René-Samuel Sirat, Itinéraire d’un enfant juif d’Algérie (Albin Michel)
Maurice Ruben Hayoun le 08.02.2020
J’ai bien aimé ce petit ouvrage qui nous présente un homme d’une grande sagesse, un dirigeant spirituel apaisé et apaisant, qui n’évoque pas du tout les sujets qui fâchent et s’avère comme un important témoin de son temps. Après tout, c’est le but escompté par tout auteur de Mémoires.
C’est la volonté de montrer la place qu’il a occupée ou occupe encore dans notre monde où dominent les conflits, les contestations et les violences de tous ordres. Et les communautés juives ne sont pas en reste sous cet aspect.
Connaissant un peu le personnage, pour lequel j’ai tant de respect et d’estime, je me suis attardé sur le titre qui est un peu long mais qui met en exergue l’enfance et l’origine géographique.
Au fond, l’homme juif est toujours un exilé, un être arraché au milieu et au monde qui l’ont vu naître. Un homme qui souffre d’un exil intérieur : où qu’il aille, où qu’il se trouve, et l’intéressé vit dans la cité du roi David depuis de longues années, il vit douloureusement ce divorce d’avec les lieux, chers à son cœur. C’est un peu comme si on vous privait de votre enfance…
J’ai lu ce livre de la première à la dernière ligne, et ce fut un plaisir sans mélange, en plus le style est élégant et sobre, peu de déclarations de nature purement théologique ou difficile d’accès. Bref, un livre qui se lit facilement et qui est vraiment captivant. On y déroule toute une vie avec tant de réalisations et de succès, maia aussi les aléas de l’existence.
Mais revenons à cette valorisation de cette Algérie natale (souvenons nous du livre de Jacques Soustelle, Aimée et souffrante Algérie). D’une certaine manière, le Grand Rabbin éprouve la même douloureuse nostalgie du pays qui l’a vu naître.
Une partie de sa vie, l’enfance, devient alors enveloppée d’une brume qui en estompe les contours et chaque jour qui passe nous en éloigne un peu plus. Il suffit de connaître quelques rapatriés d’Algérie qui vous parlent près de six décennies après leur départ de ce pays comme si cela avait eu lieu hier… Ils ont vécu cette séparation forcée comme un arrachement.
Mais aux côtés de l’enfance il y a un signe d’appartenance, le destin juif qui est fait d’austérité, de malheur et de persécution. Et ce n’est pas tant le fait du judaïsme lui-même que de ceux qui lui ont imposé cette existence presque infrahumaine.
Curieusement, en lisant le livre, j’ai pensé à une très belle formule de Martin Buber (qui avait lui aussi quitté sa Vienne natale) dans son ouvrage philosophique Je et Tu (1923) : la sublime mélancolie de notre destinée… Au fond, on en vient à se demander si les juifs ont une histoire comme les autres peuples ou s’ils en sont réduits (à leur corps défendant) à n’avoir qu’un destin. Ou au mieux une martyrologie et non point une histoire dont ils auraient été les acteurs munis d’un libre arbitre.
R-S.S a atteint aujourd’hui l’âge respectable de quatre-vingt-dix ans, il se livre donc à un bilan d’une vie bien remplie. Je ne connaissais pas les premières années de la vie de l’auteur, je ne l’ai côtoyé que lorsque j’étais étudiant et par la suite Secrétaire—Rapporteur du Consistoire de Paris et à ce moment là il s’était déjà fait le champion de la l’enseignement de l’hébreu et de sa diffusion au sein du ministère de l’éducation nationale. Aujourd’hui, cela ressemble à une évidence mais c’était loin d’être le cas au début des années soixante-dix.
Cette remarque me conduit à évoquer ce qui constitue à la fois un tournant et un progrès. R-S.S. a rétabli, à sa manière, à sa façon à lui, une passerelle entre le rabbinat orthodoxe (si ce terme a encore un sens) et les domaines de l’érudition et de la culture.
Lors de son élection au grand rabbinat du pays, on se demandait s’l était vraiment pertinent de cumuler la plus haute charge pastorale et un activité professorale. Pourtant, c’ était la tradition d’un vieux judaïsme français, notamment au XIXe siècle.
