Le négationnisme: certains médias irresponsables?

1
248

Unique vue aérienne connue du camp d’extermination de Birkenau, à Auschwitz, prise en 1944 par deux agents de la CIA. Crédits : Getty

Les négationnistes sur les chambres à gaz : fallait pas les inviter… depuis 40 ans ? Par Chloé Leprince

Le journal “Le Monde” a-t-il fabriqué un monstre en publiant la première tribune de Robert Faurisson en 1978 ? Retour sur quarante ans de dilemme après le passage d’Etienne Chouard sur Le Média, et l’impasse d’une interview sur l’existence des chambres à gaz.

Etienne Chouard était l’invité du journaliste Denis Robert, nouveau patron du Média, le 10 juin. Question à l’invité :

Est-ce que tu as un doute, toi, personnel, sur l’existence des chambres à gaz ?

Réponse de l’invité :

“C’est pas mon sujet ! J’y connais rien, moi !” répond l’invité, qui se rebelle : “Je vais te dire que j’ai aucun doute, parce que sinon je suis un criminel de la pensée, c’est ça ?”

Puis :

On me reproche quoi, de douter des chambres à gaz ? On veut que je dise les chambres à gaz ont existé ? Je peux le dire si vous voulez.

Et encore :

Il y a quelque chose qui m’échappe. Si c’est si grave de douter de cette histoire de négationnisme et de chambres à gaz, est-ce qu’on ne pourrait pas produire la démonstration contre ceux qui nient, et puis on passe à autre chose ?

 

Or justement la démonstration n’est pas à faire, et l’existence des chambres à gaz est incontestable. Cependant, il se trouve qu’elle n’est pas incontestée.

Depuis 1987 et une invention lexicale qu’on doit à l’historien Henri Rousso, il y a un mot pour cela : c’est le terme “négationnisme”, qui a alors remplacé “révisionnisme” (que les intéressés utilisaient eux-mêmes).

Il censure le doute qu’on entend poindre et avec lui, l’idée qu’un débat serait légitime. Depuis juillet 1990, il est lesté de ce qui est resté comme “la loi Gayssot”, l’arsenal juridique de la toute première loi mémorielle qui sanctionne la remise en question des crimes contre l’humanité.

Mais, d’un point de vue formel, tous les négationnismes ne consistent pas à nier noir sur blanc l’existence des chambres à gaz utilisées par le IIIe Reich pour le génocide des juifs (6 millions de morts).

Professeur de gestion à la retraite, Etienne Chouard a séduit depuis plusieurs années un vaste public en défendant l’idée d’un référendum d’initiative citoyenne contre les failles de la démocratie représentative.

Sophismes bègues

Etienne Chouard dira vendredi 14 juin regretter cette interview abondamment commentée sur le net. Parmi ses fans, nombreux sont ceux qui soutiennent que Chouard ne peut pas s’être montré révisionniste dans cet interview puisqu’il n’a pas formellement affirmé que les chambres à gaz n’existaient pas. Et c’est justement cette position subtile (ou perverse) qui occasionne la controverse.

Car Etienne Chouard a bien dit ceci :

Si c’est si grave de douter de cette histoire de négationnisme et de chambres à gaz, est-ce qu’on ne pourrait pas produire la démonstration contre ceux qui nient, et puis on passe à autre chose ?

Qui n’est pas sans évoquer ces propos, qu’on doit à Jean-Marie Le Pen, le 13 septembre 1987 sur le plateau de L’Heure de vérité, sur Antenne 2 :

Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas étudié spécialement la question. Mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. […] Voulez-vous me dire que c’est une vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire, que c’est une obligation morale ? Je dis qu’il y a des historiens qui débattent de ces questions.

 

Trente ans après ce passage historique à la télévision, resté dans toutes les mémoires comme celui du “détail de l’Histoire”, c’est bien cette question du débat qui reste au cœur de la problématique.

Ce que bon nombre reprochent à Denis Robert aujourd’hui, c’est d’avoir invité Etienne Chouard à donner une opinion personnelle comme s’il y avait matière à débat. Robert aborde d’ailleurs Chouard en disant :

On est régi par la loi Gayssot, donc un raciste ou un négationniste ne peut pas expliquer pourquoi il l’est. On peut discuter de cette loi, dire qu’on n’est pas d’accord, mais… Je te pose la question autrement, est-ce que tu as un doute personnel sur l’existence des chambres à gaz ?

Débattre et rendre audible : clouer le bec ou offrir un porte-voix ?

