Lytta Basset, Cet au-delà qui nous fait signe. Albin Michel, 2022

Derrière ce titre qui se veut sibyllin se cache une expérience des plus improbables, dans les deux sens du terme, comme le précise l’auteur dans une note en bas de page: un événement dont on ne peut apporter la preuve, et un événement qui a fort peu de chance de se produire. … J’avoue avoir à maintes reprises douté de ma volonté poursuivre la lecture jusqu’au bout de ce livre tant il s’écarte des chemins de la saine raison. Il nous entretient de choses qui vont bien au-delà. Il ne s’agira donc pas de lui donner raison ou tort, mais de tenter de comprendre ce domaine situé au-delà la mort sans que soient coupés les canaux de discussion des deux côtés du voile.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je soumets à la sagacité du lecteur les deux suivantes citations dont la pertinence éclaire un peu cette attitude qui consiste à croire que nos chers disparus cherchent parfois, et même frénétiquement, à se rappeler à notre bon souvenir, désireux qu’on s’occupe d’eux, parfois physiquement. C’est toute l’idée de ce livre un peu étrange, si toutefois j’ai correctement saisi la pensée de l’auteure.
Dans ce cadre, les deux citations renseignent bien sur l’attitude de l’auteure et sur le message qu’elles cherche à transmettre…
Je n’ai jamais voulu, désiré ni recherché ce type d’expérience… Que le Dieu d’Israël me vienne en aide et ne permette jamais que j’induise quelqu’un en erreur. Car je ne veux que Sa volonté.
ET un peu plus loin, un développement plus substantiel :
Je demande à Myriam si elle est d’accord pour que nous communiquions aux autres les grandes lignes de ce que nous avons vécu cette semaine avec Samuel – comme un trésor de compassion divine. Parvenu jusqu’à nous à travers ce cours d’une semaine sur la compassion. Elle accepte…. De nombreuses personnes sont bouleversées. Certaines aussi ont perdu un enfant ou un proche. On se croirait parmi eux et elles qui ont vécu la Pentecôte, racontée dans le livre des Actes. Une jeune étudiante vient me dire que pendant toute la conférence du vendredi, elle a vu Samuel à mes côtés…
Si je comprends bien, la mort ne constitue pas une irrémédiable rupture, une barrière insurmontable entre les vivants et les défunts. C’est un lien, nous dit-on, qui ne meurt jamais. Dans leur univers à eux, les défunts nous envoient des signes qu’il faut savoir interpréter. C’est le cas de la Bible et des interprétations talmudiques de ces versets. Ces choses relèvent de domaines tellement différents de la bonne rationalité quotidienne que j’hésite : ai-je bien compris ?. Certes, il y a l’invocation de certains versets du livre de Job, connu pour ses problématiques métaphysiques et ses questions demeurées sans réponse. Job demande à Dieu la clé des mystères du l’univers et la divinité répond à côté de la question, rappelant à la créature la place modeste qui lui revient dans le monde.
Job que reprend l’auteure s’exclame e qu’il n’est plus seul, livré à la fatalité, car son sauveur est bien vivant. Il est vrai que la mort l’a frôlé maintes fois. Il a donc vécu des moments aux confins de la disparition. Mais il demeure que ce genre d’expériences ne peut pas ne pas susciter bien des interrogations sur la pertinence, l’exactitude de l’interprétation de ce que certains prétendent avoir vécu.
A l’instant même, je pense au fait (ou à la fiction), à (ficta et non facta), relaté dans la littérature talmudique (dans la Michna) : une servante croit voir revenu sur terre, le vendredi soir, en l’honneur du chabbat, son défunt maître rabbi Juda le prince qui n’est rien moins que celui qui a rédigé toute la Michna selon la tradition orale… Il est hasardeux de vouloir interpréter cette vision dans un sens ou dans un autre. Et c’est là toute la question : faut-il faire confiance à ces éclairs qui fusent d’un des deux côtés du voile ou ranger tous ces événements dans la paranormal ?
Mais dans le présent ouvrage, œuvre d’une théologienne protestante, vivant en Suisse, on va beaucoup plus loin : c’est le fils de l’auteure qui s’est suicidé à l’âge de vingt-quatre ans, plongeant sa famille dans un désarroi sans nom, qui occupe le devant de la scène. Tant sa mère que son ancienne étudiante Myriam vivent ces manifestations d’un autre type signalant la présence supra-physique du suicidé… C’est un échange presque quotidien, le mort ayant encore tant de messages aux vivants… Et quoi qu’on en pense, ici, dans ce cas précis, le verset du livre de Job, si difficile à traduire : … et à partir de ma chair je verrai Dieu (u-mi-besari éhézé Eloha)
Mais j’avoue ma perplexité. Certes, il existe même dans la Bible hébraïque des références plus ou moins claies à la résurrection (notamment dans le chapitre 6 du livre d’Osée qui évoque les trois jours et que la tradition chrétienne interprète dans le sens de la Résurrection…)
Mais ce livre m’a fait penser à certaines pratiques évoquées dans la tradition orale juive : par exemple, les Justes et hommes parfaits, même morts, sont dits encore vivants… Cela rejoint maints développements de l’auteure. Je pense notamment à l’intercession des patriarches auprès de Dieu qui plaident en faveur du pardon des péchés d’Israël. Ce qui signifie que l’au-delà n’est pas un cimetière mais un lieu vivant, où d’aucuns s’agitent pour défendre ceux restés dans le monde ici-bas.
Ce qui signifie que par la prière et la méditation, on continue d’entretenir un certain type de relation entre les vivants et les morts, ces derniers ne l’étant pas vraiment.
Cet ouvrage plaira ou déplaira selon le point d’observation adopté par d’éventuels lecteurs.
Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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