Javier Milei a reçu « Le Point » à la Casa Rosada, en Argentine. Il évoque Emmanuel Macron, la gauche française, la dette, la taxe Zucman, les agriculteurs français et Philippe Aghion.

Dix-huit mois après notre premier face-à-face dans l’antre du pouvoir argentin, Javier Milei nous accueille dans son bureau de la Casa Rosada. Sur le montant de la porte, une mezouza, ce petit étui rituel du judaïsme renfermant des versets sacrés que le président a fait clouer ici. « Il n’existe que 2 000 exemplaires de ce modèle », confie-t-il fièrement. À l’intérieur, sur la table, la célèbre tronçonneuse, celle qui a sabré 30 % des dépenses publiques, est toujours là, lourde et menaçante.

Le « lion » débarque en Europe à un moment charnière de son mandat, où l’euphorie des premiers succès économiques se heurte aux réalités sociales. Pour la première fois depuis deux ans, la pauvreté est repartie à la hausse, de plus de quatre points, à 32,3 % au premier semestre. L’activité, elle, marque le pas. En juillet, elle a reculé de 1,4 % sur un an, même si elle reste en hausse de 1,7 % depuis janvier.

L’ouverture des importations, elle, laisse des traces dans les usines. Selon l’Union industrielle argentine, 90 000 emplois salariés enregistrés ont disparu dans le secteur depuis août 2023. Electrolux vient d’annoncer le licenciement d’une centaine d’employés et la fermeture de son usine de Rosario. Elle importera réfrigérateurs, congélateurs et machines à laver, plutôt que de les fabriquer.

Ces revers nourrissent une impopularité grandissante. Les enquêtes d’opinion mesurent désormais un taux de rejet important, avec près de 58 % d’image négative. Le désenchantement frappe parfois ces classes populaires et moyennes qui l’avaient porté au sommet. Faut-il y voir le mobile de son récent coup d’éclat à la tribune des Nations unies ? En s’emparant avec virulence de la cause historique des îles Malouines pour tancer Londres et l’ONU, Milei a soudainement réactivé une fibre patriotique.

Malgré une opinion publique échaudée et des indicateurs sous tension, Javier Milei et sa formation, La Libertad Avanza, abordent la présidentielle de 2027 en position de force. Face à lui, l’opposition péroniste, encore tétanisée par sa débâcle de 2023, tente de se relancer autour du gouverneur de Buenos Aires, Axel Kicillof, sans pouvoir encore offrir une alternative crédible. Fort de ce vide stratégique et persuadé d’incarner une mission historique, le président entend bien être réélu. 

Le Point : Si Emmanuel Macron vous demandait de lui prêter votre tronçonneuse pour un week-end, que lui conseilleriez-vous de couper ?

Javier Milei : Depuis que je suis au pouvoir, j’ai compris qu’être président ou Premier ministre, c’est être assis sur une chaise électrique au milieu d’une masse de contraintes. Cela vous donne un immense bain d’humilité. Jamais il ne me viendrait à l’esprit de donner des recommandations à Emmanuel Macron ou à un autre chef d’État. Ce serait une faute de respect, une irrévérence, un geste d’arrogance ! Ces dirigeants ont été élus par leurs propres peuples. Même pour la présidentielle argentine de 2027 ou de 2031, je ne donnerai pas de conseils à mon successeur, car les contraintes changent tout le temps.

En matière de tronçonneuse, il faut comprendre que nous en avons deux. Il y a la tronçonneuse fiscale, pour sabrer la dépense publique afin de baisser les impôts. Et il y a la tronçonneuse dérégulatrice de mon ministre Federico Sturzenegger : il en est déjà à près de 18 000 dérégulations, au rythme de 17 par jour ! Cette tronçonneuse-là est bien plus facile à manier politiquement que la tronçonneuse fiscale.

J’ai une excellente relation avec Macron, je le considère comme un ami.

Quelle est votre relation avec Emmanuel Macron ?

J’ai une relation excellente avec lui. Je le considère comme un ami. Il a eu des gestes cruciaux pour l’Argentine : avec Giorgia Meloni, il a joué un rôle déterminant pour débloquer les votes européens au Fonds monétaire international (FMI). Cela nous a permis de réussir l’ingénierie financière pour assainir le bilan de la Banque centrale argentine et sortir du contrôle des changes (cepo). J’ai une dette de gratitude immense envers lui.

Il a été l’un des premiers dirigeants européens à me recevoir. Nous avons des divergences philosophiques, bien sûr, mais cela n’entache ni notre amitié ni le lien profond entre nos nations. La France est l’un des plus grands investisseurs en Argentine. C’est une relation mature entre deux pays frères… même si nous sommes bien meilleurs en football ! (Rires)

Quelles sont vos divergences ?