Si bien qu’à quarante ans de distance, on se retrouve, quasiment mot pour mot, face aux mêmes termes d’une controverse que l’on pourrait résumer en deux questions :

  • Les médias doivent-ils (peuvent-ils) inviter quiconque nierait tout ou partie d’un crime contre l’humanité, y compris pour l’acculer à s’expliquer ?
  • Peut-on débattre (et laisser débattre) de l’existence des chambres à gaz (même si cela passe par exemple par un débat sur l’existence de leurs preuves matérielles) ?

C’est l’historien Pierre Vidal-Naquet qui expliquait très clairement le dilemme qui avait été le sien : répondre aux révisionnistes revenait-il au fond à accréditer l’idée-même d’un débat ?

Le révisionnisme-négationnisme n’est pas une invention tardive : il émerge dès la sortie de la Seconde Guerre mondiale, d’abord chez d’anciens collaborateurs, puis chez des nostalgiques du Reich. Mais pendant trente ans, ils n’ont trouvé personne pour leur porter le fer.

D’abord parce que le monde académique a commencé par surseoir : longtemps, il n’y eu que très peu de travaux sur le génocide des juifs, et une documentation plus rare encore, qui se résumait pour l’essentiel à des fonds déposés au Centre de documentation juive contemporaine. En 1980, ni la Sorbonne ni la Bibliothèque nationale ne disposaient par exemple de véritable base documentaire sur Auschwitz.

Et c’est seulement après 1980 que paraîtront, coup sur coup, des ouvrages importants comme Vichy et les juifs, de Michael Marrus et Robert Paxton (chez Calmann-Lévy en 1981), ou Vichy-Auschwitz de Serge Klarsfeld (chez Fayard, en 1983 pour le premier tome).

Cela s’explique aussi par le fait que la nébuleuse révisionniste (en fait, un écheveau pas très homogène de positions qui souvent donnent différemment la nausée) était longtemps peu audible.

Et un jour “Le Monde” céda…

Tout change en 1978. Cette année-là, un 29 décembre exactement, Le Monde finit par publier un texte signé Robert Faurisson.

À cette époque, Faurisson est peu connu du grand public, mais l’est un peu plus auprès de la rédaction du journal. Car ce texte rédigé à la main par Robert Faurisson est loin d’être le premier qu’il adresse boulevard des Italiens : il écrit beaucoup au Monde, 29 fois en quatre ans rien que sur les chambres à gaz, comptera l’historienne Nadine Fresco dans une enquête sur lui.

Abonné du quotidien depuis la sortie de la guerre, le graphomane bombarde en fait la rédaction de courriers dont les archives internes du journal n’ont conservé qu’une infime partie.

La plupart des autres finiront à la poubelle, comme le racontera la journaliste Ariane Chemin, qui revenait en 2012 sur cet épisode refoulé de la mémoire du journal.

Pendant des années, c’est plutôt avec Le Monde des Livres, le supplément littéraire du quotidien, que Faurisson dialoguera : on trouve sept occurrences de Faurisson dans ces pages à partir de 1961.

Car Faurisson n’est pas du tout historien, mais spécialiste de littérature. Sa thèse sur Lautréamont en poche, c’est à la fac de Lyon qu’il officiera comme universitaire de 1973 à 1980. Et c’est comme “critique littéraire” que Michel Polac le présente, en 1971, quand il le reçoit à la télévision dans Post Scriptum pour parler de Lautréamont.

Après de multiples relances, Le Monde finit donc par publier, un 29 décembre 1978, un texte qui bougera les lignes du négationnisme. Le quotidien titre la tribune : “Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d’Auschwitz”. Faurisson, lui, avait écrit sur le feuillet envoyé par la poste : “Le problème des chambres à gaz”.

C’est ce texte qui donnera une visibilité sans précédent au négationnisme, et c’est ce texte qui revient souvent quand certains s’étranglent qu’on puisse en être là, quarante ans plus tard. Pourtant, Le Monde n’est ni aveugle ni peut-être inconscient quand le texte part aux rotatives. En tous cas, la rédaction du quotidien introduit le texte de Robert Faurisson par ce paragraphe de sa main à elle (et que l’historienne Nadine Fresco exhumait en 2012 dans Fabrication d’un antisémite, paru au Seuil) :

M. Robert Faurisson a, dans une certaine mesure, réussi. Nul n’ignore plus, à l’en croire, qu’il n’y a jamais eu de chambres à gaz dans les camps de concentration […].  Aussi aberrante que puisse paraître [cette] thèse, elle a jeté quelque trouble, dans les jeunes générations notamment, peu disposées à accepter sans inventaire les idées acquises. Pour plusieurs de nos lecteurs, il était indispensable de juger sur pièces.

