu d’impuissance. La vraie réponse, compréhensible par les intelligents, est la suivante : NUL NE SAIT…

En parallèle, Ecoutez attentivement les réponses des grands professeurs de médecine ; ils ne savent pas ce qui nous attend, même si l’on respecte les règles du confinement. Que personnellement je respecte à la lettre et invite tous nos lecteurs à en faire autant.

Deuxième exemple tiré du Talmud : un sage place son pied dans le repère d’un serpent venimeux. Et après l’en avoir retiré indemne, il s’écrie : ce n’est pas le serpent qui tue, mais le péché !

Je déconseille absolument d’imiter concrètement le geste, inspiré par la foi aveugle de ce saint homme, mais je reprends cum grano salis cette notion de péché. Car notre époque, depuis un grand nombre d’années, pèche contre l’homme dans sa dimension éthique.

Et pour faire court, je pose d’emblée la question suivante : qui aurait prédit que dans un pays avancé comme la France, en ce tout début du XXIe siècle, les médecins des hôpitaux auraient été contraints et forcés d’opérer un tri selon le degré de gravité des malades ? Lesquels seront sauvés et lesquels abandonnés à une mort certaine ? Quelle responsabilité morale écrasante !

Il est impossible d’échapper à l’exigence éthique incarnée par l’Autre, celui ou celle qui nous regarde et que nous regardons. Qui ne se souvient de ce grand philosophe du visage, Levinas, le visage de l’Autre qui nous implore de l’épargner, lui, dans notre joyeuse conquête du monde…

Je pense à un autre passage talmudique qui compare Dieu à un fondeur de pièces de monnaie : le fondeur reproduit à l’identique toutes ces pièces à l’effigie de tel ou tel empereur mais Dieu est le seul à pouvoir créer des êtres si différents les uns des autres. La leçon est claire : la valeur de chaque individu est unique, elle n’est pas échangeable avec une autre. Et j’homme ne saurait être réduit à autre chose, qu’à lui-même.

Et la même leçon se lit chez un autre philosophe, Martin Buber, mort en 1965 à Jérusalem, auteur du célèbre ouvrage Je et tu (1923). Mon moi, c’est l’Autre ; quand je dis je, c’est à un autre, à un TU que je le dis. C’est grâce à l’Autre que je suis moi-même, cet Autre qui demeurera pour moi une éternelle énigme.

Permettez moi de citer un troisième passage talmudique qui coupe l’herbe sous les pieds de toute théorie raciste ou racialiste. Pourquoi donc Dieu n’a t il créé qu’un seul Adam, en un seule exemplaire ?

Dans sa toute puissance il aurait pu en créer dix mille d’un seul coup. Réponse : l’humanité est diverse et variée mais on origine est la même , unique. Si Dieu avait créé plus d’Adam, les descendants des uns et des autres auraient dit : je descends du Adam numéro 1 mais vous simplement du Adam numéro 15 ou 20…

Je ne suis pas naïf à mon âge. Ce genre de réflexion passera très haut au dessus de la tête de celles et de ceux qui ont réduit ou fermé des lits dans les hôpitaux, privent les soignants de masques et les malades de tests.

A moins qu’ils ne soient un jour touchés par la lumière de la Grâce…

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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