Marc Bloch, un juif de France

Marc Bloch était patriote et fidèle sa mémoire familiale juive. Un engagement d’une grande cohérence. Il fera son entrée au Panthéon le 23 juin prochain.

Frédérick Casadesus

Le 23 juin prochain, les cendres de Marc Bloch, historien du Moyen Âge et résistant fusillé par les nazis, seront transférées au Panthéon. Troisième volet d’une série d’articles en hommage à cette grande figure de notre mémoire collective.

Passé huit heures du matin, le roulis des machines à fabriquer des schmattès – de beaux vêtements pour de vrai, bien que ce mot yiddish qui veut dire « fringues » en moque l’ambition – faisait chanter les murs et les parquets. Mais il ne couvrait qu’avec peine les conversations, les éclats de colère et les tendresses murmurées. Tout cela se passait dans le quartier République. Etait-il dans Paris un village plus indiqué ? Depuis des lustres les trois couleurs brillaient dans le cœur des juifs d’Europe. Alors, mon prince, passez votre chemin si cette fidélité vous défrise, mais c’est ainsi de toute éternité : l’antique religion marche bras dessus bras dessous avec la France. A la Sorbonne, à la faculté de médecine, à Normale supérieure, dans cette partie de la ville, exotique, appelée « Rive gauche », se tissait aussi le vêtement le plus cher au cœur de ces français dont la famille venait parfois de Brest – mais Litovsk : Liberté, Egalité, Fraternité.

Marc Bloch, héritier d’une tradition républicaine

Marc Bloch est issu de cette histoire. D’un judaïsme ancré dans l’émancipation. La mémoire des ancêtres, les lumières au temps des fêtes et le lyrisme des cantors. Chaque semaine – et c’est encore le cas, de nos jours – une prière était dite, dans les synagogues, pour la République française. Émotion de lire ces lignes, extraites de « L’étrange défaite » : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Peut-être les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de « métèque ». Je leur répondrai, sans plus, que mon arrière-grand-père fut soldat, en 93, que mon père, en 1870, servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale, après son annexion au IIème Reich ; que j’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs ; que la France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. »

Comprendre l’exclusion des juifs sous Vichy

Alya Aglan, remarquable historienne spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, publie chez Flammarion « La double mort de Marc Bloch ». Elle invite à repérer le mécanisme par lequel les juifs ont été expulsés de la communauté nationale. « Une mort civique a été programmée pour l’ensemble des personnes désignées comme juives, qu’elles fussent étrangères ou nées en France, qui a permis, en conséquence, la mort physique, nous dit-elle. C’est une guerre civile entre Français qui l’a rendu possible. Francis André, doriotiste acharné, s’est adjoint des malfrats pour persécuter les juifs et les résistants, piller tout ce qu’il trouvait.

Alors qu’il était considéré comme une des plus grandes figures intellectuelles du pays, Marc Bloch a été persécuté à la fois par les décrets-lois de Vichy et les ordonnances des autorités allemandes, un harcèlement quotidien dont il faut absolument prendre la mesure si l’on veut comprendre le sort des juifs à ce moment-là ».

Résister par les armes et par les idées

Pris dans un réseau de persécutions qui frappait les juifs en métropole mais aussi dans les colonies, Bloch a retrouvé dans la Résistance le rôle d’intellectuel que lui déniaient l’Occupant et le régime de Vichy. Il est devenu rédacteur en chef de la revue clandestine « Les cahiers politiques de la France combattante », une publication qui dépend du Comité Général d’Études, organisme créé par Jean Moulin pour imaginer le renouvellement des structures de l’État, au lendemain de la guerre.

En ce qui concerne la revue d’histoire « Les Annales », il s’est heurté à un dilemme tragique : fallait-il saborder la publication pour ne pas se soumettre aux injonctions des nazis, ou bien la poursuivre en renonçant à ce que son nom apparaisse ? « Il a vécu un drame intime avec Lucien Febvre, explique Alya Aglan. Dans la zone nord où il vivait, Lucien Febvre voyait bien que l’Occupation se traduisait par la volonté de destruction de ce qu’est la France. Pour lui, faire paraître la revue était une nécessité, parce que cela maintenait la flamme de la culture nationale. Bloch estimait qu’il ne fallait rien publier, ou maintenir son propre nom en tête de la publication, tout renoncement lui paraissant une défaite. Il s’est rallié au point de vue de Febvre, mais la mort dans l’âme. » Certains se sont mobilisés, il y a une trentaine d’années, pour caricaturer Lucien Febvre en historien complaisant, louvoyant, pis, antisémite. « Rien n’est plus faux, s’insurge Alya Aglan. Quand on lit leur correspondance, à aucun moment ce genre de soupçon n’affleure. Et d’ailleurs, Lucien Febvre a accueilli chez lui Marc Bloch, alors dans la clandestinité »

Une génération de juifs républicains

Patriote et fidèle à son judaïsme sans le pratiquer – spécificité de génération dont bien d’autres figures du judaïsme de l’époque, on songe à des écrivains, des artistes, André Maurois comme Pierre Dac, au jeune Raymond Aron, furent les représentants – l’historien a transmis cet ancrage à sa famille.

« Ces juifs alsaciens étaient avant tout des républicains, ne mettaient pas cette identité religieuse au premier plan de leur identité, souligne Alya Aglan. J’ai eu la chance de rencontrer le grand résistant Jean-Pierre Lévy qui dirigeait le mouvement Franc-Tireur. Il ne supportait pas qu’on dise qu’il était entré dans la résistance parce qu’il était juif. Il disait : « je suis d’abord résistant ». Comme historienne, je peux considérer que le fait d’être juif était une raison supplémentaire de se battre, mais je dois insister sur cet aspect de leur engagement. »

Du passé au présent, une même question

Cette façon de concilier judaïsme et république peut-elle servir de modèle, aujourd’hui ? Vaste débat. La mondialisation redistribue les cartes, et le jeu paraît brouillé, des guerres et des frontières, des échanges de biens, de personnes, de représentations.

Dans notre pays, les protestants partagent avec les juifs un même imaginaire.

Et c’est aussi pour cela que l’analyse formulée par Patrick Cabanel dans le chapitre qu’il a rédigé pour le livre « Marc Bloch, l’histoire en résistance » nous inspire : « « L’étrange défaite » n’est pas seulement un essai d’histoire immédiate. C’est un grand livre d’histoire de la nation, et de la démocratie, dont de nombreuses phrases sont une invitation à aller au cœur de ce qui fabrique une identité, ou une société. » Gardons cette leçon : « français juif », pour Marc Bloch, c’était tout un. Passé huit heures du soir, des ombres fatiguées, place de la République, battaient le pavé. La France et son roulis d’amour.

Le blog du journaliste Frédérick Casadesus, auteur notamment de « Douze protestants qui ont fait la France », aux éditions du Cerf. Frédérick Casadesus est un collaborateur régulier de Fréquence Protestante, du journal Réforme et de Regards protestants.

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