Philip Roth, Les faits (III) ou un romancier dépassé par sa propre fiction…

Maurice-Ruben Hayoun le 28.07.2020

C’est bien le prix à payer pour tout romancier de talent, même lorsqu’il y a des obsessions dont on finit par être victime. Cette autobiographie se présente de la manière suivante : l’écrivain Roth s’adresse à quelqu’un, juif américain comme lui, Nathan Zuckermann, on ne pourrait pas trouver patronyme plus juif…

Donc, Roth envoie à Zuchermann ce qu’il a écrit sur lui-même. Et ce même Zuckermann lui répond qu’il a lu le manuscrit à deux reprises et en déconseille la publication. Mais Roth / Zucjermann dit une phrase qui est le fil d’Ariane de tout l’ouvrage et qui se situe au cœur du problème. La voici ; Je fais l’hypothèse qu’à force de te métamorphoser dans tes livres, tu n’as plus la moindre idée de qui tu es, ni même de qui tu as été. Aujourd’hui, tu n’es plus qu’un texte ambulant (p 196, in fine)…

Comment interpréter ce verdict ? C’est le résultat d’une tension insupportable entre la fidélité contrainte à la tradition juive, sous toutes ses formes, et la séduction du rêve américain. Je l’ai déjà écrit dans les deux précédents articles sur le livre. Cet homme, Roth, voudrait être venu au monde sans cette camisole de force qu’est la tradition ancestrale, même s’il n’est guère observant mais simplement relié par mille fils à un ensemble d’us et coutumes, dont il ne pourra jamais se défaire. C’est ce que Yossef Hayyim Yerushalmi nomme le judaïsme interminable…

Le jugement qu’il porte sur lui-même est d’une grande lucidité, en dépit de sa névrose. Songez qu’après Portnoy et son complexe, il fut pratiquement convoqué par des juristes d’associations juives (notamment la ligue de l’anti-diffamation) afin de s’expliquer. Et il dut, pour ainsi dire, donner des gages.

Mais même avant cette confrontation houleuse avec une partie de la communauté juive des USA, cet homme se posait des questions sur son appartenance et sa relation à la société ambiante. Quel est le statut d’immigrant ? L’idée semble simple, pourtant elle s’avère d’une incroyable complexité.

Est il obligatoire de rompre avec son passé, sa tradition, ses habitudes héritées de la vieille Europe pour se sentir Américain et être considéré comme tel ? Faut-il aimer la base ball ? C’est comme s’il suffisait à un Pakistanais de se sentir britannique en devenant champion de Cricket …

Nous avons affaire à un homme qui accorde au sexe une très grande importance, pensant peut-être qu’il s’agissait là aussi d’un facteur d’intégration à la société non-juive. C’est ce qui ressort de son longue aventure avec cette américaine blonde aux yeux bleus qui lui fait oublier le genre féminin de sa communauté d’origine…

Et, de son propre aveu, il va payer très cher (au sens comme au figuré) cette obsession sexuelle : au terme d’un sordide esubterfuge, cette femme, divorcée et mère de deux enfants, fait croire qu’elle est enceinte et exige de se faire épouser… Cet épisode a traumatisé l’auteur qu’un mort presque providentielle de la femme haïe, après l’avoir littéralement ruiné,, libère enfin de toutes les contraintes financières.

Songez qu’il ne pouvait même plus prendre de taxi pour se déplacer à New York, tant les juges aux affaires familiales adoptaient une attitude inquisitoriale quant aux droits des femmes en matière de garde d’enfants et de pension alimentaire. Ces démêlés avec la justice familiale occupent une bonne partie du livre et l’on se demande comment un homme aussi amateur de femmes faciles, aussi expérimenté et aussi roublard a pu se laisser prendre au piège d’une aventurière…

Comme je le conjecturais plus haut, cela représentait peut-être pour lui, à l’état inconscient, la preuve d’une assimilation parfaite à l’Amérique. Et dans ce cas la tradition juive avec ses multiples interdits, ses différences, ses ruptures avec la majorité, son endogamie etc…, devenait un obstacle majeur dont il fallait se débarrasser.

Cela me fait penser au titre d’un ouvrage d’un théologien karaïte du XI-Xe siècles, Sévél ha-Yersoucha (Le fardeau de l’héritage.) Mais Roth n’a pas dû le lire, trop occupé qu’il était avec ses conquêtes féminines.

Roth a eu de graves conflits avec les représentants de la communauté juive qui l’ont accusé d’antisémitisme et de haine de soi. Il se défend contre ses accusations qu’il jugé infondées. Mais il l’avait cherché ; en 1959 il publie dans le Nex Yorker, magazine à grand tirage, une nouvelle provocante intitulée, Le défenseur de la foi ; des soldats juifs tentent de circonvenir un sergent de l’armée , juif lui aussi, afin de bénéficier d’un traitement d faveur pendant la guerre.

Levée générale de boucliers et on taxe l’auteur de faux frère. Il évoque avec tant de peine une violente confrontation verbale lors d’un colloque à la Yeshiva. La mort dans l’âme, il se fait l’écho d’une question de sa propre mère qui lui demande s’il est …… antisémite car elle avait entendu une remarque désagréable à ce sujet lors d’une réunion de Hadassa Roth rappelle alors qu’il est circoncis, qu’il a fait sa bar-mitswa, qu’il a fréquenté le talmud Tora et que tous ses amis sont … juifs !

Cette controverse avec certains membres de la communauté donne à Roth l’occasion de débattre autour des valeurs religieuses du judaïsme : quelle est l’importance de l’observance des interdits alimentaires, des rites juifs, de l’endogamie, etc… ? Il faut le comprendre quand il écrit ceci : J’aurais eu du mal à faire la distinction entre grandir juif et grandir américain… Maint juif américain a cru que l’Amérique était bien la Terre promise. Peut on le leur reprocher ?

Quelques lecteurs, habitués à me lire, se sont étonnés de voir un philosophe accorder autant d’importance à un simple romancier. Mais je réponds que celui-ci donne des réponses philosophiques, profondes et qui méritent que l’on s’y arrête.

Par exemple, sa définition de l’adhésion à la foi juive, quand il constate que sa femme, veut se convertir, a retenu toute mon attention, même si j’ai des réserves à ce sujet : Pour moi, être juif était lié à une situation historique et non à une identité que l’on aurait choisie après avoir lu une douzaine de livres…

En effet ; cette phrase est frappée au coin du bon sens, l’acquisition formelle de la croyance juive est autre chose que l’identité juive en soi et en acte. Il s’agit d’un vécu juif, d’une âme juive.

Mais il y avait une incompréhension tenace entre l’auteur et sa communauté d’origine : Mon humiliation face aux belligérants… fut la chance de ma vie. J’étais marqué. (p 159)

Comment conclure, dirait Flaubert (que Rothe aimait lire, soit dit en passant) ? Je n’ai jamais lu un auteur aussi juif et aussi rebelle de l’avoir été. Il parle souvent d’autonomie vis-à-vis du milieu familial et du milieu traditionnel.

C’est la collision de la tradition juive et du rêve américain.. Mais je réserve mon jugement quant à la fiabilité des Faits. Sont ce bien là les faits ou s’agit il de nouveau d’un auteur qui joue à cache-cache avec nous ?

Voilà tout Philip Roth/

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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