Karl Kraus, phare et brûlot de la modernité viennoise

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Karl Kraus, phare et brûlot de la modernité viennoise par Jacques Le Rider (Le Seuil)

Voici un ouvrage tant attendu en raison de sa personnalité aussi inquiétante qu’en raison de son œuvre magistrale, encore que marquée de part en part pour un violent esprit satirique, pamphlétaire et éminemment caustique.

L’auteur de cet important ouvrage s’est fait une spécialité de cette culture viennoise, de cette fin de siècle et de cette modernité dont on ne sait plus très bien ce qu’elle signifie… Mais l’essentiel est là, cette œuvre sur Kraus (1874-1936) est bienvenue et durera, je pense, un certain temps avant d’être remplacée.

On sent bien l’hésitation entre les deux termes du sous titre : le phare est censé montrer la voie à suivre, éclairer les gens (comme d’ailleurs l’ambiguïté du périodique de Kraus Die Fackel ): est ce une torche ou un flambeau ? Cherchait il à construire ou à tout détruire ? Au fond, c’est là l’énigme de toute cette vie consacrée à la pensée…

A vrai dire, ce qui m’a le plus frappé dès la lecture des premières pages de l’introduction, c’est l’accumulation, la récurrence (amplement justifiée) de l’épithète antisémite accolée à tant de personnalités autrichiennes, depuis le personnel politique jusqu’aux artistes et aux hommes de lettres, de sciences, aux membres des associations estudiantines, etc…

On se défend alors très mal de l’impression que tout ce qui comptait vers la fin du XIXe siècle dans la capitale austro-hongroise était atteint de cette maladie bien spécifique, la haine du juif. L’auteur de l’ouvrage souligne dans cette même introduction l’augmentation exponentielle de la population juive à Vienne même (vingt-huit fois plus).

A cela plusieurs explications : les juifs de l’est (Ostjuden) fuyaient les sanglants pogromes de l’empire tsariste, y compris dans la Galicie autrichienne (voir la correspondance entre le jeune Stefan Zweig et Romain Rolland), et d’autre part, ceux d’entre eux qui avaient réussi leur intégration (du moins au plan économique et financier) aspiraient à résider dans les beaux quartiers de la capitale.

L’élection, tardivement confirmée par l’empereur du maire antisémite Karl Lueger à la mairie de Vienne, demeuré à son poste jusqu’à sa mort en 1910, ne semble pas avoir entièrement freiné ce mouvement migratoire ; et le maire, une fois investi de ses pouvoirs de premier magistrat de la ville, sut s’accommoder de l’élite bourgeoise juive de la capitale…

Théodore Lessing dont on connaît le livre capital sur La haine de soi juive (Berlin, 1930) raconte la scandaleuse répartie d’un banquier juif de Vienne qui lui expliquait que des juifs comme nous n’ont rien à craindre d’Hitler qui se contentera de s’en prendre à quelques Ostjuden typiques… Par malheur, Lessing était lui-même de cette origine ! Par delà cette anecdote, on peut se demander pour quelle raison Lessing n’a pas ajouté le cas Kraus aux autres analysés dans son livre.

Après tout, nul n’ignore les critiques acerbes adressées par l’auteur des Derniers jours de l’humanité aux juifs et au judaïsme en général. L’auteur de ce livre rappelle l’opposition de Kraus aux cours de religion au lycée et cite même les noms de deux enseignants (Weiss et Graubart) dont les leçons étaient en net décalage avec la réalité du monde ambiant.

Kraus souligne qu’il eût mieux valu utiliser une Bible en allemand que d’ânonner des phrases hébraïques que personne ne comprenait correctement.

Dans sa Haine de soi, Lessing place une métaphore agricole qui veut bien dire ce qu’elle dit : une plante qui grandit sur un terreau qu’elle hait… Forcément, cette situation absolument inconfortable et contre-nature génère une personnalité pathologiquement belliqueuse.

L’auteur recense avec raison au moins trois grandes ruptures de Kraus qui détermineront toute son existence : rupture avec le monde culturel contemporain (Jeune Vienne, les coryphées comme von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, etc…), rupture avec le sionisme et dernier mais non moindre, rupture avec la Neue Freie Presse, journal de Théodore Herzl…

En fait, c’était seul contre tous. Le seul comparse, pour ainsi dire, avec lequel Kraus s’entendra bien, qu’il soutiendra même financièrement et éditera certains de ses écrits après sa mort, fut Peter Altenberg… Lors des obsèques de ce dernier , Kraus prendra la parole pour rendre un vibrant hommage au disparu.

