Ce que vivre veut encore dire quand on a vécu Auschwitz
Recouvrer la vie après Auschwitz, c’est pour le Prix Nobel de littérature Imre Kertész, être obligé de vivre et écrire dans l’incandescence d’un langage qui n’existerait pas sans la Shoah.
L’écrivain hongrois Imre Kertész, déporté à Auschwitz, Gleiwitz et Buchenwald, récompensé par le prix Nobel de littérature en 2002, est le premier écrivain à faire de son expérience d’Auschwitz une philosophie, au sens d’une vision élaborée et structurée du monde et de la condition humaine.
Dans mon prochain livre, Bilan métaphysique après Auschwitz, les écrivains incandescents, qui paraîtra en avril 2020 aux Éditions Ovadia, je propose une analyse détaillée de cette philosophie, universelle et irréductible. Elle donne à voir quelque chose de l’homme et du monde qu’on ne peut pas penser sans Auschwitz.
“Je me suis opposé à l’‘humanisme’, j’ai parlé de la profonde crise de l’Europe, de la conscience européenne. J’ai l’impression d’avoir cassé le jouet préféré d’enfants euphoriques. Je ne sais pas si j’ai bien fait.”
L’incandescence de la pensée d’Imre Kertész ne tient pas seulement à son expérience des camps mais à la manière dont il la maintient indéfiniment pour en penser quelque chose. Pourquoi la maintenir indéfiniment? Parce que cette expérience est structurelle, ontologique. Elle ne relève pas seulement de ce qui est histoire mais de ce qui fait histoire, de ce qui définit une civilisation: la civilisation européenne. “Je persiste à penser que l’Holocauste est un traumatisme de la civilisation européenne, et que la forme que ce traumatisme prendra dans les sociétés européennes –culture ou névrose, construction ou destruction– sera pour cette civilisation une question vitale.”
Dit simplement, la pensée kertészienne se développe à partir de cinq thématiques principales qui sont littéralement une approche structuraliste d’Auschwitz comme prisme: prisme de la nature, prisme de la modernité, prisme de l’existence, prisme de l’idée de Dieu, prisme de la Shoah.
Auschwitz comme prisme de la nature
Lorsque Kertész assiste à l’agonie de sa mère, il ne peut s’empêcher de la ressentir d’une manière particulièrement aiguë et de réaffirmer l’identité structurelle et ontologique entre la nature et Auschwitz: “Ma Mère. Fracture du col du fémur. Hôpital. Les conditions à l’hôpital Janos. L’agonie solitaire (…) Mon impuissance face à l’urine, à la soif, à l’abandon. Une peur panique s’empare de moi dès que je franchis le seuil de cette chambre qui sent le fauve. Auschwitz, Endlösung. Le principe est victorieux. Il écrase tout.”
Bien plus, il est possible de faire du bonheur un mode de la méchanceté, puisque ce bonheur est condamné à disparaître:
″‘Si tu vois un jour une meute de hyènes pourchasser un gnou et le dévorer vivant, tu n’auras plus d’illusions quant aux principes fondamentaux de notre existence’, lui dit son vieil ami. Ils sont assis à leur table habituelle et tandis que son ami lui raconte le film animalier qu’il a vu la veille, il regarde tomber la pluie grise et monotone.
‘Et le bonheur?’ demande-t-il avec une certaine timidité.
‘Le bonheur n’est qu’une partie de l’horreur’, répond son ami sans hésiter.”
Telle est la raison pour laquelle il faut interroger l’existence, à commencer par la désintégration de l’homme dans la modernité. L’œuvre autobiographique de Kertész intitulée Être sans destin, n’est pas seulement une expérience auschwitzienne, elle est également l’expérience de la modernité et de l’inexistence de l’homme dans cette modernité.
Auschwitz comme prisme de la modernité
D’un point de vue anthropologique, la modernité d’Auschwitz est celle d’un être qui est incapable d’exister, qui est au cœur de la rupture entre la vie réelle et l’existence, figure du nihilisme contemporain. Cet homme nouveau est appelé par Kertész, l’homme fonctionnel: “Les formes et organisations de la vie moderne, éprouvette hermétiquement close où se déroule la vie de l’homme fonctionnel. Attention: c’est un homme aliéné, sans être pour autant le héros de l’époque. Certes, il a fait un choix, même s’il s’agit, au fond, d’un renoncement. À quoi? À la réalité, à l’existence. Parce qu’il n’en a nul besoin: la réalité de l’homme fonctionnel est une réalité apparente, une vie qui remplace la vie, une fonction qui le remplace lui-même (…) Ainsi, personne ne vit sa propre réalité, mais seulement sa fonction sans faire l’expérience existentielle de sa vie, c’est-à-dire sans vivre son propre destin, qui pourrait être l’objet d’un travail –sur soi-même1.”
Auschwitz comme prisme de l’existence
Cette rupture entre la vraie vie et l’homme fonctionnel conduit Kertész à la fois à concevoir le suicide à l’intérieur même de l’existence, par le truchement de l’homme fonctionnel, tout en faisant de cette pensée la condition d’une recherche de la vraie vie par l’art, par le roman, par l’écriture.
La dimension principielle d’Auschwitz, dans la figure de l’être sans destin, liée à la modernité, conduit à une pensée philosophique de l’existence qui a pour point de départ celle du suicide. On connaît la profonde admiration de Kertész pour Camus qui faisait déjà de la question du suicide la question philosophique par excellence. Seulement, Kertész insiste sur deux points: on peut se suicider au sein même de l’existence, c’est d’ailleurs ce que l’homme fait dans la modernité, dans l’absence à soi. Mais l’homme révolté est celui qui choisit d’affirmer la vie contre elle-même, celui qui va aller chercher la vie qui ne vient pas. lire la suite
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