Jean-Claude Monod, La raison et la colère. Un hommage philosophico-politique à Jacques Bouveresse. Le Seuil.

Jacques Bouveresse, Les vagues du langage. Le «paradoxe de Wittgenstein» ou comment peut-on suivre une règle ? Le Seuil.

La Raison et la Colère. Un hommage... de Jean-Claude Monod - Livre - Decitre

Voici un grand philosophe, un grand penseur qui gagne à être connu du grand public dont l’attention est injustement mobilisée par des philosophes légers, dont l’unique boussole n’est autre que l’actualité journalistique. C’est un plaisir de suivre sur France-Culture les leçons de cet ancien professeur de philosophie au Collège de France, qui vient de nous quitter brusquement en 2021. C’est dire qu’il laisse en plan quelques chantiers qu’il comptait destiner à la publication lorsque la mort l’a surpris.
L’hommage mérité que lui rend M. Jean-Claude Monod est à la fois éclairant et accessible à tous. Y compris les thèmes abordés par Bouveresse dans cet imposant ouvrage, intitulé Les vagues du langage.

On aimerait tant s’arrêter sur la plupart des thèmes que l’auteur a étudiés ; mais je vais me concentrer sur les sujets qui m’ont véritablement appris quelque chose de nouveau, car je reconnais que cet auteur ne figurait pas parmi mes lectures habituelles. Je reviens sur son auteur autrichien de prédilection, Karl Kraus (1874-1936), l’éditeur de la revue Die Fackel (la torche ou le flambeau) et de l’ouvrage dont Bouveresse réutilisera le titre à sa façon, Les derniers jours de l’humanité (Die letzten Tage der Mesnchheit ) Les premiers jours de l’inhumanité.

On peut se demander ce qui explique cette attirance pour un auteur germanique connu pour son ironie mordante et son scepticisme qui n’épargne rien ni personne. Je pense que c’est l’aspect presque prophétique de l’œuvre de Kraus qui a captivé Bouveresse qui était, par ailleurs, un remarquable germaniste, ce qui est largement attesté par ses traductions d’autres auteurs de langue allemande, comme Gottlob Frege (1848-1925), par exemple. Bouveresse loue grandement le don prophétique de Kraus qui, dès le milieu de la Première Guerre mondiale a entrevu l’éventualité d’une défaite du camp germano-autrichien et de ses conséquences à la fois intérieures et extérieures.

La revue éditée par Kraus et qui en était presque l’unique rédacteur et contributeur, Die Fackel a un double sens, deux significations s’excluant mutuellement : le flambeau éclaire, permet d’éviter les incidents du trajet tandis que la torche met le feu partout… Eternel combat entre ceux qui bâtissent et ceux qui détruisent.

Bouveresse a apprécié cet engagement, même violent, de Kraus pour ses propres idées. Quant à lui, le penseur qu’il admirait par-dessus tout, du temps de sa jeunesse, était le normalien-philosophe Jean Cavaillès , fusillé par les Nazis pour faits de Résistance. Bouveresse lui voue une admiration sans limite, impressionné par un Résistant qui expliqua à ses bourreaux nazis qu’il était, bien plus qu’eux, fidèle à l’esprit de l’Allemagne spirituelle.

Je m’arrête un instant sur des problématiques qui me paraissent fondamentales et qui sont, de surcroît d’actualité : la croyance et la connaissance, la véracité et la vérité, la foi construite sur des dogmes qui sont loin d’être avérés… Aucune religion, nous dit Bouveresse, ne peut être considérée intégralement comme un facteur porteur de paix. Et même dans le domaine scientifique, ce qui passe pour une vérité granitique finira par se révéler bien moins inoxydable. On est loin de l’acceptation sans réserve d’une vérité éternelle. Si cela arrive même à des théorèmes scientifiques, à bien plus forte raison les dogmes fondés sur la crédulité sont menacés.

Un mot sur cette confrontation si séminale entre la croyance et la connaissance, la vérité et la véracité. J’aimerais développer succinctement dans cette problématique quelques idées : au cours du Moyen Age, lors qu’Aristote et ses sectateurs régnaient en rois, des philosophes-théologiens, juifs et musulmans se demandèrent comment il fallait traiter les Écritures saintes et le Coran. Ces hommes se rendirent vite compte que les Écritures ne pouvaient pas contenir la Vérité absolue, incontestée mais qu’on pouvait l’y puiser, moyennent une exégèse allégorique appropriée. On passa par l’exégèse allégorique qui équivalait comme le commentaire philosophique de la Bible, pour l’unique façon de parvenir à en extraire la vérité car il existe une relation entre la vérité et la croyance, même si l’une et l’autre opèrent le plus souvent indépendamment l’une de l’autre.