Encore un mot peut-être pour éclairer encore cette personnalité paradoxale : Maximilian Harden, de son vrai nom Felix Ernst Witkowski, éditeur de la revue conservatrice Die Zukunft et grand ami de Bismarck, avait été subjugué par le premier ouvrage scandaleux de Kraus, La littérature détruite, où il s’en prenait à plusieurs écrivains consacrés de son époque, les accusant de brader la vraie littérature au profit d’un journalisme de mauvais aloi. Harden avait écrit aux dirigeants de ce grand journal viennois qu’était la NFP pour leur demander d’intégrer Kraus à leur rédaction.

Mais Kraus déclina l’offre, peut-être avait il compris qu’en acceptant cette offre, il devrait rentrer dans le rang et sacrifier sa liberté de penser. Mais il pensait aussi fonder son propre organe Die Fackel, imitant ainsi Harden qui avait fondé Die Zukunft. Il est vrai que dans son propre périodique, Kraus cumulait toutes les fonctions : rédacteur, éditeur, auteur, maquettiste… S’il avait accepté de travailler à la NFP, ce journal n’aurait jamais accepté de publier ses brûlots contre les grands auteurs contemporains.

Revenons sur cette série de ruptures qui ne restèrent pas sans suite ni conséquences graves. Certaines attaques ad hominem furent si choquantes que les personnalités prises à partie, comme Félix Salten par exemple, giflèrent le jeune impudent en public.

L’attitude de Kraus à l’égard du sionisme qui était devenu, grâce à Herzl, une question d’actualité brûlante, fut tout aussi violente, notamment dans un texte si polémique comme Une couronne pour Sion. L’auteur se livre à un jeu de mots sur le terme couronne qui signifie à la fois un diadème mais aussi une pièce de monnaie.

Et en effet, le mouvement sioniste se livrait à une compagne de levée de fonds pour financer le congrès sioniste à Bâle et l’installation de fermes agricoles en Terre sainte. Kraus s’en prenait aussi à Herzl en personne accusée d’œuvrer à son propre couronnement ! Ce n’est que bien plus tard, ayant lu des pages de Herzl sur sa vie que l’auteur de Die Fackel nuancera ses critiques.

On ne peut pas entrer dans le détail des articles publiés par Die Fackel mais la plupart, sinon la totalité, sont de nature polémique ou satirique. Kraus entend lutter sans merci contre des cliques (sic) corrompues et qui imposent leurs productions de mauvaise qualité à un public non averti et sans défense.

Certaines attaques sont d’une telle violence que ceux qui en sont les victimes portent l’affaire devant les tribunaux. Mais cela ne suffit pas à réduire les ardeurs combatives d’un homme qui considère que son journal est avant toute une torche incendiaire et pas seulement une grande lumière. En une phrase : plus le temps passe et plus Kraus se retrouve isolé dans son journal, honni par de plus en plus de gens qu’il a lui-même brocardés.

Dans ce paysage qui ressemble à un champ de ruines (Trümmerfeld), Kraus a aussi une vie privée. C’est ainsi qu’il tombe amoureux d’une jeune actrice Annie Kalmar mais elle mourra de la tuberculeuse, peu de temps après leur rencontre. Mais cette vie intime est toujours très compliquée : il fréquentait, entre autres, des aristocrates alors qu’elles étaient déjà fiancées à des hommes de leur milieu…

Il est un thème qui sera récurrent dans la quasi totalité des livraisons de Die Fackel, c’est la question juive sous ses aspects les plus divers : l’antisémitisme, le capitalisme, la culture juive, le sionisme, l’assimilation, la conversion, les journalistes, etc… Kraus, on se le rappelle, quittera la communauté juive officiellement en 1899 et se convertira u catholicisme en 1911.

Même si certains font de lui un «Juif antisémite», ses attaques contre le judaïsme et les juifs en général varient parfois d’intensité. Mais on peut lire dans son journal des expressions comme celles-ci :… des enclaves orientales dans la culture européenne… Ou encore que les conversions finiront par régler cette question juive récurrente.

Et dès que l’occasion se présente, Kraus en profite pour demander à Houston Stewart Chamberlain d’écrire un article sur la question. On parle aussi d’Otto Weininger et de son attitude vis-à-vis des juifs. On reprend ici l’idée chère à Herder selon laquelle l’appartenance juive ou la judéité ne serait qu’un état d’esprit, une mentalité dont on peut se défaire à condition d’opter enfin pour une humanité pure et simple, débarrassée de toute connotation de ce type.

Cette question juive ou de la judéité revêt un aspect quasi obsessionnel puisqu’elle rebondit en tout lieu. Par exemple, quand Kraus cloue littéralement au pilori Henri Heine, coupable, selon lui, d’avoir, par sa pratique du feuilleton, contribué à la contamination de l’esprit authentiquement allemand par une pratique typiquement française.

