La république assassinée Alexis Lacroix. Berlin 1922. Edition du Cerf

 

Voici un sujet qui me touche de très près et qui excite ma curiosité ; lorsque je réalise qu’il est dû à un excellent auteur, présenté comme un germaniste et un historien des idées, comprenez un philosophe, je me sens en payas de confiance et de connaissance prospéré et qu’elle ait succombé aux coups qui lui furent portés. Et ils furent nombreux.puisque Alexis Lacroix réunit toutes les compétences pour traiter ce sujet de manière satisfaisante. A savoir le drame de l’Allemagne de Weimar. Un éminent historien allemand avait caractérisé ainsi cet épisode de l’histoire de l’Allemagne contemporaine : une République sans républicains… Pas étonnant qu’elle n’ait pas

Cet ouvrage dont je salue la parution me convient donc parfaitement ; déjà le premier chapitre portant sur Berlin, capitale excentrique d’une Allemagne indéfinissable, nous plonge dans un milieu d’où tout et son contraire peut jaillir. Ici, l’auteur, mon collègue et ami Alexis Lacroix, montre qu’il maîtrise parfaitement bien son érudition germanique. Les meilleurs auteurs, allemands et autrichiens, sont convoqués pour porter témoignage. La catastrophe est proche mais les gens ne le savent pas encore. Pourtant, les auteurs les plus fins comme Stefan Zweig avec son inoubliable autobiographie Le monde d’hier et d’excellentes nouvelles, Joseph Roth avec sa Crypte des capucins et tant d’autres œuvres, pressentent la catastrophe. Ils alertent leurs contemporains sur ce qui se prépare, en vain. C’est un univers qui vibrionne, tourne sur lui-même sans le moindre égard pour la montée des périls…

Pourtant, le 24 juin 1922, alors que l’Allemagne de la République se débat dans des controverses sans fin sur les suites à donner au paiement des réparations de l’après-guerre, l’anarchie règne. Les corps francs ravagent le cœur du pays, l’empereur Guillaume II, a cherché refuge en Hollande pour faire place à la République de Weimar où le drame va se nouer. Le talentueux ministre des affaires étrangères allemand, le Juif Walter Rathenau va tomber, en plein Berlin, sous les balles des assassins d’extrême droite. Il était le fils d’un génial entrepreneur Emil Rathenau qui avait organisé l’économie de guerre du II Reich. Sans lui et son génie l’Allgemeine Elektrizitätgesellschaft (AEG) n’aurait jamais vu le jour, ce qui a prolongé la guerre d’au moins un an…

Rathenau avait donc tous les titres pour obtenir de la mère patrie allemande tous les certificats de bonne conduite. Son savoir-faire diplomatique lui gagna l’estime de ses collègues européens ; et pourtant, c’était un symbole que les militants d’extrême droite ne pouvaient plus supporter : un juif qui avait le toupet de parler au nom de l’Allemagne…

Cet homme a passé une nuit entière à résister aux arguments en faveur du sionisme, développés par des hôtes de marque comme Albert Einstein et Kurt Blumenfeld, l’auteur du magnifique témoignage Erlebte Judenfrage ( La question juive telle que je l’ai vécue)… C’est aussi l’amour et la fidélité à la mère patrie allemande qui le poussèrent à résister aux demandes réitérées de ses interlocuteurs de rejoindre et de défendre la cause sioniste. Tout au contraire, il eut cette réplique désolante et profondément erronée, comme le prouve le développement de l’histoire : le sionisme est une cause embaumée… Comprenez : vous prétendez faire revivre une idée morte de puis des lustres. Vous perdez votre temps. Cette erreur d’appréciation ou de jugement lui a été fatale : le sionisme n’était pas une cause perdue d’avance. Ses partisans qui survécurent à l’extermination ont eu le loisir d’admirer l’œuvre de leurs mains.

