Alain Baraton, Dictionnaire amoureux des arbres, Plon

par Maurice-Ruben HAYOUN

Quel beau livre ! Quelle richesse ! Quelle sobriété et quelle compétence dans la présentation de tous ces arbres. Et quelle belle introduction, en toute modestie alors que son auteur touche à des sujets qui requièrent une grande profondeur d’analyse. Je l’écoute, comme tant d’autres auditeurs, cet excellent Alain Baraton, presque chaque fin de semaine sur France-Inter où il dispose d’une chronique, et c’est toujours un émerveillement.
A.B. a rédigé une très brève présentation de son sujet, digne de ce que le grand philosophe allemand du XIXe siècle, Schelling, a nommé Naturphilosophie. Et donc A.B. se retrouve ein Naturphilosoph. Ce n’est pas une hyperbole, loin de là. En quelques lignes, il a énoncé des vérités éternelles, à savoir que l’arbre est vital, sans arbre pas de vie.
Il faut savourer cet ouvrage à petites doses ; on y trouvera même les contextes encourant l’histoire de certains arbres, qui les a découverts le premier, comment ils furent importés sur notre sol national. On lira aussi des notices biographiques concernant de célèbres botanistes ; j’ai bien apprécié la notice de ce grand jardinier-espion qui a appris l’allemand pour apprendre et étudier la botanique mais qu’on a entraîné vers d’autres rivages bien moins iréniques…
Même dans nos mythes religieux, en particulier dans l’histoire du couple paradisiaque, Adam et Ève, le théâtre de l’action n’est autre qu’un jardin, le jardin d’Eden et les principaux acteurs, si j’ose dire, ne sont pas les deux membres du premier couple humain, mais deux arbres (eh oui) dont les interprétations controversées continuent de faire couler des torrents d’encre ; l’arbre de la vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ce qui veut dire que dès les premières lignes du premier chapitre du premier livre du Pentateuque, on nous parle d’arbres,, prétendument plantés par Dieu lui-même (comme dans les Psaumes où Dieu est censé avoir planté des chênes). L’arbre accède donc à un rang primordial. En bon jardinier-philosophe qui ne s’ignore pas, A.B. a souligné cette prévalence avec mesure et discernement.
Il existe un sujet qui se dit ainsi : l’arbre dans la Bible. Un passage célèbre nous apprend que l’homme est comme l’arbre des champs (ki ha adam éts ha sadé) (Deutéronome 20 ;19). Le même verset biblique interdit d’abattre un arbre à coups de hache, pour resserrer le siège autour d’une ville qu’on veut conquérir… Passer outre est une grave transgression car ce serait porter atteinte à la vie dans l’absolu.
Dans le même esprit, le premier Psaume du Psautier compare l’homme sage et vertueux à un arbre planté dans un étang d’eau et dont les feuilles ne jaunissent point… Ce verset est à rapprocher du mythe biblique le plus ancien, portant sur le jardon d’Eden. Tant dans les Évangiles que dans la Bible hébraïse, nous trouvons souvent l’image d’un paisible fermier qui s’abrite sous sa vigne et sous son figuier (tahat gasfo we tahat téénato). Dans le livre des Proverbes (3 ;18), il est question de l’arbre de vie, l’arbre synonyme de vie car là où il se trouve, il y a forcément de l’eau… Et en hébreu, les termes eau et vie sont très proches : mayim, hayim. Il existe aussi une expression qui combine les deux pour exprimer l’idée d’eaux vives (mayim hayim). De même, le terme hébraïque ETS signifie à la fois arbre et bois.
Enfin, l’arbre symbolise le lien entre le ciel et la terre. Ses racines plongent profondément dans le sol mais sa cime pousse en direction des étoiles. Les traditions mystiques de toutes les religions s’en sont servi pour valoriser cette image. L’une des images bibliques la plus connue est celle où le patriarche Abraham, accueillant ses trois mystérieux visiteurs, les invite à se mettre à l’abri du soleil, à l’ombre de son térébinthe… Encore un arbre qui joue un rôle important dans l’histoire mythique de l’humanité…
Si l’on quitte le domaine éthique ou religieux, il y a aune autre coïncidence plus connue, celle de l’arbre généalogique, à savoir l’homme qui descend de telle ou telle lignée, qui se voit comparer à un arbre et à ses fruits.
Un peu de sagesse grecque : Aristote comparait la philosophie à un arbre dont la Métaphysique est la racine, le tronc la Physique et les branches, les sciences comme la médecine et la morale, l’éthique…)
Je connais au moins une religion qui consacre toute une journée à la fête des arbres. C’est le judaïsme qui a institué une fête des arbres (hag la-ilanot), le quinze du mois de chevat (Tou bi-chevat). Ce n’est pas un jour férié, l’activité normale n’y est pas proscrite alors que c’est le cas pour le chabbat (samedi). On réunit sur un grand plateau le maximum de fruits de saison, de préférence qu’on goût cette année pour la première fois. Et, fait principal, on prononce deux types de prières : la première porte sur la provenance (s’agi-ilt du fruit de l’arbre ou directement du sol : exemple raison ou melon) et la seconde est une prière de louange et d’adoration au Dieu qui nous a maintenus en vie afin de savourer les bienfaits de la Création.
Et nous finirons avec cette encyclique du pape François (Laudato s’) qui rejoint la même prière mais cette fois en latin : Loué sois-tu… : Nous reprenons conscience que la gestion de la création nous est confiée, le soin des arbres en particulier…
Encore toutes mes félicitations à Monsieur Alain Baraton qui aide à préserver par sa science et sa compétence ce patrimoine naturel vivant.

Maurice-Ruben HAYOUN, professeur à l’Uni de Genève.
Dernier livre paru : La pratique religieuse juive (Paris, Geuthner, 2019)

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