Mais s’attaquer à Heine n’était pas une mince affaire, notamment en raison de sa grande célébrité en Allemagne. En outre, Kraus suscitait l’indignation de ses lecteurs juifs (qui étaient nombreux) en dénonçant les pratiques linguistiques juives (mauscheln). Même Kafka qui fit partie de l’auditoire de Kraus lors d’une séance de lecture publique, le trouva insupportable si l’on croit le témoignage de Max Brod.

En revanche, Thomas Mann se déclara impressionné par les performances de Kraus.
Kraus est pratiquement inclassable, car plus on avance dans la lecture de cette passionnante étude, et moins on comprend où il veut vraiment aller.

Ayant abandonné le judaïsme, il abreuve ses adversaires juifs des pires injures (ce que Samuel Hugo Bergman lui reprochera vertement, le traitant même de «juif antisémite»), tout en prétendant qu’il a gardé pour lui ce que le judaïsme a de meilleur : Mon judaïsme, écrit il, est meilleur que le vôtre (sous entendu, vous qui êtes restés formellement juifs…).

Parfois, il n’hésite pas à reprocher aux juifs d’être eux-mêmes responsables de l’antisémitisme, soit en raison de leur représentation dominante dans certains métiers comme la presse, soit en se faisant remarquer par un train de vie tapageur.

P 368, l’auteur JLR résume bien en une phrase toute cette obsession de Kraus qui, sa vie durant, aura mal à son judaïsme : K.K. ne parvient pas à se débarrasser de sa réputation de juif travaillé par la haine de sa propre judéité.

Mais ne n’est pas tout car en plus de sa haine viscérale contre la modernité, le capitalisme, la culture de divertissement, le feuilletonisme , etc…, il voue aux journalistes et à la presse (à quelques exceptions près) une haine tout aussi inexpiable, au point de reprendre la dure boutade d’Ibsen selon laquelle les hommes de science devraient cesser de torturer à mort des animaux et pratiquer leurs expériences sur les journalistes et les politiciens (p. 382).

Doit-on condamner un tel homme pour autant ? N’est il pas, au fond, simplement un peu plus révolté que ses contemporains face aux injustices sociales, au saupoudrage culturel avilissant et à l’exploitation politique éhontée des masses sans défense ?

Un fait m’a particulièrement touché : le 15 juillet 1927, une manifestation qui a dérapé en échappant au contrôle de ses instigateurs a coûté la vie à près de cent manifestants ayant incendié le palais de justice de Vienne et fait plus de mille blessés.

Les manifestants, chauffés à blanc ont refusé de laisser un accès aux pompiers voulant éteindre l’incendie, le préfet de police Schober, après les sommations d’usage, donne l’ordre de tirer… En bien, Kraus prit la décision de faire coller sur les murs de la ville une mise en cause de ce haut fonctionnaire et lui enjoignit de démissionner… Il n’en fut rien mais là aussi Kraus a montré qu’il n’était pas comme les autres.

Comment conclure ce long compte rendu d’une personnalité aussi paradoxale, aussi fuyante et aussi flamboyante ? Pour l’auteur de ces quelques lignes, traducteur de La haine de soi de Théodore Lessing (Agora, 2011), il est difficile de ne pas souligner les rapports hautement conflictuels que cet homme entretenait (volontairement ou involontairement) avec ses origines, son héritage juif.

Parfois, on lisant des pages et des pages de ce grand livre sur Kraus, j’avais l’impression de lire une sorte d’histoire de l’antisémitisme à Vienne ou en Autriche.

Je pense que par delà la personnalité de cet homme, c’est le drame personnel de centaines de milliers de juifs d’Europe, surtout des intellectuels de langue allemande, que nous regardons : tous ces intellectuels étaient des déracinés qui œuvraient pour et dans une culture qui n’était pas vraiment la leur.

Quand on parle de culture quand on est juif on pense à l’universalité de la pensée humaine et non pas à je ne sais quel Volksgeist ou Volkstum ou pire que tout, völkisch. Avec les réductions racistes de tels concepts. Je renvois bien volontiers à un article de Moritz Goldstein paru en 1912 dans la revue pangermaniste Kunstwart de Ferdinand Avenarius (car nul ne voulait le publier) ; le jeune auteur tirait la sonnette d’alarme en ces termes :…

Nous autres juifs, gérons le patrimoine intellectuel d’un peuple qui nous dénie le droit de le faire.

Triste constat, annonciateur de choses encore plus horribles.

Mais quelle différence par rapport à aujourd’hui où la langue hébraïque a reconquis ses lettres de noblesse.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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