Aux origines religieuses du capitalisme
FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Les concepts économiques contemporains plongent leurs racines dans des débats théologiques anciens, analyse Édouard Jourdain. Pour le philosophe auteur de «Théologie du capital», le capitalisme plonge ses racines dans la religion, mais c’est aussi la religion qui permet d’en limiter la portée. Par Pierre Valentin mis à jour le 22/01/2021 à 20:17
Édouard Jourdain est philosophe et politiste. Il est enseignant-chercheur associé au CESPRA (EHESS). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, dont Proudhon contemporain (CNRS, 2018). Il a publié cette semaine Théologie du Capital(PUF).
FIGAROVOX.- Vous dites vouloir «montrer comment les différentes catégories de l’économie politique prennent leurs sources dans des catégories religieuses ou théologiques». En quoi nos concepts économiques contemporains seraient-ils en réalité théologiques?
Édouard JOURDAIN. – En règle générale on assiste à deux conceptions en termes d’analyse historique du capitalisme. Soit le capitalisme est naturalisé: il a existé de tout temps et donc il est indépassable, soit il arrive brusquement lors de la naissance de la modernité d’on ne sait où. C’est contre ces deux mythes que j’envisage une autre lecture de l’émergence du capitalisme.
Pour cela il faut remonter – c’est mon hypothèse – aux origines religieuses des catégories de l’économie politique comme la monnaie, la propriété, le marché, etc. Et l’on se rend compte d’un mouvement paradoxal: l’économie est à ses origines encastré dans le religieux, et d’une certaine manière confondue avec lui. Très tôt par exemple dans l’Antiquité voire dans certaines sociétés premières la propriété va être frappée d’une dimension sacrée mais pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui: le religieux va venir délimiter drastiquement le droit de propriété.
Ce n’est que peu à peu, notamment avec la conception divine du christianisme, que la propriété va être libérée de ses gonds pour l’être complètement avec la naissance de la modernité et ainsi devenir intouchable. En cela le religieux contient (dans les deux sens) du terme le capitalisme: il le conjure tout en le portant en lui.
Le paradoxe propre au religieux a consisté à la conjurer bien qu’il la porte en elle. En réalité pour bien comprendre ce phénomène de conjuration et de sécularisation, il est nécessaire de comprendre de l’objet dont on parle: en l’occurrence le capitalisme. On a pu caractériser ce système par le régime de la propriété privée, par l’existence de classes sociales, par le marché, par la centralité du capital financier, etc. Toutes ces caractéristiques sont vraies mais elles ne donnent ni la clé de son succès ni les éléments de son intelligibilité globale.
Mon hypothèse est qu’on comprend ce qu’est le capitalisme en le référant à ce qu’Aristote appelle la chrématistique, qui consiste en ce qu’«il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété.» (Aristote, Politique, I, 9). C’est lorsque la chrématistique vient transcender toutes les catégories de l’économie politique que l’on peut parler de capitalisme comme système, venant alors détruire tout ordre sacré et toute limite venant s’opposer à sa puissance et sa force d’expansion. Le paradoxe propre au religieux a consisté à la conjurer bien qu’il la porte en elle.
Adam Smith est dépeint dans votre livre comme un théologien – vous rappelez qu’il a enseigné cette matière à Glasgow – qui croit en la Providence sous la forme de la «main invisible» du marché. Mais sa vision n’est-elle pas d’abord héritière des Lumières et de Darwin?
En réalité je pense que la dimension darwinienne de Smith n’est pas première mais seconde. En d’autres termes il rend compatible les connaissances scientifiques de son époque avec quelque chose qui les précède et qui les transcende: la Providence.
C’est à partir de sa conception théologique de la Providence que l’on peut comprendre sa conception du marché. Elle se distingue d’ailleurs en cela d’un darwinisme social vulgaire et sans pitié ou ne règne que la loi de la jungle, pour faire court. Il peut bien y avoir des inégalités et de la misère, mais les plus infortunés savent que la Providence, qui agit par l’intermédiaire de la main invisible du marché, pourvoit à la félicité de tous.
Adam Smith, dans sa Théorie des sentiments moraux, dit ainsi d’eux que leur consolation vient «d’une croyance ferme et d’une soumission révérencieuse à l’égard de cette Sagesse bienveillante qui dirige tous les évènements de la vie humaine et qui, nous pouvons en être sûrs, n’aurait jamais souffert que ces infortunes se produisent si elles n’avaient pas été indispensablement nécessaires pour le bien du tout.»
Le christianisme apparaît dans votre essai à certains endroits comme une cause majeure de l’apparition du capitalisme, ou du moins comme une «religion paradoxale» sur ce sujet. Ne faut-il pas y voir plus précisément, suivant Max Weber, une conséquence de l’éthique protestante?
Le problème de cette thèse est tout d’abord que l’on a fait dire à Max Weber beaucoup de choses qu’il n’a pas dites. Il ne parle pas de relation de cause à effet entre religion protestante et capitalisme mais de corrélation, et plus précisément il ne parle pas de capitalisme mais d’esprit du capitalisme.
Son analyse consiste à avancer que le protestantisme a accompagné le capitalisme dans sa dynamique, notamment en raison de la doctrine de la prédestination, les croyants voyant dans leur réussite individuelle un signe de leur élection par Dieu.
Les jours chômés n’ont peut être pas tant une fonction religieuse qu’anthropologique et politique
Là encore, si l’on reste dans l’esprit, peut-être en effet que le protestantisme a participé à une dynamique, mais en réalité on retrouve déjà des éléments structurant du capitalisme en Italie, pays catholique, bien avant le développement de l’Allemagne et de l’Angleterre.
Pour vous, il faudrait «conjurer» le travail, ce qui passerait notamment par la «multiplication des dimanches». Mais c’est précisément le christianisme qui a instauré dès la Genèse un jour de repos inviolable qui échappe à la rationalité, au travail et donc au marché…
Parfaitement, en l’occurrence dans ce cas il s’agit d’abord du judaïsme, dont la tradition sera reprise par le christianisme, mais nous retrouvons ce type de sanctuarisation de jours libérés du travail dans les religions qui ont vu dans le travail si ce n’est une sorte de malédiction, tout du moins une activité qui pouvait potentiellement coloniser l’ensemble de la vie des hommes. Si elles instituent le jour chômé ou férié, c’est pour se consacrer au culte mais aussi parce qu’elles avaient conscience qu’une société pour exister doit préserver un temps qui soit consacré à l’entretien des liens sociaux, dans la sphère familiale, associative, amicale et même politique. Lire la suite https://www.lefigaro.fr/vox/economie/aux-origines-religieuses-du-capitalisme-20210122
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