Joseph Roth et son épouse Friedl

Moses Joseph Roth (Brody, Galicie – , Paris) est un écrivain et journaliste juif autrichien. Il est né en Galicie, aux confins de l’Empire autrichien (aujourd’hui en Ukraine), sous le règne de François-Joseph, dans une famille juive de langue allemande.

Âgé de 20 ans au début du premier conflit mondial, il participe à l’effort de guerre dans des unités non combattantes tel le service de presse des armées impériales. Il devient ensuite journaliste à Vienne et à Berlin, puis publie ses premiers textes à la chute de l’Empire austro-hongrois en 1918, notamment Hôtel Savoy (1924), Le Poids de la grâce (1930) et La Crypte des capucins (1938).

Son œuvre porte un regard aigu sur les ultimes vestiges d’une Mitteleuropa qui ne survivra pas à l’avènement du xxe siècle, tels les villages du Yiddishland ou l’ordre ancien de la monarchie austro-hongroise. Son roman le plus connu, La Marche de Radetzky, publié en 1932, évoque le crépuscule d’une famille autrichienne sur trois générations.

Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis détruisent les livres de celui qui se définissait comme « patriote et citoyen du monde ». En 1934, Joseph Roth s’exile à Paris, où, malade, alcoolique et sans argent, il meurt le 27 mai 1939, à l’âge de 44 ans. (source : Wikipédia).

Le Professeur Maurice-Ruben HAYOUN vient nous parler de ce visionnaire, en deux chroniques. La première aujourdhui, consacrée à « Une vie sous le signe de Job ».


JOSEPH ROTH (1894-1939)
Une vie sous le signe de Job
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Joseph Roth
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Theodor Lessing

Dans son livre La Haine de soi : ou le refus d’être juif (Der jüdische Selbsthaß), (Berlin, 1930 ; Paris, 2012) Theodor Lessing, qui dresse un constat implacable de l’aveuglement volontaire de l’establishment judéo-allemand d’avant-guerre, relate l’anecdote suivante : un opulent banquier juif reçut l’écrivain Joseph Roth à dîner.

Au cours du repas l’écrivain fit part de la vive inquiétude que lui inspirait la montée du nazisme et la probable prise du pouvoir par Hitler.

Son hôte lui fit l’étonnante réponse suivante : “Ne vous inquiétez pas ! Hitler ne s’en prendra jamais à nous. Tout au plus tuera-t-il quelques Ostjuden (Juifs d’Europe orientale) .”  Indigné,  Roth se lève de table et quitte immédiatement les lieux …

L’auteur du superbe roman intitulé en allemand Job ou l’histoire d’un homme simple (titre de la traduction française : Le poids de la grâce, Paris, 1965, Calmann-Lévy) se souvenait qu’il était lui-même issu de la Galicie autrichienne, ce berceau des juifs d’Europe de l’est si méprisés par leurs coreligionnaires des métropoles allemandes.

Martin Buber lui-même, remis à ses grands parents paternels à la suite du divorce de ses parents alors qu’il n’avait que trois ans, passa son enfance et le début de son a adolescence à Lvov (Lemberg), la capitale de la Galicie autrichienne.

Adolescent, Roth passa huit années au lycée allemand de Brody où les fêtes catholiques romaines, catholiques orthodoxes et juives étaient également chômées. Les cours de judaïsme étaient assurés par un certain docteur Oser Frost qui traduisait avec ses élèves des passages des Psaumes ainsi que des extraits de la liturgie quotidienne.

Mais malgré une indéniable fidélité à ses origines, qui transpire notamment dans ses descriptions émouvantes d’un univers en voie de disparition (e.g. Le poids de la grâce), Roth ne sera pas profondément marqué par l’enseignement traditionnel.

Son enterrement le 27 mai 1939 à Thiais, dans la région parisienne, donna lieu à un débat houleux parmi ses amis : certains juifs convertis au catholicisme soutinrent que le défunt avait abandonné la religion dans laquelle il était né, d’autres restés fidèles au judaïsme comme Joseph Gottfarstein affirmèrent le contraire et manifestèrent le désir de réciter un Kaddish.

En définitive, un “service minimum” fut assuré par un prêtre catholique : le cercueil ne fut pas introduit dans une église, aucune prière ne fut prononcée devant l’autel, aucune croix ni aucune étoile de David ne surmonte la stèle funéraire. Le cimetière de Montmartre où repose Heinrich Heine s’avéra trop onéreux, ce qui explique le choix de Thiais.

A partir de 1947, l’Ambassade d’Autriche à Paris acquitta les droits de la concession tombale et en 1970 le ministère autrichien de l’enseignement commanda une nouvelle pierre tombale sur laquelle fut gravée la mention : Écrivain autrichien.

