André Gide et son éditeur suisse. Correspondance avec son éditeur Richard Heyd (1930-1950) Gallimard, 2022.

Pour se faire une idée de l’étroitesse des relations et de la confiance que se fautaient le grand écrivain français et son éditeur suisse, il suffit de rappeler que c’est chez ce dernier que Gide apprendra qu’il a reçu le Prix Nobel de littérature… C’est dire !

Les temps étaient difficiles car la France était occupée par les Nazis. Cette offre d’éditer Gide ressemblait à une opération de sauvetage de la littérature française contemporaine… La Suisse a donc servi de base de repli, pour ainsi dire, ce qui expliquerait la rencontre de Gide avec son éditeur helvétique. Cette maïeutique éditoriale fut confiée à un homme de grande culture qui rêvait d’éditer les œuvres de Gide, Richard Heyd… Cette relation durera jusqu’à la mort du grand écrivain. Ensuite, ce sera une série de disputes et de malentendus avec le comité chargé de veiller sur la postérité de l’œuvre gidéenne…

Dans la longue introduction à ce petit volume qu’ils ont édité, Pierre Masson et Peter Schneider. on apprend une quantité de détails sur la vie personnelle de l’écrivain. Par exemple, l’amertume éprouvée par Gide à la suite de l’insuccès de ses pièces de théâtre ; ses fréquents séjours en Suisse romande, son intérêt pour un roman de Hermann Hesse, écrivain de l’immigration allemande réfugiée en Suisse et futur Prix Nobel de littérature… Gide suggère à un membre de son entourage (Jean Lambert) d’entreprendre la traduction de ce livre en français. On voit aussi que Gide s’est maintes fois arrêté en Afrique du Nord, notamment en Algérie et en Tunisie. C’était au cours de mai 1942, peu de temps avant le débarquement des alliés en Afrique du Nord.

Lorsque la mort surprend le romancier en 1951, on assiste peu après à une controverse concernant la publication d’un texte fortement discutée..(Et maintenant demeure en toi). Toute une partie du présent ouvrage est consacrée aux circonstances controversées de sa publication et de sa traduction en d’autres langues.

Les échanges épistolaires entre l’auteur et son futur éditeur et ami, commencent au début de 1930. On y découvre les liens qui se tissent entre le grand écrivain et ses lecteurs ou admirateurs. C’est un certain type de collaboration que le jeune Richard Heyd espère entamer avec un écrivain auquel il voue un véritable culte : il dit avoir commandé à son libraire un certain nombre d’exemplaires d’un livre rare de Gide. Il entend les distribuer à ses amis.

Par ailleurs, on ne trouve pas de détails vraiment instructifs sur la vie personnelle ni sur l’atelier d’écriture du romancier. Certes, les relations deviennent de plus en plus chaleureuses, Gide allant jusqu’à dire à son correspondant et éditeur (Ides et Calendes) : votre lettre me comble. Cependant même si la publication de cette correspondance est utile et bonne, elle n’appartient pas vraiment à l’histoire littéraire. En revanche, les autres parties de l’ouvrage ne laissent pas d’être intéressantes… Ceci dit, avec le plus grand respect pour l’œuvre des deux éditeurs.

La dernière partie de cet ouvrage concerne une nouvelle fois la publication de Et nunc… Après la mort de l’écrivain le 19 février 1951, un comité de trois personnes avait été mis en place, et son accord était nécessaire pour procéder une très large diffusion, donc de retirage, de cet écrit. Nous avons une lettre de Richard Heyd adressée à ce comité où l’éditeur et ami de Gide se justifie et rejette le reproche d’une« initiative abusive»… Il se dit même «blessé par une telle expression» ; il se réclame, le 27 octobre 1951, d’une document écrit par Gide en personne lui accordant le copyright de ce livre.

L’affaire ne s’arrête pas là puisque, en septembre de la même année, Roger Martin du Gard, membre du comité André Gide parle, après lecture du document produit par Richard Heud, de sa «stupeur et de son indignation», dans une longue missive adressée à Jean Lambert… Roger Martin du Gard conteste l’interprétation par Heyd du document en question et en fait une exégèse opposée : Gide, selon lui, n’aurait jamais donné la permission de lancer une diffusion commerciale, il ne consentait qu’à donner le copyright d’une édition limitée, là où Heyd parlait d’une large diffusion.

On lit encore de Jean Lambert une lettre d’une grande sévérité adressée à Richard Heyd lui annonçant que son interprétation de l’autorisation était erronée et qu’une protestation officielle sera publiée dans le Figaro littéraire dénonçant les procédés de Heyd et de sa maison d’édition Ides et Calendes… C’était porter le différend sur la place publique et accuser le directeur éditorial d’abus de confiance, en quelque sorte. ET puis, cela portait atteinte à la personnalité morale de l’éditeur, l’accusant de recourir à des procédés délictueux…

La réaction ne s’est pas fait attendre puisque dès le 17 novembre 1951 le Figaro littéraire publie une longue mise au point des membres du comité d’André Gide, les exécuteurs testamentaires condamnent le geste de l’éditeur suisse et démentent l’idée même de Heyd : avoir eu l’autorisation de mettre sur le marché vingt-cinq mille exemplaires du livre contesté… Évidemment, Heyd ne resta pas inerte et se défendit en intervenant auprès de Jean Lambert, gendre du célèbre écrivain… Mais ce qui compte, c’est que l’œuvre de Gide est appréciée par une majorité de lecteurs qui ne se soucient guère des démêlés de sa succession…

Maurice-Ruben HAYOUN
Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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