Vive la droite des mousquetaires!
FIGAROVOX/TRIBUNE – Les récents débats bioéthiques dans l’hémicycle ont révélé l’existence de deux droites, l’une fidèle à ses convictions, l’autre terrorisée par ses adversaires, analyse Rémi Tell. Selon lui, la seconde entretient une fascination teintée de culpabilité à l’endroit du progressisme.
Par Remi Tell
Depuis le milieu du XXe siècle et la publication des travaux de René Rémond, tout curieux de la vie politique française sait qu’en tournant le regard à droite, l’œil perçoit une lumière faite de trois couleurs.
Le grand l’historien distingue ainsi le courant légitimiste, qui se structure dans l’opposition à la Révolution ; la droite orléaniste, de tradition libérale ; la droite bonapartiste, entendue comme l’exigence du rapport direct entre un peuple et le chef qu’il s’est choisi.
Des peintures plus récentes ont enrichi ce nuancier. Dans son Âme française, le regretté Denis Tillinac définissait la droite comme mixture de trois autres habitus: la filiation paysanne, pour son goût du labeur et de la terre héritée ; la filiation bourgeoise, éprise de liberté économique ; la filiation chevaleresque, animée par «l’esthétique du défi» chère au poète corrézien.
Ces catégories démontrent leur pertinence jusqu’à nos jours: les contemporains de cette famille de pensée, qu’elle soit «constructive», libérale, conservatrice, souverainiste ou proche de l’écologie intégrale, pourraient tous y être rangés.
Créer de nouveaux cadres conceptuels serait aussi prétentieux qu’inopérant face aux défis posés par la reconstruction de la droite. Car depuis qu’elle ne gouverne plus, elle s’est déjà beaucoup questionnée sur elle-même.
Quoiqu’affirment ses contempteurs, ses idées ont fleuri par d’innombrables tribunes, colloques, think tanks ou autres «ateliers de la refondation». Elle s’est structurée dans les médias, même si elle y demeure très minoritaire. Surtout, elle a intégré sa pluralité.
Quoiqu’affirment ses contempteurs, ses idées ont fleuri par d’innombrables tribunes, colloques, think tanks ou autres « ateliers de la refondation »
Plutôt que de prolonger le travail de taxinomie intellectuelle, l’enjeu serait de modéliser l’agir de ces droites multiples. Autrement dit, d’anticiper leur aptitude à bâtir un avenir en commun. L’examen récent par le législateur des textes bioéthiques constitue en cela un cas d’étude parlant. Car pour la première fois dans l’histoire politique récente, les antagonismes de la droite parlementaire ont tracé deux chemins de société très différents.
Il y eut les députés LR et non-inscrits qui, malgré l’indifférence organisée par la majorité sur ces enjeux d’une portée anthropologique rare, ont croisé le fer contre les desseins présidentiels jusqu’au milieu de la nuit. Et concomitamment, des élus de droite retenus par la manche hors de l’Hémicycle, sous l’effet d’une faiblesse de conviction ou par terreur de l’anathème. Prendre part à de tels débats n’était certes pas dénué de coût. Mais quand tant pèse dans la balance du jugement, les absents sont impardonnables.
Cette actualité éclaire le visage de deux droites. Chacun aura reconnu le panache de la première: c’est la «droite mousquetaire», honorée par le verbe de Denis Tillinac. Filons la métaphore classique pour désigner la seconde, pareille à une «droite des valets» – «valet» étant compris dans son sens premier de serviteur -par l’action ou l’inaction- du pouvoir, au-delà de toute connotation démesurément péjorative donc.
La «droite mousquetaire» carbure à l’honneur, la «droite des valets» aux circonstances du temps. Les convictions de la «droite mousquetaire» sont imperméables aux contingences et au risque, quitte à frôler l’autolyse politique. Le logos et l’ethos sont ses boussoles, quand la «droite des valets» leur préfère le pathos, autant par tropisme post-moderne que par calcul électoral.
La «droite des valets» entretient une fascination teintée de culpabilité à l’endroit du progressisme. Si son éducation la retient de s’y abandonner éhontément, nulle conscience ne l’en préserve plus. De culture libérale, la «droite des valets» privilégie plus largement l’administration des choses au gouvernement des Hommes, quand la «droite mousquetaire» tire leçon des siècles et cultive son ambition transcendantale.
La « droite des valets » entretient une fascination teintée de culpabilité à l’endroit du progressisme
Ces dynamiques se sont singulièrement manifestées lors de l’examen du projet de loi bioéthique et de la proposition de loi étendant les délais de recours à l’IVG. Une fois encore, elles actent à droite deux choix de société distincts, fondés sur des postulats philosophiques antinomiques: le combat entre autonomie et hétéronomie y règne en maître, et recoupe en bonne partie l’affrontement insurmontable entre la liberté des Anciens et celle des Modernes. La question légitime d’une incompatibilité à moyen terme de ces dynamiques est alors posée. Lire la suite https://www.lefigaro.fr/vox/politique/la-droite-mousquetaire-contre-la-droite-des-valets-20201012
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