salle des impressionnistes Musée Orsay Bergère rentrant des moutons

Affaire Pissarro : le casse-tête de la restitution des œuvres spoliées

Par Pierre de Gasquet Publié le 3 déc. 2020 à 13:41 Mis à jour le 4 déc. 2020 à 17:15

 « Que peut-il se passer dans les cerveaux d’hommes si intelligents pour qu’ils deviennent si bêtes ? » disait Pissarro de Renoir.

Il est vrai qu’en prenant position en faveur du capitaine Dreyfus, le pionnier des impressionnistes avait brisé net avec Auguste Renoir et Edgar Degas.

Fils d’une créole et d’un quincaillier juif d’origine portugaise, installés aux îles Vierges, Camille Pissarro était à la fois athée, rationaliste et anarchiste.

Aujourd’hui, le peintre prolifique – le premier à bannir de sa palette les ocres et le « noir de goudron » – se retrouve au centre d’une guérilla judiciaire entre la petite-fille du fondateur des Galeries Lafayette et le musée Fred Jones Jr de l’université d’Oklahoma.

Objet du bras de fer: le sort de « La bergère rentrant des moutons », un des premiers tableaux pointillistes de Pissarro, actuellement exposé au musée d’Orsay.

Mais c’est aussi le destin de milliers d’œuvres spoliées, en partie conservées dans les limbes des musées nationaux français, qui se profile derrière « La Bergère ».

Une tentative désespérée de mise à l’abri

« J’ai été adoptée à l’âge de 7 ans en décembre 1946 : j’ai une dette envers mes parents adoptifs qui étaient des amateurs d’art et ont choisi cette oeuvre-là. C’est pourquoi je souhaite qu’elle reste au musée d’Orsay, explique aujourd’hui Léone Meyer, 81 ans. Mon père lui-même avait essayé de la faire revenir après avoir récupéré au Jeu de Paume d’autres oeuvres qu’on lui avait volées. »

L’histoire du Pissarro est loin d’être un long fleuve tranquille. Peinte en 1886, « La bergère rentrant des moutons » faisait partie de la collection de Raoul Meyer et Yvonne Bader, fille du fondateur des Galeries Lafayette.

« Bergère rentrant ses moutons », le tableau de Pissarro, actuellement accroché au musée d'Orsay.

« Bergère rentrant ses moutons », le tableau de Pissarro, actuellement accroché au musée d’Orsay.©Sophie Crepy Boegly/Muséed’orsay

Aujourd’hui, Léone-Noëlle Meyer, fille adoptive et unique héritière de Raoul Meyer, qui a dirigé les Galeries Lafayette de 1944 à 1970, se bat encore pour que le tableau, temporairement exposé au musée d’Orsay, puisse y rester.

Sous l’Occupation, le couple Meyer avait tenté de mettre à l’abri ses oeuvres d’art dans un coffre du Crédit foncier de France (CFF) à Mont-de-Marsan. En vain : le coffre sera pillé en 1941 par les nazis, et la collection dispersée dans des conditions opaques.

Un long bras de fer

Raoul Meyer avait bien repéré sa « Bergère » en Suisse en 1951, mais les tribunaux helvètes avaient rejeté sa demande en restitution au motif de la prescription. Le tableau a été ensuite cédé par un marchand suisse à un galeriste new-yorkais, David Findlay, qui l’a revendu, en 1957, à un couple de collectionneurs juifs américains Aaron et Clara Weitzenhoffer.

À la disparition de sa femme, Aaron Weitzenhoffer a légué 33 tableaux impressionnistes (Renoir, Monet, Vuillard…), dont « La Bergère », au musée Fred Jones Jr de l’université d’Oklahoma.

Ayant retrouvé la trace de l’oeuvre grâce à Internet, Léone-Noëlle Meyer a décidé d’engager en mai 2013 une action en restitution devant la justice américaine. Au terme d’un long bras de fer, l’université américaine a finalement consenti à un règlement amiable en février 2016.

Léone-Noëlle Meyer, héritière du fondateur des Galeries Lafayette (ici en 2008), réclame que le tableau reste définitivement en France.

Léone-Noëlle Meyer, héritière du fondateur des Galeries Lafayette (ici en 2008), réclame que le tableau reste définitivement en France.©Olivier Roller / Divergence

Selon les termes de cet accord complexe, le titre de propriété de l’oeuvre d’art doit revenir à l’héritière française, mais à la condition d’une « rotation », tous les trois ans, entre le musée Fred Jones Jr et la France après cinq ans d’exposition initiale à Paris. En outre, une clause atypique prévoit que, de son vivant, Léone-Noëlle Meyer doit léguer la toile à un musée français, qui devra respecter les allers et retours du tableau.

