Mise en scène à Gaza ?
Des photos d’enfants affamés à Gaza seraient manipulées
Des clichés poignants venus de Gaza montrant femmes et enfants tendant des casseroles vides devant un centre de distribution alimentaire ont récemment attiré l’attention des médias allemands. Ces images, largement diffusées à l’international, seraient selon certains experts mises en scène afin de susciter une forte réaction émotionnelle. Deux grands quotidiens allemands, BILD et Süddeutsche Zeitung (SZ), ont mené l’enquête, soulevant de nombreuses interrogations sur l’authenticité et le contexte réel de certaines photographies prises dans la bande de Gaza.
Le centre du débat repose sur une image en particulier : celle de civils gazaouis semblant désespérés, tenant des ustensiles de cuisine devant un point d’aide humanitaire. Mais, selon BILD, les casseroles n’étaient pas dirigées vers les distributeurs de nourriture… mais vers l’objectif du photographe indépendant Anas Zayed Fteiha, collaborant avec l’agence de presse turque Anadolu. Cette version est appuyée par d’autres clichés, non publiés par Fteiha, montrant une scène beaucoup plus calme, avec des adultes recevant de l’aide dans l’ordre et sans agitation.
Le professeur émérite Gerhard Paul, historien spécialisé dans l’analyse d’images de guerre, alerte depuis des années sur la puissance évocatrice des photographies de conflits. Selon lui, ces clichés ne sont pas toujours « faux » au sens strict, mais peuvent être utilisés pour transmettre un message particulier. Il insiste sur le rôle des légendes, du cadrage et de la sélection des images, qui peuvent influencer la perception du public. Avec ses étudiants, il a tenté de reconstruire en 3D certaines scènes issues de différents conflits, pour analyser l’environnement réel du photographe : qui est présent autour, vers où se tournent les regards, et quelle est la véritable situation hors champ.
« Ces images ne sont pas anodines », explique-t-il, évoquant leur fonction de « rééquilibrage narratif ». En clair, elles contribueraient à estomper le souvenir de l’attaque brutale perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023, en recentrant l’attention médiatique sur les souffrances à Gaza.
Les critiques ne visent pas uniquement les photographes. Elles mettent en lumière un système dans lequel les médias locaux sont étroitement surveillés par le Hamas, rendant difficile une couverture libre et impartiale. Selon Reporters sans frontières, les journalistes à Gaza travaillent dans des conditions périlleuses, souvent sous pression, et leurs déplacements sont limités. Peu d’informations échappent au contrôle du groupe terroriste, ce qui complique le travail d’investigation indépendant.
Christopher Resch, de Reporters sans frontières, tempère toutefois le débat : demander à des personnes de se placer à un endroit ou d’adopter une posture particulière n’est pas nécessairement répréhensible dans la pratique journalistique, à condition que cela reste fidèle à la réalité observée.
Mais le cas de Fteiha semble dépasser ce cadre. Outre ses photos, ses publications sur les réseaux sociaux – notamment des propos injurieux envers Israël – soulignent une absence de neutralité. Cette posture a poussé des agences comme l’AFP et la DPA à annoncer qu’elles ne collaboreraient plus avec lui, et qu’elles renforceraient leurs contrôles sur les contributions de photographes locaux.
Le ministère israélien des Affaires étrangères a vivement réagi en dénonçant une instrumentalisation des images : « Ces photographes ne sont pas des journalistes, mais des vecteurs de propagande ». Le terme « Pallywood » – contraction de « Palestine » et « Hollywood » – est réapparu, désignant la production d’images scénarisées au service d’une cause politique.
L’affaire prend une tournure encore plus complexe lorsqu’une vidéo diffusée par Al Jazeera Arabic montre la scène tant débattue, avec les mêmes femmes et enfants tenant des casseroles, mais cette fois en train de recevoir effectivement de la nourriture. Cela suggère que la photo controversée pourrait avoir été capturée quelques instants avant la distribution effective, ce qui rend difficile toute conclusion définitive sur son éventuelle manipulation.
L’enjeu dépasse donc la seule image. Il interroge sur l’usage de la photographie de guerre comme outil narratif, sur la frontière entre information et émotion, et sur la responsabilité des médias dans le traitement visuel des conflits. Dans un contexte où la guerre de l’image se superpose à celle des armes, la vigilance du public et la rigueur journalistique sont plus que jamais nécessaires.
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