Insultes antisémites à l’EHESS : guerre polonaise sur la Shoah

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L'historien Jan Gross a été pris à partie par des militants polonais.

L’historien Jan Gross a été pris à partie par des militants polonais. – JANEK SKARZYNSKI / AFP
Controverse

Insultes antisémites à l’EHESS : quand la guerre des mémoires polonaise sur la Shoah s’invite en France

Un colloque organisé à l’EHESS sur la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah a viré au pugilat. Des patriotes polonais auto-proclamés ont même insulté un universitaire de “sale juif”.

Moins d’une semaine après l’agression antisémite d’un groupe de gilets jaunes contre Alain Finkelkraut, au cœur de Paris, de nouvelles insultes du même ordre ont fusé dans la capitale. Cette fois-ci, ces agissements se sont produits devant l’École des hautes études en sciences sociales, boulevard Raspail. A l’issue d’un colloque de deux jours sur la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah, les 21 et 22 février, réunissant de prestigieux chercheurs français et polonais sur le sujet, certains orateurs ont été pris à partie à leur sortie des locaux, accusés de « salir la Pologne ». L’un d’eux, le professeur polono-canadien Jan Grabowski, a même été traité de « sale juif» par un groupe de Polonais auto-proclamés patriotes. L’EHESS a publié un communiqué de protestation.

Tout au long du colloque, une « horde haineuse », selon l’expression de l’historienne Annette Wieviorka, n’a cessé de perturber les travaux, en commentant à haute voix, voire en vociférant contre les orateurs. Ainsi, « quand j’ai parlé de camps de concentration, une femme a crié pour rajouter « allemands », témoigne Audrey Kichelewski, de l’Université de Strasbourg, dont l’intervention portait sur « 1968 en Pologne ». « J’avais devant moi un groupe de femmes vociférant pendant tous les exposés, s’exclamant, s’esclaffant, injuriant les orateurs. On se serait cru dans une arène quand, debout, elles abaissaient le pouce pour réclamer la mort des dits orateurs en fin de séance. (..) Comble de l’ignominie, en fin de séance : une de ces furies descendue de l’amphi par la porte de droite reste dans l’encadrement de la poste et fait à plusieurs reprises le geste de la main passant devant le cou signifiant la décapitation. Jamais je n’avais vu cela en France !», témoigne un autre historien présent dans la salle.

PROPAGANDE DE LA TÉLÉ PUBLIQUE POLONAISE

A l’issue du colloque, un sujet de la chaine publique de télévision polonaise, inféodée au PiS, dénonce un « festival de mensonges anti-polonais », et met en doute la qualité académique et l’impartialité de l’université française. Avant de donner la parole à un certain Andrzej Woda, président de l’antenne parisienne du club polonais de Gazeta Polska, un hebdomadaire conservateur, qui s’insurge : « C’est une humiliation de la Pologne que de rapporter ainsi en France notre participation à l’Holocauste ! ».

« Nous avons très peu d’amis en Pologne », nous a confié le professeur de l’université d’Ottawa Jan Grabowski, co-fondateur du Centre polonais pour la recherche sur l’Holocauste à Varsovie et auteur de « Je le connais, c’est un Juif ! » (Calmann-Levy, 2008), sur l’antisémitisme polonais pendant la Seconde guerre mondiale. Avec l’historien polono-américain Jan Gross, auteur du livre « Les voisins » sur le massacre des juifs de Jedwabne par leurs voisins polonais, en 1941, lui aussi présent au colloque, Grabowski est l’un des personnages les plus détestés des nationalistes en Pologne. La poignée de militants nationalistes présents ont d’ailleurs distribué des tracts accusant Jan Gross d’être un « vampire », et d’avoir « écrit son livre pour l’argent ». Ambiance… « Ils nous accusent d’être des faussaires de l’histoire et finalement des ennemis du peuple. Car notre travail, diffusé dans le monde entier, frappe au cœur leur mythe national d’une Pologne innocente et martyre »s’insurge Jan Grabowski, avant de préciser : « depuis l’arrivée au pouvoir du PiS à Varsovie, la seule revue sur la Shoah en Pologne, publiée par notre Centre, a été coupée de tous fonds publics »

Apparemment, certains, en Pologne, se sont émus que l’EHESS n’ait pas cru bon d’inviter à son colloque de représentants de l’Institut de la mémoire nationale (IPN), dont la vision de l’histoire polonaise est proche de celle du PiS, estime l’historien Valentin Behr, de l’Université de Strasbourg, auteur d’une intervention sur l’IPN. Il convient aussi de rappeler que la Pologne entre cette année en campagne électorale, et que la « politique historique » du PiS est au centre de son programme. Une vision « positiviste » qui retient de la Seconde guerre mondiale une Pologne victime et martyre, et où la Shoah est surtout montrée sous l’angle des justes Polonais. Une image qui souffre mal le récit des massacres de juifs par leurs concitoyens polonais.

Par Anne Dastakian

4 COMMENTS

  1. En 1943 un groupe de chassidim emprisone a Auschwitz ont invoque un ‘Cherem’ (Ex-communication) sur la Pologne. Que Dieu s’en occupe et punit la Pologne a sa facon et en son temps.

    N.B. I am writing from Australia on English ‘Speaking’ lap top.

  2. Finalement, ces pseudos patriotes polonais n’ont fait que confirmé qu’ils étaient bien des antisémites.
    Ces insultes et attaques visant à intimider des chercheurs et historiens, dans un lieu éminent de la recherche et de l’enseignement sont totalement inadmissibles.

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