Danielle Khayat-Le temps du déshonneur
« Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé… »
Paul Éluard
N’est pas Georges Pompidou qui veut, lui qui, en septembre 1969, répondit par ces vers à la question d’un journaliste sur ce que l’on appela « l’affaire Gabrielle Russier »[1].
Pourtant, face au déchaînement aussi déplacé qu’inconvenant des racialistes et indigénistes prompts à s’emparer d’une tragédie survenue outre-Atlantique pour dénoncer de prétendues « violences policières » en France et faire un amalgame obscène entre cet événement et le décès d’un gardé à vue dont l’arrestation fut particulièrement difficile à cause de sa rebellion et dont la cause de la mort est l’objet d’une instruction et d’expertises judiciaires, il eût été de la décence la plus élémentaire de la part du Ministre de l’Intérieur de rappeler que la loi s’impose à tous au lieu d’oser un indigne « L’émotion dépasse les règles juridiques » et d’annoncer qu’ « il n’y aura pas de sanction et de procès-verbal » contre les participants à des manifestations pourtant interdites en raison des textes en vigueur sur l’état d’urgence sanitaire.
Tous ceux qui, depuis le 17 mars dernier, ont été verbalisés parce qu’ils n’avaient pas leur auto-attestation pour justifier du bien-fondé de leur sortie ou parce qu’ils étaient rassemblés à plus du nombre autorisé, comme tous ceux qui n’ont pas pu assister aux obsèques d’un être cher apprécieront la mansuétude aussi soudaine que sélective de M. Castaner – qui s’était félicité du nombre très conséquent de procès-verbaux dressés, y compris dans une église parisienne d’où était simplement diffusée une messe.
Le Ministre voit, dans ces manifestations contre les « violences policières » fantasmées par des individus qui ne veulent plus de la loi républicaine ni de ses représentants dans les territoires qu’ils ont conquis, un « combat contre le racisme ».
Mais lorsque des attentats commis par des islamistes ensanglantent notre sol, voit-on des manifestations pour dénoncer ce racisme ?
Lorsqu’une activiste ose un « Je suis Mohamed Merah », voit-on des manifestations pour dénoncer son racisme ? Est-elle poursuivie ?
Au ministre de l’Intérieur qui, au lieu de soutenir des Policiers et Gendarmes épuisés par la haine dont ils sont quotidiennement l’objet, par les violences qu’ils subissent à coup de jets de cocktails molotov, de mortiers d’artifices, de jets d’objets lourds depuis les toits, préfère se joindre au chœur de dénonciateurs patentés de ceux qui mettent en péril leurs vies pour assurer la sécurité de tous, une réponse s’impose, en forme de libre reprise :
Comprenne qui voudra,
Moi mon remords
Ce fut
La malheureuse Clarissa Jean-Philippe abattue par Amedy Coulibaly,
Sur le pavé de Montrouge
Ce furent
Les malheureux Jean-Baptiste et Jessica assassinés sous les yeux de leurs fils de 3 ans et demi
Ce fut
Le malheureux et héroïque Colonel Arnaud Beltrame
Égorgé, gisant dans une mare de sang
Ce furent
Les malheureux fonctionnaires de la Préfecture de Police
Tous les malheureux de Charlie Hebdo,
De l’Hyper Casher de Vincennes
Des terrasses de Paris et du Bataclan,
De La Promenade des Anglais un soir de Fête Nationale,
Ce fut
Le malheureux Père Hamel égorgé en pleine messe,
Ce fut
Le malheureux Mamadou Barry, un enseignant – chercheur tué un soir de juillet 2019 à Rouen par un supporter turc après avoir été traité de « sale noir »,
Ce fut
Le malheureux Ilan Halimi, enlevé, torturé pendant 40 jours,
Brûlé vif et laissé agonisant au bord d’une voie ferrée,
Ce furent
Les malheureux militaires de Toulouse et Montauban
Ce furent
Les quatre malheureux de Toulouse
Un rabbin,
Trois enfants, tués parce que Juifs,
L’un si petit qu’il avait sa tétine à la bouche,
Une petite fille qui fuyait, attrapée par sa blonde chevelure, une balle logée dans la tête à bout touchant,
Comprenne qui voudra,
Moi mon remords
Ce furent toutes ces centaines de victimes d’un racisme qui n’est jamais dénoncé, comme si toutes les morts, tous les morts ne se valent pas lorsque l’on est tué pour ce que l’on est,
Comprenne qui voudra,
Moi mon remords
Ce fut la malheureuse Mireille Knoll,
Victime de son voisin musulman et d’un copain à lui,
Lacérée à coups de couteau dans son petit appartement
Puis brûlée,
Elle qui était une survivante de la Shoah,
Comprenne qui voudra,
Moi mon remords
Ce fut la malheureuse Sarah Halimi,
Sortie de son lit en pleine nuit
Massacrée chez elle,
Aux cris de « Allah Ouh Akbar »,
Et de « j’ai tué le sheitan » (le Diable, en arabe)
Défénestrée,
Dont le corps s’écrasa aux pieds des Policiers qui se trouvaient là depuis un long moment, sans qu’on sache pourquoi ils ne sont pas intervenus, quels ordres ils avaient reçu et de qui,
Dont l’assassin, Kobili Traoré, a indiqué qu’il savait qu’elle était juive, lui qui fréquentait une mosquée connue pour son islam radical ;
Dont l’assassin pourrait ne jamais être jugé par une Cour d’assises parce que, toxicomane avéré depuis de longues années, il aurait, selon l’arrêt de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, été victime d’une « bouffée délirante aiguë », conséquence, jugée exonératoire de toute responsabilité pénale, de la commission d’une infraction pénale ;
Pas de manifestations planétaires pour Sarah Halimi,
Juste quelques dizaines de personnes, juives pour la plupart, venues se recueillir sur les lieux de son martyre, et accueillies par des « On a nos kalachs » sans qu’aucune arrestation n’intervienne…
Vous avez dit « Lutte contre le racisme », Monsieur le Ministre… ? Ni la Police ni la Gendarmerie ne sont racistes. Il existe dans leurs rangs, comme dans toutes les catégories socio-professionnelles, toutes les administrations, tous les corps, des individus atteints du virus du racisme, de l’antisémistisme, de l’homophobie.
Mais il n’est pas admissible de laisser dire que la Police ou la Gendarmerie seraient racistes, antisémites, homophobes : le « pas d’amalgame » qui nous est répété après chaque attentat, chaque exaction, trouve ici légitimement sa place.
En constatant que le Ministre de l’Intérieur ne poursuit pas les auteurs de telles accusations tout en saisissant le Parquet de Paris pour des propos, tenus sur des messageries privées, relevant davantage de la bêtise que de la haine, on ne peut s’empêcher de songer à un « deux poids deux mesures » aux conséquences désastreuses.
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Danielle Khayat, MABATIM.INFO
Magistrat en retraite
[1] Du nom de cette jeune enseignante de lycée qui, ayant eu, en 1968 à Marseille, une liaison avec un de ses élèves âgé de 17 ans, fut poursuivie pour détournement de mineur – la majorité était fixée, à l’époque, à 21 ans. Sa condamnation ayant fait l’objet d’un appel a minima par le Parquet qui l’estimait insuffisante, Gabrielle Russier se suicida durant l’été 1969.
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