La figure emblématique de l’écrivain juif allemand, originaire d’Allemagne ou d’Autriche, et qui cherche asile en France ou ailleurs pour fuir les nouvelles autorités de son pays, est incarnée le plus souvent par Walter Benjamin, l’ami de Gershom Scholem, qui vécut à Paris avant de mettre fin à ses jours à Port-Bou, à la frontière franco-espagnole lorsque l’Alcade menaça de renvoyer tout le convoi ferroviaire en France occupée.

Ces écrivains émigrés ont donné ce que l’on nomme la littérature de l’émigration dont Roth fut l’un des plus beaux fleurons. Il faut lire les lettres et les mémoires de ces malheureux, chassés de leur pays, souvent démunis et isolés, pour comprendre les affres de l’exil : Joseph Roth a erré entre Marseille, Antibes et Paris pour ces mêmes raisons.

Le souvenir de celui que l’on considérait à juste titre comme l’écrivain judéo-autrichien le plus connu de l’entre-deux-guerres n’a pas complètement disparu en France. Bien avant la seconde guerre mondiale, des maisons d’éditions françaises avaient accueilli des traductions de ses œuvres : La révolte (Valois), La fuite sans fin (Valois) Job. Histoire d’un homme simple (Valois ; retraduit en 1965 sous le titre Le poids de la grâce chez Calmann-Lévy), La  marche de Radetzky (Plon), Notre assassin (Laffont), Fausses mesures (Bateau) et La crypte des capucins (Plon).

Nous laissons volontairement de côté les nouvelles et les récits traduits dans des revues comme Les Nouvelles Littéraires. Il y a quelques années paraissait une nouvelle traduction d’un de ses livres.

Mort dans dénuement le plus complet en 1939 à Paris où il s’était réfugié, cet homme épuisé et malade avait été, comme tous les jeunes talents juifs de sa génération, happé par les Lumières de Vienne et de Berlin où il poursuivit ses études. Admirateur de l’empire austro-hongrois, il se porta volontaire pour combattre en 1916 dans les rangs de l’armée de son pays. La guerre finie, il vécut de sa plume en devenant le correspondant de la Frankfurter Zeitung et en écrivant des piges pour de multiples autres journaux…

S’il n’a écrit que treize romans et un peu moins de dix récits, il laissa plus de mille reportages et articles de journaux. Les éditions Le Nouveau Monde viennent de publier un superbe volume regroupant ses reportages qui courent de la fin de la Grande Guerre à l’année 1926, date à laquelle il se consacra durant de longs mois à une visite dans toute l’Union soviétique. Nous y reviendrons dans un prochain article.

Si l’on laisse de côté de réels talents littéraires, on peut dire que la chance n’avait pas toujours souri à un écrivain exilé, errant d’un hôtel à l’autre (celui situé jadis au numéro 18 rue de Tournon fut sa dernière adresse connue à Paris) et qui avait abandonné son épouse Friedl dans un sanatorium des environs de Vienne. Dans ses lettres, mais aussi dans les témoignages de ses amis, on peut lire qu’il ingurgitait parfois jusqu’à trente verres de “Suze à la mirabelle” par jour : était-ce pour oublier le sort de son épouse atteinte de maladie mentale, pour ne plus se dire que sa vie avait fait naufrage ou simplement pour se donner du courage et continuer d’écrire ?

Cet homme qui mourut d’alcoolisme, aggravé d’un delirium tremens dans une salle commune de l’hôpital Necker, entravé aux barreaux de son lit et bâillonné, était hanté par l’idée de la mort.

Dans un roman au titre prédestiné, La légende du saint ivrogne, il place dans la bouche de son héros la phrase suivante : “ …Abandonné à ce long déclin auquel les ivrognes se résignent et que nul être sobre ne connaîtra jamais, Nicolas se rendit de nouveau sur le quai de la Seine, situé sous les ponts…”

Atterrés par la détérioration rapide de sa santé, ses amis parisiens se dirent un jour : “Il décroche.” Mais l’humour aidait cet homme à assumer son triste sort ; ainsi avait-il coutume de dire que ses amis faisaient les “trois huit” auprès de lui : les premiers, les plus mondains (des journalistes, des comtesses, des aristocrates autrichiens etc…) lui tenaient compagnie au café depuis le crépuscule jusqu’à minuit.

