Gabriel Martinez-Gros, La traîne des empires. Impuissance et religions. Passés / Composés

Derrière ce titre un peu sibyllin se profile une problématique bien connue mais peu étudiées jusqu’ici : la genèse religieuse du politique, les rapports si sinueux des valeurs dites religieuses ou spirituelles et leur transposition dans le monde politique. L’auteur choisit de retenir dans son enquête les trois grands mouvements religieux que sont le christianisme, l’islam et le bouddhisme. Ces trois empires se sont progressivement affaiblis et ont favorisé l’éclosion de mouvements religieux que sont Rome , l’islam et la Chine… et qui ont pris leur place. Si je comprends bien, en disparaissant ou en régressant, ces empires ont provoqué la naissance d’autres réalités, d’autres méthodes de penser et de vivre que sont les religions.

On n’y prête pas toujours attention mais quand on vit dans une certaine civilisation ou une certaine culture, on se sert de concepts, de notions ou de valeurs imprégnés de conceptions religieuses qui ne sont pas nécessairement les nôtres, à l’origine. Le meilleur exemple en est la dissémination des valeurs judéo-chrétiennes grâce à la langue anglaise ou française dans des régions où le judéo–christianisme n’a jamais pris racine. Derrière les concepts se profilent des idées, des mœurs et des notions venues d’un autre horizon religieux ou spirituel.

Le premier chapitre commence par se pencher sur l’hellénisme qui a imposé ses critères logiques et sa méthode herméneutique. Le processus est très brillant quoique difficile à suivre, parfois. On a eu tort de déconsidérer le mythe, excepté le philosophe Schelling dans Philosophie de la mythologie.. Or, les Grecs sont les pères spirituels de l’Europe avec Homère qui fut l’instituteur de la Grèce antique. Une citation connue d’Emmanuel Levinas : qu’est ce que l’Europe ? La Bible et les Grecs ! Ce sont les Grecs qui nous ont imposé (au sens propre du terme) leur manière de penser, de distinguer le vrai du faux, la vérité du sophisme.

Quelques remarques sur la notion d’histoire, selon Hérodote et Thucydide. Pour qu’il y ait histoire, il faut qu’il y ait eu une écriture car cette dernière est la mémoire de l’humanité. Or, nous savons que de nombreuses civilisations ont existé puis ont disparu sans laisser de trace, faute d’avoir disposé d’un réceptacle, écrit sur des amphores, des monuments ou des stèles…Partant, cette idée historienne jouit d’une valeur très réduite. Parler de réalité historique ne suffit plus pour caractériser une culture passée ou une civilisation disparue.
Ce rapport à l’histoire varie selon que l’on s’en réfère au monde hellénique ou au monde des prophètes hébreux. Le rapport au temps qui passe n’est plus le même. Dans le monothéisme juif, l’histoire a un sens, elle poursuit un objectif, un mieux par rapport au temps présent. Cela s’appelle le messianisme. De plus, le monde grec ignore tout du monothéisme éthique, de la Révélation et même de la Résurrection…

On passe aux caractéristiques de l’empire qui sont double : la collecte de l’impôt puisque la population est majoritairement sédentarisée, et le monopole de la violence. Une minorité armée impose sa loi à une majorité soumise à son bon vouloir. Et lorsque l’empire s’effondre pour de multiples raisons, c’est un édifice religieux qui se substitue à lui…

Dans l’excellent chapitre intitulé «Après l’empire la religion» nous lisons ceci : L’idée centrale à laquelle nous avons abouti, c’est que les religions universelles subliment les valeurs sédentaires de l’empire, au moment où l’empire peine à les satisfaire après les avoir posées pour principes.