Ce furent des philosophes arabo-musulmans qui découvrirent la notion de guide et de guidance : comprenez : les Écritures ne sont pas la Vérité mais elles nous y guident, nous y conduisent. Le terme arabe choisi est IRSHaD ; sa traduction hébraïque calquée sur le terme arabe est : HaYSHaRa.

J’aimerais dire aussi un mot de la notion de croyance au Moyen Age, notamment dans le Guide des égarés de Moïse Maimonide (1138-1204) car il y des similitudes mais non pas des parentés, avec la définition maïmonidienne qui s’énonce ainsi dans le chapitre 50 de la première partie du Guide : la croyance vraie existe lorsque coïncident sans réserve ce que profère la bouche avec ce que pense le cœur… En gros, une adéquation parfaite entre la pensée et la parole…

Il arrive souvent que les grands esprits soient en butte aux critiques injustes ou mesquines de quelques journalistes ayant pignon sur rue. Monod s’y attarde longuement et documente ainsi les moments de colère de Bouveresse ; et ce sont toujours des journalistes de gauche et de la bien pensance qui sont en cause, notamment Le Monde et le Nouvel Observateur… Mais il faut éviter toute généralisation abusive. Quelle leçon en tirer ? Qu’un livre ou qu’un écrivain dont la presse ne parle pas, n’existe pas. Si vous ne soignez pas un tant soit peu votre ambition à être connu, votre prétention à la notoriété, vous ne ferez qu’une très courte carrière. Certes, cela ne s’applique pas à des penseurs comme Ludwig Wittgenstein ou Jacques Bouveresse, mais il en existe des tas d’autres qui n’ont jamais profité de l’exposition médiatique.

Les esprits réellement novateurs mais peu dotés de moyens financiers, peuvent toujours se réfugier à l’université laquelle impose son style souvent pesant et ses méthodes quasi scolaires. Bernard-Henri Lévy en France, Wittgenstein en Autriche n’ont, soit peu soi jamais enseigné dans des structures universitaires. Et Bouveresse faisait partie d’une famille pour laquelle la fonction d’enseignant et la carrière universitaire étaient considérés comme une belle promotion sociale. Mais la notoriété n’a jamais été vraiment un gage de qualité, du moins dans le champ des recherches philosophiques.
Le livre sur Wittgenstein renferme les critiques les plus développées contre les sollicitations de l’esprit du temps. Dans une interview accordée à un grand journal, Bouveresse reconnait que l’influence de Wittgenstein sur lui est énorme et qu’il commence tout juste à s’en libérer. On le questionne aussi sur le rapprochement avec Robert Musil, l’auteur de l’Homme sans qualités. Malgré tous les aléas de l’existence -il finira pauvre et oublié de tous- Musil s’est refusé à changer de point de vue. Ces deux auteurs, Wittgenstein et Musil n’ont pas cédé un pouce de leurs convictions, notamment la critique acérée contre la superficialité du journalisme. Il stigmatise aussi la consécration médiatique qui a remplacé la médiation sérieuse et universitaire. La façon dont la première s’est substituée à la seconde ne laisse pas d’étonner. On peut donc dire que les deux auteurs préférés de Bouveresse s’accordent à dénoncer l’inculture et la superficialité de quelques journalistes. La vie et l œuvre de l’auteur du Tractatus logico-philosophicus fascinaient Bouveresse, de son propre aveu. Notre penseur autrichien a exercé plusieurs métiers, notamment celui d’instituteur et son attirance pour la philosophie s’explique en réalité par sa volonté de résoudre problèmes posés par cette discipline. .

Redonnons la parole à l’auteur qui affirmait ceci :

«C’est un point sur lequel j’ai été évidemment très influencé par Wittgenstein. Il a dit (à peu près) qu’en philosophie, on parvient rarement à savoir ce qu’il faut dire sur une question donnée mais que, en revanche, on peut souvent savoir clairement que certaines choses ne peuvent pas être dites, et c’est déjà un bénéfice considérable. Il s’agit d’un aspect du travail philosophique qui est loin d’être purement négatif et qui reste, pour moi, fondamental.»

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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