Un contexte bouillonnant

Pourquoi Léone Meyer a-t-elle accepté dans un premier temps une telle transaction alambiquée ? « Elle craignait que le tableau ne revienne jamais en France et que ses arguments ne soient pas entendus », plaide aujourd’hui son avocat, Ron Soffer, qui a défendu par le passé le marchand d’art suisse Yves Bouvier et George Soros. Mais depuis le refus du musée d’Orsay d’accepter cette forme de donation « avec partage », il estime que « toute l’économie de cette transaction tombe ». En théorie, « La Bergère » devrait retourner à Oklahoma le 16 juillet 2021. Mais pour son avocat, toute la jurisprudence récente plaide en faveur de la caducité de cette transaction bancale, voir léonine.

Selon Ron Soffer, la transaction doit être cassée au motif que toutes les ventes successives qui ont eu lieu après la guerre sont désormais réputées de mauvaise foi selon la jurisprudence récente. « Madame Meyer se bat pour le droit de faire un don de cette oeuvre au musée d’Orsay. »

Le juge français doit se prononcer le 8 décembre sur une mise sous séquestre du tableau en attendant un jugement au fond, le 19 janvier, sur la restitution « pleine et entière » de l’oeuvre, en vertu de l’ordonnance du 21 avril 1945 sur les biens spoliés.

Un tournant majeur dans la jurisprudence

Autant dire que « l’affaire Pissaro » intervient dans un contexte bouillonnant. Il est vrai que le vent a tourné, en France, depuis une récente décision de la Cour de cassation du 1er juillet 2020 qui a ordonné la restitution aux descendants du collectionneur Simon Bauer d’un autre Pissarro spolié sous l’Occupation, « La cueillette des pois ». Ici, le tableau avait été acquis légalement en 1995 par les époux Toll, des collectionneurs américains, pour 800.000 dollars chez Christie’s à New York.

En 2017, la famille Bauer, qui en avait perdu la trace, la retrouve exposée au musée parisien Marmottan-Monet, dans le cadre d’une rétrospective dédiée au peintre impressionniste.

Lire la suite dans https://www.lesechos.fr/weekend/livres-expositions/affaire-pissarro-le-casse-tete-de-la-restitution-des-oeuvres-spoliees-1270744

Pierre de Gasquet

(1) « La collection disparue », 303 pages, Editions Stock, 2020.

11 œuvres majeures restituées depuis 1945

1966 : « L’Echelle de Jacob » de Marc Chagall : la Cour suprême de New York a ordonné la restitution du tableau (volé en 1941 par l’équipe d’intervention d’Alfred Rosenberg) à Erna Menzel.

1974 : Un Georges Braque, « Table avec blague à tabac » (1930) est restitué aux héritiers de Paul Rosenberg.

1999 : Le Louvre se voit ordonner de restituer un Tiepolo « Alexandre le Grand et Campaspe dans l’atelier d’Apelle » (1725) ainsi que quatre autres tableaux aux héritiers de Federico Gentili di Giuseppe.

1999 : Le ministère de la Culture restitue aux héritiers du marchand Paul Rosenberg « Les Nymphéas » de Claude Monet, récupéré après la guerre et déposé depuis 1973 au Musée des beaux-arts de Caen.

1999 : « La Femme en rouge et vert » (1914) de Fernand Léger, restituée aux héritiers de Léonce Rosenberg.

2001 : « Le Grand Pont » de Gustave Courbet (1864) est restitué par la justice américaine aux ayants-droits de Josephine Weinmann.

2006 : Maria Altman obtient de l’Etat autrichien la restitution de cinq tableaux dont deux célèbres portraits d’Adèle Bloch-Bauer considérés comme des oeuvres majeures de Klimt.

2014 : Le centre d’art norvégien Henie Onstad restitue un tableau de Henri Matisse, « Profil bleu devant la cheminée », (1937), à la branche américaine de la famille du marchand d’art français Paul Rosenberg, grand-père d’Anne Sinclair.

2019 : L’Allemagne restitue un « Portrait de femme » de Thomas Couture aux ayants droit de Georges Mandel, assassiné par la Milice en 1944.

1er juillet 2020 : la Cour de Cassation valide définitivement la restitution d’une oeuvre de Pissarro, « La Cueillette des pois », à Jean-Jacques Bauer, petit-fils du collectionneur Simon Bauer. Sa collection avait été saisie le 1er octobre 1943 par Jean-François Lefranc, marchand de tableaux, désigné administrateur et séquestre de la collection Bauer par le commissaire aux questions juives.

 

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