Le retour de Benjamin Netanyahou au pouvoir :
de la déjudaïsation rampante à la ré-judaïsation expresse…

L’État d’Israël, on ne le répétera jamais assez, n’est pas un État comme les autres. Le territoire où il s’est établi n’est pas n’importe quel lieu, c’est une terre de Promission, une terre promise par la divinité monothéiste. Ce n’est donc pas un territoire comme tous les autres. Il est courant de parler de Terre sainte…C’est de cet acte unique qu’il tire sa légitimité si souvent remise en question.

Après deux millénaires d’histoire exilique ou plutôt de martyrologie, il a réussi contre vents et marrées à se rétablir dans sa terre ancestrale depuis 1948. Un état qui se prévaut d’un tel lien divin ne peut pas se contenter d’une constitution politique comme les autres nations. Il doit composer avec d’autres éléments, notamment religieux ou théologiques puisque c’est de là qu’il tire sa force et son droit à l’existence. D’immenses défis attendaient cette aventure, ce rêve sioniste : comment montrer ou démontrer la compatibilité de cette identité juive avec la culture politique européenne ? L’homme qui a jeté les bases de cette cohabitation se nommait David Ben Gourion et a dû composer avec les partis religieux de ce nouveau pays puisque sans la croyance -et la pratique- religieuses, cet État n’existerait pas, il lui manquerait son assise majeure. La Raison politique devait composer avec la Révélation, faute de quoi il n’y aurait plus le moindre terrain d’entente entre les laïcs et les religieux, même si ce vocable ne rend pas compte des degrés de religiosité des uns et des autres, ou de leur pratique quotidienne… Grosso modo, le Premier ministre de cet État négocia, sans aller au fond des choses, le contenu approximatif de cet attachement au religieux. C’est ce que qu’on a appelé : un État juif et, ne l’oublions pas, démocratique. En gros, le contraire d’une théocratie. La corbeille contenait principalement trois choses afin de rendre compte du caractère juif de cet État : le respect des règles et interdits alimentaires, le respect du repos et de la solennité du chabbat et le statut civil (mariage) entre les mains des religieux. La matrilinéarité.

Du temps de ce Premier ministre, les choses ont pu fonctionner sans anicroche majeure car les partis religieux n’éteint ni aussi puissants ni aussi nombreux. Le côte à côte finit par se muer en un face à face de plus en plus rude et conflictuel. Mais on a pu fonder une paix sociale sur cette convention qui n’a jamais été examinée fondamentalement. Ce n’est pas une constitution écrite, c’est juste une loi fondamentale (comme la Grundgesetz des Allemands).

Aujourd’hui, et les résultats de la dernière consultation électorale le prouvent sans conteste, les partis religieux ne sont plus aussi réduits, leur poids électoral est considérable, à preuve le nombre d’élus qu’ils ont réussi à attirer vers eux… Sans leur apport, le nouveau Premier ministre n’aurait pas eu une confortable majorité… Cela ne relève plus des forces surnaturelles. Ni d’un décret divin, c’est une simple arithmétique électorale.

Mais au cours de ces décennies, la société israélienne avait évolué, les forces traditionnalistes et conservatrices se sont renforcées au point de réunir plusieurs dizaines de députés. Parallèlement à cela, les laïcs -dans la mesure où ce terme a un sens dans la civilisation judéo-hébraïques- ne sont pas restés inertes et ont commencé à contester ce leadership religieux qu’ils jugeaient envahissants.

Une anecdote personnelle : quand j’étais jeune étudiant à Paris, un hebdomadaire célèbre a fait sa une sur ce conflit des valeurs en Israël : Les Israéliens sont-ils encore juifs ? J’avais été choqué par cette interrogation. Il me manquait un recul historique mais la question avait tout son sens : petit à petit, dans la société, dans le système éducatif, dans universités et dans les mairies, on penchait vers une sorte de Kulturekampf (combat pour la culture du temps de Bismarck contre un cléricalisme envahissant). Certes, les religieux ou les conservateurs (sans nuance péjorative) n’étaient pas resté les bras croisés. L’université de Bar-Ilan se transforma en foyer de résistance contre cette sécularisation ou laïcisation (les deux termes sont proches mais ne sont pas des synonymes) à tout crin. Un savant comme le défunt professeur Baruch Kurzweil rédigea un ouvrage intitulé : bemaawak al erké ha-yahadout – dans le combat autour des valeurs du judaïsme. Pour donner une idée du sens de ses travaux et de son engagement en faveur de la tradition juive, il décocha une terrible flèche contre les travaux de Gershom Scholem dans le domaine de la kabbale : Gershom Scholem connait admirablement bien la mystique, le problème est qu’il ne la comprend pas. Je ne partage pas ce point de vue -en ma qualité de traducteur de Scholem – mais force est de constater qu’il met dans le mille… Kurzweil insinue que Scholem n’a pas capté l’esprit, l’orientation intime de cette branche ésotérique du judaïsme. Il a sombré dans cette Wissenschaft des Judentums qu’on a si injustement accusée de nier l’authenticité de la pensée juive originelle. Et de barder cette dernière.

C’est ainsi qu’imperceptiblement la déjudaïsation se frayait un chemin dans la société israélienne au point que d’autres opposaient ouvertement le juif, d’un côté, à l’Israélien, de l’autre… C’est à cette fêlure, à cette déjudaïsation que les partis religieux ont voulu mettre un terme. Cette réaction est compréhensible et légitime mais elle ne doit pas sombrer dans l’inculture ou le mépris de la culture, où l’on refuserait d’étudier les mathématiques et d’apprendre une langue étrangère comme l’anglais…

Que faire ? Tous les observateurs impartiaux de la culture politique dans cet État juif savent que l’imprévu et l’impensé ont droit de cité dans ce pays, lequel se targue d’observer scrupuleusement aussi bien le respect des valeurs juives que des valeurs démocratiques. C’est juste, mais cela relève plus du vœu que du réel.

Les Israéliens doivent rester des juifs fidèles à leur tradition ancestrale dans toute la mesure du possible. Ce double respect est un combat.

Permettez-moi de dire, pour finir ce qui m’a le plus profondément ému dans l’allocution finale du Premier ministre : il a mis sa kippa et la voix étreinte d’émotion, il a récité la bénédiction que notre tradition nous enseigne pour rendre grâces à la miséricorde divine.

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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