C’est une citation aide grandement à bien comprendre la thèse développée par l’auteur qui s’éloigne parfois de son sujet. Mais le présent ouvrage stimule une réflexion qui va bien au-delà des réalités politiques et religieuses qu’il analyse. On comprend assez bien qu’en s’éteignant les masses énormes, tant territoriales que démographiques, libérées par cet effondrement, permet l’éclosion de tout autre chose. Et cela confère une résonnance particulière à cette problématique. On lit dans les Évangiles plusieurs versets qui s’en font l’écho. Dire que mon royaume n’est pas de ce monde, érige un mur presque infranchissable entre le monde politique ou impérial, et le m’onde spirituel ou religieux. Mais nous trouvons un autre verset, tout aussi célèbre, affirmant qu’il faut rendre à César ce qui est à César. On omet souvent de préciser l’arrière-plan historique : pour les fidèles il s’agissait de savoir s’il était possible de verser l’impôt à un pouvoir païen, ce qui contribuait à le renforcer alors que la religion chrétienne œuvrait en faveur des valeurs du Christ. Par souci ou par crainte de graves représailles on optait pour donner à César ce qui lui revenait de droit…

On a l’impression qu’il existe une passerelle, un canal entre les deux mondes, celui de l’agir sur terre et les fins dernières enracinées dans l’ordre du spirituel. Or, l’empire en soi donnait l’impression de sacrifier l’éternel , l’immuable que sont les valeurs de justice et d’équité au passager, à l’occasionnel, à, l’opportun, voire à l’opportunisme…

Un livre un peu difficile à suivre, à lire avec attention. Mais un livre enrichissant.

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

 

 

CYCLE DE CONFÉRENCES 2022-2023: A LA MAIRIE DU XVIE ARRONDISSEMENT

La Mairie du 16 - Mairie du 16ᵉ

Aux racines de la culture européenne

Depuis plusieurs décennies, l’Europe souffre d’un déficit d’incarnation, tant au plan idéologique qu’au plan culturel, au sens le plus large du terme. Certains en sont même arrivés à parler «d’identité malheureuse». Je ne suis pas d’accord avec ce diagnostic pessimiste, même si on est bien obligé de relever une sorte de fragilisation de l’Europe. Et un manque évident d’assurance. Il faut être de nouveau animé d’une vision et porteur d’un projet.
Ce continent doit se renouveler, remettre en valeur ses propres acquis sur tous les plans, en faisant un inventaire objectif de ses actions passées, sans que cela conduise à baisser les bras. Nous n’avons pas su relever le défi du passé européen : la Shoah, la colonisation, l’accueil restrictif des réfugiés, le statut difficile des migrants, etc… tous ces faits historiques ne doivent plus inhiber la volonté de manifester les points positifs de notre civilisation.
La civilisation judéo-chrétienne a tout de même réalisé des choses exceptionnelles. Elle a fait à l’humanité l’apostolat du monothéisme éthique et du messianisme, deux valeurs indémodables qui ont irrigué, dans leur forme laïcisée et sécularisée la plupart des cultures: le caractère sacré de toute vie humaine, la relation apaisée aux autres civilisations et aux autres cultures.
C’est une partie de ce noble héritage européen que le nouveau cycle de conférences à la mairie de notre XVIe arrondissement entend développer au cours de cette fin d’année 2019 et du début de l’année 2020.

Ce cycle entre dans sa vingt-cinquième année (depuis 1994). 

Maurice-Ruben HAYOUN, Philosophe,écrivain,bibliste. (hayounmauriceruben@gmail.com)

 

CYCLE DE CONFÉRENCES 2022-2023

Jeudi 15 septembre 2022 à 19h
Philosophie et religion dans l’Europe contemporaine
Jeudi 13 octobre à 19h
Quelle place pour la fois dans la société contemporaine ?
Jeudi 17 novembre
L’idée religieuse du sacrifice : un plaidoyer en faveur du martyr ?
Jeudi 8 décembre
Sören Kierkegaard et la «suspension de l’éthique» dans son livre Crainte et tremblement

Année 2023

Jeudi 19 janvier 2023 à 19h0
Philosophie et théologie : Le Nouveau Penser de Franz Rosenzweig (Etoile de la rédemption)
Jeudi 17 février
La rencontre de l’Autre selon le JE et TU (1923) de Martin Buber
Jeudi 23 mars
L’universalité de la loi morale
Jeudi 19 avril
Que doit-on penser de la fraternité universelle ?
Jeudi 15 mai
La Révélation face à la Raison
Jeudi 18 juin
Existe t il une vérité religieuse (Relativisme, pluralisme) ?

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