Je préfère me concentrer sur ce qui nous unit. Emmanuel Macron a des positions compréhensibles du point de vue de l’économie néoclassique. Moi, je viens de l’école autrichienne, je suis anarcho-capitaliste. Mais j’ai les pieds sur terre. Sur certains sujets à la frontière de mon cadre idéologique, je l’ai soutenu. Par exemple sur son initiative sur les océans, car résoudre la question des droits de propriété privée sur la mer est un problème de coordination très complexe. Et quand nous négociions au FMI, il a eu l’élégance de tweeter son soutien à l’Argentine au moment même où le conseil d’administration entrait en séance. Nous coopérons sur les entreprises, sur la défense. Pourquoi irais-je polluer cette relation avec des débats philosophiques qui ne changent rien aux réalités du moment ?

Justement, la décision argentine sur l’achat de sous-marins français à Naval Group, en concurrence avec les Allemands de Thyssenkrupp et les Sud-Coréens de Hanwha, approche…

Nous choisirons l’option qui servira au mieux les intérêts des Argentins, en jugeant des performances techniques et du financement.

Quand les Français entendent parler de votre thérapie de choc, beaucoup sont terrifiés. Si la gauche manifeste contre votre venue à Paris, comment réagirez-vous ?

Si la gauche française manifeste contre moi, je l’en remercie : c’est une médaille ! Que ceux dont les idées ont échoué partout où elles ont été poussées à l’extrême, avec un désastre économique, social, culturel qui a coûté la vie à 150 millions d’êtres humains, protestent contre moi est un honneur absolu. Je suis leur antithèse. Prenez le professeur argentin de Harvard, Rafael Di Tella. C’était un opposant féroce à mes théories.

Aujourd’hui, il est devenu plus violet qu’un Télétubbie, le violet étant la couleur de mon parti, La Libertad Avanza ! Sur le plan de la théorie économique conventionnelle, rien ne pouvait expliquer nos résultats. Nous cumulons une croissance ininterrompue depuis avril 2024, nous avons réduit les dépenses publiques de 30 %, fait chuter la pauvreté de moitié et l’indigence des deux tiers, ramené la pauvreté infantile de 70 % à 40 %, et nous sommes passés de 9 000 piquets de grève qui bloquaient les routes chaque année à zéro !

Je ne partage absolument pas cette vision. La dette est profondément immorale ! La dette n’est rien d’autre qu’un impôt différé. Cela signifie que vous faites payer vos fêtes d’aujourd’hui par vos enfants, vos petits-enfants et des générations qui ne sont même pas encore nées et n’ont aucun moyen de se défendre. Regardez l’Argentine : à notre arrivée, la dette consolidée atteignait 100 % du PIB. Elle est aujourd’hui sous les 40 %. Notre déficit était de 15 points de PIB. Nous sommes à l’équilibre strict. En 2027, ce sera la première fois dans l’histoire du pays que nous alignerons quatre années consécutives d’équilibre budgétaire sans être en défaut de paiement !

En France, à gauche, Jean-Luc Mélenchon propose un taux marginal de 90 % au‑delà de 400 000 € de revenus annuels et soutient la taxe Zucman. Qu’en pensez‑vous ?

C’est un suicide économique pur et simple ! Si vous voulez vous éteindre en tant que nation, embrassez les idées socialistes, vous ne trouverez rien de plus destructeur. Avec des tels impôts, il ne vous restera plus un seul riche. Or, quand un individu fait fortune par le marché, en offrant un produit de meilleure qualité à un meilleur prix, c’est un héros, un bienfaiteur social ! Si vous confisquez le profit, vous anéantissez la machine à créer de la richesse. Si vous détestez la France, votez pour la gauche et l’extrême gauche. Voilà le conseil de quelqu’un dont le pays a enduré cette folie pendant près d’un siècle.

Vous allez participer à une conférence à Paris avec l’économiste français Philippe Aghion. C’est pourtant une figure marquée au centre gauche…

C’est une joie et un privilège immense ! Philippe Aghion a reçu le prix Nobel d’économie 2025 avec Peter Howitt pour leurs travaux sur la croissance et la destruction créatrice. Quand j’étais étudiant, j’ai choisi de me spécialiser sur ce thème de la croissance économique. Partager une tribune avec un géant pareil, c’est comme faire des une-deux avec Lionel Messi ou Zinédine Zidane. Récemment, à New York, j’ai débattu pendant trois heures avec l’économiste Xavier Sala-i-Martin, connu pour ses travaux sur la croissance endogène et l’économie du développement. La théorie économique est ma passion absolue.

Vous disiez l’an dernier que les réglementations européennes étouffaient la croissance. Est-ce toujours votre analyse aujourd’hui ?