La seconde fournée était composée d’amis proches et intimes comme Arthur Koestler et Stefan Zweig qui restaient à ses côtés jusqu’aux environs de trois  heures du matin.  Enfin arrivait le tour de Joseph Gottfarstein, l’ami de toujours, qui demeurait avec lui jusqu’à l’aube. Ma mort, disait pourtant Roth, sera sûrement aussi solitaire que l’est déjà mon existence présente…

Résultat de recherche d'images pour "joseph roth"Lorsque paraît ce roman intitulé Job (en français Le poids de la grâce) qui se déroule au beau milieu du judaïsme d’Europe de l’est, un sinistre compte à rebours a déjà commencé à l’insu des futures victimes : mû par de sombres pressentiments, Roth cherche à  ériger un monument à des juifs que la barbarie nazie va éliminer en tout premier lieu.

Voici les grandes articulations de l’histoire : un misérable melammed, maître d’instruction religieuse, vit avec son épouse Déborah et ses trois enfants. Les conditions de vie sont extrêmement dures mais au moins toute la famille se porte bien jusqu’au jour où la mère met au monde un quatrième fils qui présente des caractéristiques génétiques étranges.

Le père comme la mère hésitent à consulter se fiant à la miséricorde divine puisque, comme chacun sait, la guérison ne peut venir que de Dieu.  A la faveur d’une vaccination obligatoire des habitants du Ghetto, le diagnostic d’un médecin russe tombe comme un couperet : ce dernier-né que ses parents ont nommé Menouhim  ce qui signifie consolations en hébreu, souffre d’épilepsie…


La consultation -pour ne pas dire la prédiction- est à la fois brève et violente : le rabbi n’accorde guère plus d’une œillade à l’enfant dans les bras de sa mère qu’il rassure sur son avenir : il vivra, prospérera et sera heureux… Mais surtout, ajoute-t-il, n’abandonnez jamais cet enfant !
Cette injonction sonne comme un rappel, voire une mise en garde prémonitoire. Revenue chez elle, la maman confia Menouhim à ses deux grands frères et à sa sœur qui le martyrisent : ils lui maintiennent la tête sous l’eau de longues minutes afin de le noyer, lui font ingurgiter du pain moisi, voire même des vers de terre, l’abandonnent sur le sable, lui font avaler du plâtre, le laissent lourdement chuter sur le sol… Rien n’y fit : Dieu ne voulait pas la mort de cet enfant.

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Les descriptions que Roth donne des malformations de l’enfant sont terribles : tête disproportionné par rapport au reste du corps, jambes courtes et arquées, un regard d’où toute expression est absente et un mutisme inquiétant. Déborah ne se remet pas d’avoir donné naissance à un enfant si gravement atteint à la naissance. Méditant jour et nuit sur le malheur qui l’accable, elle décide de se rendre dans une ville voisine afin de solliciter l’avis d’un célèbre rabbi.

Là,  les description des sentiments de la jeune femme constituent un véritable chef-d’œuvre : on assiste à cette nuit sans sommeil précédant l’entrevue si ardemment désirée, on  voit Déborah fendre la foule des gens qui attendent, on l’imagine pénétrant dans la petite pièce où se tient le saint homme, donnant le dos à la porte… La consultation -pour ne pas dire la prédiction- est à la fois brève et violente : le rabbi n’accorde guère plus d’une œillade à l’enfant dans les bras de sa mère qu’il rassure sur son avenir : il vivra, prospérera et sera heureux… Mais surtout, ajoute-t-il, n’abandonnez jamais cet enfant !

Cette injonction sonne comme un rappel, voire une mise en garde prémonitoire. Revenue chez elle, la maman confia Menouhim à ses deux grands frères et à sa sœur qui le martyrisent : ils lui maintiennent la tête sous l’eau de longues minutes afin de le noyer, lui font ingurgiter du pain moisi, voire même des vers de terre, l’abandonnent sur le sable, lui font avaler du plâtre, le laissent lourdement chuter sur le sol… Rien n’y fit : Dieu ne voulait pas la mort de cet enfant.

On devine la fin : les parents ne tiennent pas leur promesse, tous croient que Menouhim est mort alors qu’il se présente un jour, sous une fausse identité mais bien vivant, devant son père Mendel.

Les fées qui ne s’étaient pas penchées sur son berceau l’ont gratifié d’une attention spéciale que la divine Providence allait confier à d’humaines mains. Le rabbin miraculeux avait vu juste. L’enfant reviendra d’un lointain voyage et relèvera la famille de la misère dans laquelle elle avait sombrer. Il y dans cette histoire, en partie seulement, un aspect de la sage de Joseph dans le livre de la Genèse (du chapitre 37 au chapitre 50).

On serait tenté de voir dans cet heureux dénouement à la fois un testament et une variation sur la prophétie (Isaïe 40 ; 4) qui prédit que le “saillant deviendra uni” ou que Job, tout simplement, est comme Ménouhim, régénéré.

Maurice-Ruben HAYOUN

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Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève

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