Comment la Croix-Rouge hollandaise a abandonné les Juifs à leur sort durant la Shoah
Manfred Gerstenfeld interviewe Regina Grüter
« En 2012, Le Bureau directeur de la Croix-Rouge des Pays-Bas (NRC) m’a demandé d’enquêter sur le rôle de son organisation, peu de temps auparavant, au cours et peu de temps après l’occupation. J’ai entrepris la mission qui m’était confiée en tant que chercheuse de l’Institut des Etudes sur la Guerre, la Shoah et les Génocides du NIOD d’Amsterdam. Les résultats de mes recherches sont consignés dans mon livre, dont on peut traduire le titre par : Question de vie et de mort ; la Croix-Rouge Hollandaise durant la Seconde Guerre Mondiale.

Regina Grüter est né en 1953 à Bulli, en Australie. Elle a étudié l’histoire moderne à l’Université de Leyden. Pour son doctorat, elle a obtenu le Prix du Dr L. De Jong. Entre 2003 et 2012, elle a occupé une position dominante à la tête de la Croix-Rouge néerlandaise. En 2010, elle a participé en tant que témoin experte au procès du criminel de guerre Ivan Demjanjuk. Depuis 2013, Grüter est chercheuse principale au NIOD.
« Après guerre, le bureau de la NRC a été vertement critiqué pour n’avoir que très peu si ce n’est rien du tout, à l’attention de deux groupes de citoyens qui avaient le plus grand besoin de son aide : les Juifs persécutés et les prisonniers politiques envoyés dans les camps allemands.
» Le Conseil d’Administration de la période de la guerre a été remplacé après la libration et le nouveau bureau a désigné un commission afin d’enquêter sur le fonctionnement de son prédécesseur au cours de la guerre et sur le rapatriement d’après-guerre. Les conclusions de la Commission étaient très sévères : le bureau de la NRC avait complètement failli à sa mission. Il s’est contenté de rester formaliste, sans faire preuve de la moindre imagination, encore moins de courage, afin de trouver des moyens d’aider les Juifs et les prisonniers politiques. C’est même encore plus vrai pour le gouvernement hollandais en exil et le Comité de la Croix-Rouge hollandaise à Londres, qui a été fondé en mai 1940 par des Hollandais dans la capitale britannique.
« Mes recherches confirment ces conclusions. Elles nuancent certaines d’entre elles et ajoutent aussi de nouvelles informations. L’une des premières mesures antijuives de l’occupant allemand qui a affecté le Bureau de la Croix-Rouge néerlandaise concerne son service de transfusion sanguine. On n’a plus permis aux donneurs juifs d’apporter leur sang à des non-Juifs. La NRC a purement et simplement éliminé les Juifs de sa liste de donneurs.
« Pour exécuter cette mesure, la NRC a fait appel à l’Inspection du Registre des Citoyens, qui disposait d’un enregistrement complet de la population juive. Un responsable a démissionné pour protester. En 1941, à cause d’une autre loi nazie, le bureau de la Croix-Rouge a demandé à ses membres et à ses volontaires juifs de démissionner et de renoncer à leur appartenance à l’organisation.
« En 1941, plus de 400 Juifs de sexe masculin ont été arrêtés à Amsterdam et envoyés au camp de concentration de Buchenwald. La Croix-Rouge néerlandaise voulait leur offrir un peu d’aide et a approché les autorités allemandes, qui leur ont refusé cette autorisation. A l’initiative de sa branche d’Amsterdam, la NRC a demandé aux Allemands de libérer deux volontaires de la NRC qui avaient été arrêtés, mais les Allemands a sggéré que la NRC ferait mieux de ne pas adopter de positions favorables ou amicales envers des Juifs.
« En 1942, le Comité de la CR néerlandaise se préparait à envoyer de la nourriture et des médicaments vers les camp de Vught. Il a tenté en vain d’obtenir la permission d’envoyer des paquets aux Juifs internés des les camps de transit hollandais de Vught et de Westerbork.
« L’attitude générale du bureau directeur de la NRC consistait à accepter les mesures allemandes contre les Juifs et les interdictions de leur venir en aide. Le bureau craignait de contredire les Allemands au cas où des missions permises, comme l’envoi de paquets aux prisonniers hollandais, seraient interrompues.
» Les plus hautes autorités néerlandaises sous la férule allemande avaient tendance à s’arranger selon les circonstances. Elles agissaient en tant qu’intermédiaires entre la NRC et les occupants. Le bureau directeur de la NRC a adopté une attitude similaire. Elle était principalement constituée de membres de la noblesse conservatrice et de militaires à la retraite. Pourtant, beaucoup de responsables et de volontaires locaux de la NRC ont apporté une aide humanitaire à la population et aux internés des camps hollandais.
« J’ai découvert des exemples de membres des bureaux de secteurs de la NRC qui ont réellement aidé les Juifs. En Suisse, il y avait un responsable du Comité londonien de la NRC, Carel Flugi van Aspermont, dont on ne savait auparavant, que très peu à propos de ses activités. Il a entrepris de nombreux efforts pour envoyer des colis aux prisonniers politiques et aux Juifs déportés. Il a joint ses efforts à ceux du réfugié juif hollandais, Max Gans, qui a fondé la Commission de Coordination juive, en Suisse.