L’Europe a-t-elle retrouvé la croissance ? A-t-elle supprimé des normes ? Non, elle en a rajouté ! Le drame de l’Union européenne, c’est que ses dirigeants sont des socialistes aux bonnes manières. Des socialistes courtois, mais dont les projets incarnent le mépris de la liberté.

L’Europe se déchire sur le contrôle de ses frontières. Comment concilier régulation et valeurs humanistes ?

Le sujet est limpide : si les immigrés ne s’intègrent pas à la culture du pays d’accueil, ce n’est pas de l’immigration. C’est une invasion. Ce principe ordonne l’ensemble du débat.

Comment réagissez-vous si on vous qualifie de président d’« extrême droite » ou de « fasciste » ?

L’extrême droite n’existe pas ! C’est une invention de l’extrême gauche qui, ayant honte de ses propres désastres, traite d’extrême droite quiconque se situe à la droite du centre. Et quand on cite le nazisme, c’est une imbécillité car le parti de Hitler s’appelait le Parti national-socialiste des travailleurs allemands. Mussolini était un transfuge socialiste dont le dogme était : « Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État. » Qu’y a-t-il de libéral là-dedans ? La seule divergence avec les marxistes, c’est que ces derniers théorisaient la lutte des classes entre ouvriers et capitalistes, tandis que Hitler appliquait la même méthode au profit de la « race aryenne » contre les Juifs. Dans le fascisme, vous pouvez être propriétaire du capital sur le papier, mais si l’État vous dicte quoi produire, comment, à quel prix et qui embaucher, vous n’êtes plus chef d’entreprise. Vous êtes un simple gérant sous tutelle. Mes idées se situent à sept millions d’années-lumière de ces régimes !

L’accord entre l’Union européenne et le Mercosur reste paralysé, rejeté par des agriculteurs français qui redoutent la viande et le soja sud-américains. Que leur dites-vous ?

Cet accord était embourbé depuis vingt-cinq ans. Dès mon arrivée, j’ai dit : « Soit on avance, soit je pars. » Et les choses ont enfin bougé. Pourquoi forcer les Français à payer leur nourriture plus cher alors qu’ils pourraient l’acheter à meilleur prix ? C’est un vol ! Cet argent économisé permettrait aux consommateurs français de faire vivre les secteurs où la France est véritablement excellente. Je peux concevoir qu’un État veuille sanctuariser un secteur agricole vital en cas de guerre, faute d’assurance sur les marchés mondiaux. Mais prétendre que le libre-échange appauvrit, c’est régresser à la pensée des cavernes.

Si l’accord avec l’UE n’est pas ratifié, que fera l’Argentine ?

J’agis sur des faits avérés, pas sur des hypothèses de couloir. Mon devoir est de défendre à outrance les intérêts des Argentins. Notre pays est l’un des plus fermés au monde : notre taux d’ouverture commerciale n’est que de 30 % du PIB, alors qu’il devrait être à 90 %. Je veux ouvrir l’Argentine à tous, que ce soit à l’Europe, aux États-Unis ou à la Chine.

Parce que nous sanctuarisons le droit de propriété et la sainteté des contrats, et que nous l’avons prouvé dans les faits ! À ma prise de fonction, les dettes à court terme de la Banque centrale et du Trésor étaient énormes. N’importe quel politicien classique aurait imposé un défaut de paiement ou spolié les épargnants. Nous, nous avons tout réglé aux conditions du marché. Nous avons ramené la dette publique de 100 % à 40 % du PIB, et notre financement pour cette année et l’an prochain est intégralement bouclé. Les investisseurs français sont les bienvenus pour venir s’en mettre plein les poches en Argentine ! Leurs profits créeront des emplois et de la prospérité pour les Argentins.

Je ne vais pas perdre mon temps avec des brutes qui prétendent que deux et deux font : 257 894.

L’opposition affirme pourtant que votre grand plan d’investissement (le RIGI) brade les réserves de lithium, de gaz et les mines du pays aux multinationales…

Voilà une stupidité sans nom proférée par des analphabètes économiques ! Sous le gouvernement kirchnériste, l’action de notre compagnie pétrolière YPF était tombée à 3 dollars. Elle dépasse aujourd’hui les 50 dollars ! Notre balance énergétique est passée d’un déficit de 5 milliards de dollars à un excédent de 10 milliards. Nos exportations franchissent les 100 milliards cette année, et atteindront 180 à 200 milliards à l’horizon 2031.

Je ne vais pas perdre mon temps avec des brutes qui prétendent que deux et deux font 257 894. Vous vous souvenez des frères Roc et Gravillon dans Les Fous du volant, ces deux hommes des cavernes qui communiquent en se tapant sur le crâne avec des massues ? Voilà l’opposition en Argentine. Donnez-leur un boulier pour faire une addition, ils réussiront à se tromper !

Le Point

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