“Les chambres à gaz, ça n’existe pas”

Pourquoi le journal Le Monde semble-t-il avoir cédé ? Parce qu’entre temps, Robert Faurisson a médiatisé une agression dont il affirme avoir été victime. Il faut rembobiner pour situer la publication de son texte par Le Monde dans son contexte : six semaines plus tôt, alors que l’universitaire lyonnais bombardait aussi d’autres médias de ses courriers, Le Matin de Paris avait décidé de lui consacrer une interview.

Le 16 novembre 1978, l’entretien était sorti, titré : “Les chambres à gaz : ça n’existe pas”. L’employeur de Faurisson, Lyon II, décide peu après de suspendre le maître de conférences. Mais celui-ci se rend tout de même sur le campus, où l’attendent ses adversaires. Un provocateur qui n’attendait que ça ? Faurisson prend des coups et réécrit au journal Le Monde, qui finit par décider de le publier. Bruno Frappat écrit alors, sous la tribune négationniste :

“L’énormité des thèses défendues par M. Faurisson […] justifie-t-elle l’attitude de ceux qui l’ont molesté ?”, questionne le futur directeur de la rédaction du quotidien du soir. “Ce n’est pas en organisant […] une sorte de chasse aux sorcières qu’on convaincra M. Faurisson de l’inanité de son propos. L’homme que nous avons eu au téléphone nous a paru abattu, moralement atteint.”

Victime ou plutôt pervers ? Faurisson devient en tout cas célèbre à cet instant-là. Il n’appartient plus aux tréfonds obscurs des réseaux révisionnistes, il est publié, page 8, dans le quotidien du soir qui en fait, de facto, un interlocuteur.

Des historiens, qui jusque-là ignoraient plutôt le phénomène révisionniste pour ne pas le lester d’une légitimité en en faisant un partenaire de débat, décident de répliquer par une tribune. À la plume, Léon Poliakov et Pierre Vidal-Naquet, qui font circuler le texte auprès de nombreux historiens, qui signent pour la plupart.

En février 1979, paraît dans Le Monde ce texte collectif pour dire que l’existence des chambres à gaz ne saurait être un objet de débat. Plus rares sont les historiens à monter plus au front pour lui répondre.

Ce sera un article de Nadine Fresco dans le numéro 407 de la revue Les Temps modernes, titré “Les Redresseurs de morts”.

Ce sera aussi Les Assassins de la mémoire, de Pierre Vidal-Naquet, dont la toute première version est d’abord un article commandé par la revue Esprit, et publié dans son numéro de septembre 1980 sous le titre Un Eichmann de papier – Anatomie d’un mensonge.

Bien que spécialiste de l’Antiquité, Vidal-Naquet y démonte pied à pied le révisionnisme, par exemple  :

  • L’idée qu’Auschwitz n’aurait pas fait plus de 50 000 morts
  • L’idée que les chambres à gaz n’ont pas été prouvées
  • Ou encore, l’absence de camps d’extermination.

Première condamnation devant la justice : 1981

C’est de ce tout premier texte que découlera le livre Les Assassins de la mémoire publié à La Découverte dans des versions remaniées. Des éditions successives qui suivent aussi la chronologie des condamnations de Robert Faurisson devant la justice, à partir du 8 juillet 1981 lorsque le tribunal de grande instance de Paris donne raison à la LICRA (dont Robert Badinter est l’avocat) et condamne Faurisson pour la toute première fois pour avoir nié l’existence des chambres à gaz. C’est au moment de ce premier procès qu’on parlera pour la toute première fois de Robert Faurisson sur les ondes de Radio France, où il n’a jamais été invité.

Au troisième chapitre des Assassins de la mémoire, Vidal-Naquet écrit par exemple :

En vérité, l’idée qu’il faudrait opposer à une école “exterminationniste” une école “révisionniste” est une idée absurde qui est naturellement une création des prétendus “révisionnistes”.

Au chapitre suivant, Vidal-Naquet cherche à définir et résumer la “méthode révisionniste” que pour l’essentiel, le grand public découvre tout juste… et qu’il est saisissant de relire quarante ans plus tard :

1. Tout témoignage direct apporté par un Juif est un mensonge ou une fabulation.

2. Tout témoignage, tout document antérieur à la libération est un faux ou est ignoré ou est traité de “rumeur”. 

3. Tout document, en général, qui nous renseigne de première main sur les méthodes des nazis est un faux ou un document trafiqué. 