Mais notre homme n’a pas vraiment renoué avec cette tradition du franco-judaïsme (au sein de laquelle les rabbins avaient plus lu Eschyle et Sophocle que les folios talmudiques), il a clairement avancé étendard déployé devant lui, alliant une judaïsme vivant, muni d’un cœur battant et une présence consciente dans la cité. Avec lui, le judaïsme n’était plus une pièce rapportée au sein de la modernité, mais bien une force agissante, consciente d’elle-même et désireuse de compter, tout en n’empiétant sur aucun autre domaine ; je veux dire des autres confessions présentes en France.
Je demande pardon si je passe du coq à l’âne, mais il me revient un passage où R-S.S est reçu par Jacques Chirac qui lui demanda en quoi il pourrait l’aider dans ses fonctions de président de la République.
Le Grand Rabbin répondit, contre toute attente, qu’il fallait s’occuper des musulmans de France, les organiser, les aider… Chirac, éberlué, demande à son interlocuteur de préciser sa pensée, tant son étonnement était grand. Le Grand Rabbin, visionnaire et nourri des terribles expériences subies par sa propre famille en Algérie, voyait loin et s’attendait à des moments difficiles dans cette cohabitation judéo-musulmane au sein due territoire de la République : la suite, les horribles attentats contre des membres de la communauté juive, lui a donné raison.
Pourtant, je dois dire qu’on ne décèle pas la moindre défiance envers l’islam et les Arabes en général ; au sein de sa propre famille, on maîtrisait la langue judéo-arabe et je soupçonne que le maître adoré de R-S.S. le Grand Rabbi Rahamim Naouri (ZaL) devait s’adresser à ses catéchumènes dans cette langue… La formule, mais que dit Rashi à ce sujet rappelle des souvenirs…
Ce compte rendu est déjà assez long, tant il y a de choses à dire. Ce Grand Rabbin a été un remarquable homme d’action, doté d’exceptionnelles qualités d’organisateur. On ne compte plus les institutions, communautaires ou pédagogiques au niveau national, dont il a été à l’origine.
Cela l’a privé de réaliser une œuvre académique digne de ce nom. On ne peut pas être partout à la fois. Mais je m’empresse d’ajouter que sans son énergie, son dévouement et ses interventions efficaces auprès des autorités, le judaïsme de l’Hexagone ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.
Cet homme a su mettre sa position de Grand Rabbin de France au service d’une ambition largement altruiste. Il faudrait citer l’enseignement de la langue hébraïque dans les lycées et les universités, la création des concours, le dialogue interreligieux, les négociations avec les princes de l’Eglise, etc… Le plus grand érudit juif de France Georges Vajda m’avait confit un jour qu’il se souvenait du jeune R-S.S. au séminaire rabbinique, tout juste âgé de dix-sept ans. Quel développement depuis lors.
Un grand témoin de son temps. Un homme qui, au sommet de sa renommée n’a oublié ni son maître ni son Algérie natale. Sirat l’Algérien…
Hommage respectueux et sincère à un grand homme.
Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)
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M.Hayoun
Vous êtes un grand historien que je respecte mais le titre Juif d’Algérie
rappelle les tenants de Vichy et Drumont
Les juifs d’Algérie sont français depuis 1870 et pour certains 1855
Pourquoi ne pas le dire: français Juif d’Algérie
A force de voir cette tournure juif d’Algérie ou juif algérien comme dernièrement pour Ben Said dit Daniel : on le nomme de petit juif algérien de Blida
Si bien avec cette répétition fausse les personnes sont persuadées que le français juifs d’Algérie étaient Algériens alors comme vous le savez l’Algérie est une structure française et que les juifs dans le Maghreb étaient apatrides ou indigènes et sous domination turque durant 1512-1830 avant d’être battus et chassés par laFrance et l’Algérie fut créé avec 3 départements Alger, Oran, Constantine. et le numéros des sécurité sociale sont 91-93-92 et non 99 pour ceux nés à l’étranger
Alors pour un historien le titre d’un livre ou tribune est très important