« Ils sont parvenus à envoyer 1.853 colis à Bergen-Belsen et 1.122 à Theresienstadt, avec l’assistance du Comité International de la Croix-Rouge. On ne sait pas combien de colis exactement sont parvenus dans ces camps. Flugi et Gans n’ont reçu que très peu de soutien de Londres, en partie dû au blocus de l’approvisionnement allié en alimentation et en argent. De plus, ni le Comité de Londres, ni le gouvernement des Pays-Bas en exil ne considéraient l’assistance humanitaire aux déportés et aux prisonniers politiques comme une priorité. Comparée à l’indifférence de la Croix-Rouge et des partis néerlandais à Londres, les actions de ces deux militants en Suisse démontrent le contraste saisissant entre les formalistes et les véritables humanitaires.
« Les réalisations du gouvernement néerlandais et de la CRN en matière de rapatriement de citoyens hollandais ont été très faibles. La NRC a joué un rôle mineur, mais elle a été active dans l’accueil des survivants rapatriés. En s’exprimant de manière générale, cet accueil a été froid. Le gouvernement néerlandais avait décidé qu’on ne devait faire aucune différence entre les rapatriés non-Juifs et Juifs, même si ces derniers éprouvaient des besoins spécifiques. Les autorités allemandes les avaient privés de tout. Pourtant les Juifs n’ont reçu aucune assistance particulière, même s’il ne leur restait pratiquement rien – ni logement, ni travail – et que leurs réseaux d’entraide sociale étaient totalement détruits.
« Le Bureau d’Information de la NRC avait pour mission d’enquêter sur ce qui était survenu à ceux qui « ne sont pas revenus ». Il a diffusé des déclarations aussi froides que formelles à leurs proches survivants. Le bureau de la NRC a déclaré qu’il n’y avait aucun besoin de soutien envers les Juifs survivants. En cela, il a encore gravement failli, sur le plan moral, à sa mission humanitaire ».
Grüter conclut : « Du fait de mes résultats, l’actuel bureau d’administration de la NRC a présenté ses excuses pour le comportement de son prédécesseur du temps de guerre aux communautés juives des Pays-Bas et d’Israël ».
Manfred Gerstenfeld interviewe Regina Grüter

Le Dr. Manfred Gerstenfeld a présidé pendant 12 ans le Conseil d’Administration du Centre des Affaires Publiques de Jérusalem (2000-2012). Il a publié plus de 20 ouvrages. Plusieurs d’entre eux traitent d’anti-israélisme et d’antisémitisme.
Adaptation : Marc Brzustowski.
![]() |
![]() |






