4. Tout document nazi apportant un témoignage direct est pris à sa valeur nominale s’il est écrit en langage codé, mais ignoré (ou sous-interprété) s’il est écrit en langage direct, comme certains discours de Himmler, par exemple ceci qui date du 16 décembre 1943  : “Quand j’ai été obligé de donner dans un village l’ordre de marcher contre les partisans et les commissaires juifs – je le dis devant cet auditoire, et mes paroles lui sont exclusivement destinées – j’ai systématiquement donné l’ordre de tuer également les femmes et les enfants de ces partisans et de ces commissaires”, ou encore ceci qui figure dans le Journal de Goebbels, à la date du 13 mai 1943 : “Les peuples modernes n’ont donc pas d’autre solution que d’exterminer les Juifs.”

5. Tout témoignage nazi postérieur à la fin de la guerre, qu’il soit porté dans un procès à l’Est ou à l’Ouest, à Varsovie ou à Cologne, à Jérusalem ou à Nuremberg, en 1945 ou en 1963, est considéré comme obtenu sous la torture ou par intimidation. 

6. Tout un arsenal pseudo-technique est mobilisé pour montrer l’impossibilité matérielle du gazage massif. 

7. On prouvait jadis l’existence de Dieu par ceci que l’existence était contenue dans le concept même de Dieu. C’est la fameuse “preuve ontologique”. On peut dire que, chez les “révisionnistes”, les chambres à gaz n’existent pas parce que l’inexistence est un de leurs attributs. C’est la preuve non ontologique. 

L’opportunité d’un duel

Il y a aura un avant et un après Les Assassins de la mémoire, qui fait rapidement débat dans le monde intellectuel français : en démontant pièce par pièce le raisonnement d’un Faurisson, Vidal-Naquet ne le légitime-t-il pas à son tour en le prenant le duel ? Et démontrer que la terre est plate ne crée-t-il pas, au fond, une brèche dans laquelle on risque de les voir, nombreux, à s’engouffrer pour affirmer le contraire ? Et puis est-il au juste bien raisonnable que ce soit lui, un juif, qui s’y colle ?

Rapidement, Pierre Vidal-Naquet répondra à ces questions, expliquant toute la difficulté qu’il y a à répliquer aux sophismes : l’affaire requiert, dit-il, autant de “démasquer le faux-semblant” que “d’élever le débat” pour “montrer que l’imposture révisionniste n’est pas la seule qui orne la culture contemporaine, et qu’il faut comprendre non seulement le comment du mensonge, mais aussi le pourquoi.”

Mais c’est sur le statut qu’on donne à cette parole que l’historien insiste encore davantage. Dans un entretien qu’il accorde à Daniel Dobbels et Michel Surya, intitulé Une perversion intellectuelle et publié dans la revue Lignes, en 1988.

L’intellectuel, qui entend aussi démontrer l’existence d’un révisionnisme de gauche, explique par exemple qu’au moment où il travaille à la première mouture de son Eichmann de papier, il apprend que l’intellectuel Noam Chomsky s’apprête à préfacer un ouvrage de Robert Faurisson.

Contactant Chomsky par courrier, il s’étrangle d’apprendre en retour que le linguiste américain considère Faurisson non pas comme “révisionniste” ou “faussaire de l’Histoire” comme l’appellera Robert Badinter, mais comme ce “libéral relativement apolitique” dont Chomsky entend défendre la liberté d’expression plus que le reste.

Dobbels et Surya questionnent Vidal-Naquet :

N’y a-t-il pas un paradoxe complet à débattre sans débattre ? À la limite, on pourrait dire qu’une partie de la célébrité de Faurisson doit à Chomsky… et à vous.

Vidal-Naquet opine – et semble toujours aussi incrédule, alors que dix ans ont passé depuis la tribune de Faurisson dans Le Monde :

Absolument, un paradoxe complet ! Ce qui m’a déterminé, c’est l’article du Monde. Le fait qu’un journal sérieux commençait, non pas à accréditer leurs élucubrations, mais à leur donner un écho… Le fait que Faurisson devienne le respecté professeur Faurisson. Dans le monde entier on s’est mis alors à publier des articles commençant ainsi : “Influential journal Le Monde, dans lequel Faurisson écrit…”.

C’est ce nouveau statut légitime que Vidal-Naquet, qui est mort en 2006, ne cessera de contester à Robert Faurisson. C’est aussi l’aveuglement général qu’il critiquait. Quarante ans plus tard, sur les nombreux sites internet qui font voyager les idées de Robert Faurisson et de ceux qu’il a vu grandir, on découvre qu’un cours, officiellement intitulé “Le Journal d’Anne Frank est-il authentique ?” était très explicitement inscrit au programme du séminaire de maîtrise “Critique de textes et documents” piloté par l’universitaire à Lyon 2 avant sa radiation. Robert Faurisson est mort le 21 octobre 2018 à Vichy.

1 COMMENT

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.