Le cas de Rathenau me rappelle les débats qui opposèrent le jeune Gershom Scholem en partance en 1923 pour la terre d’Israël, aux grands bourgeois et dirigeants communautaires qui pratiquaient la politique de l’Autruche. Cela me rappelle les avertissements bien plus tôt, en 1912, dans la revue pangermaniste Kunstwart, le jeune Moritz Goldstein et son Deutsch-Jüdischer Parnass. Ce jeune Juif allemand fut pratiquement le seul à dénoncer l’inaction d’un judaïsme allemand qui se berçait d’illusions. Le message était limpide et seuls les dirigeants juifs étaient victimes du leurre de soi-même. Le meurtre de Rathenau comportait un message clair : les juifs ne sont plus les bienvenus en Allemagne.

Alexis Lacroix a eu la bonne idée de rapprocher le meurtre de Rathenau de l’attentat contre Maximilian Harden, l’éditeur de la revue Zukunft, juif d’origine polonaise (né Felxix Vitcowski) qui échappa de justesse à la mort, attaqué en pleine rue par des malfrats. Cet homme qui terrorisait la classe politique allemande de son époque ( on l’appelait la lessiveuse du Reich, (Waschfrau des Reiches)) avait l’oreille de Bismarck qui l’invita à partager son dîner d’anniversaire arrosé d’un grand vin, offert par l’empereur en personne… Il faut relire la défense désespérée de cet homme qui s’identifiait sans réserve à une mère patrie allemande laquelle ne voyait en lui qu’un juif qui n’était pas à la bonne place… Depuis 1912 et même bien avant, les Allemands ne voulaient pas que les juifs gèrent leur patrimoine culturel. Ils s’en prenaient à tous ceux qui bravaient cet interdit. Voila pourquoi le meurtre de Rathenau marque un tournant, un changement d’époque, l’arrivée d’un nouvel antisémitisme.

Dans ce livre qui se veut une belle synthèse d’un douloureux chapitre de l’histoire politique et culturelle allemande, Alexis Lacroix n’a pas négligé les représentants religieux ; c’est ainsi qu’il cite d’éminents rabbins que plus personne ne cite aujourd’hui, Léo Baeck dont j’ai traduit l’œuvre en français et Benno Jacob, ce dernier ayant les faveurs de Scholem (Im Namen Gottes)… L’auteur a raison de s’attarder sur les aspects sociaux-culturels car les Nazis travaillaient de manière souterraine plusieurs institutions de l’État, comme les milieux universitaires, par exemple.

J’évoquerai rapidement deux faits, assez éloignés l’un de l’autre mais ayant pu contribuer à l’éviction de l’élément juif de la société allemande de l’époque : premièrement, la violente controverse entre les deux Heinrich, grands historiens ayant marqué leur temps. Heinrich von Treitschke et Heinrich Grätz. De toute l’université allemande, seul un historien, Théodore Mommsen, lui même grand spécialiste de la Rome antique, prit le parti de Grätz contre son adversaire. Mais ce même historien ne manquait pas de souffler in petto que seule la conversion générale des Juifs au christianisme pouvait éteindre toute velléité antisémite. Même des amis des juifs préconisaient cette sorte de paix des cimetières… Pour ne pas commettre d’injustice historique, je me dois de citer en substance ce qu’il a dit sur l’antisémitisme : lorsqu’Israël fit son apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul mais se trouvait accompagné d’un frère jumeau ; et ce frère jumeau n’était autre que l’antisémitisme. Ce n’est pas peu dire…

Deuxièmement je pense à la lame de fond soulevée par les incartades journalistiques de Théodore Lsssing, l’auteur de La haine juive de soi-même (Der jüdische Selbshass, Berlin, Jüdischer Verlag, 1930) qui s’en prit publiquement au maréchal Paul von Hindenburg, adulé comme le plus grand héros national,l’accusant d’être l’auteur d’assassinats de masse. Lessing était un provocateur professionnel mais son imprudence n’aurait jamais dû provoquer une telle levée de boucliers. Mais on ne refait pas l’histoire. Et cela a renforcé les secteurs de la société, favorables à une éviction quasi totale des juifs de la culture allemande. Ces milieux confondaient allégrement la démocratie républicaine avec la république des … juifs. C’est à peu près vers la même époque que commença à se diffuser l’accusation anti-juive de reptilisme journalistique… On comparait les journalistes juifs à des serpents, ni plus ni moins.

A la suite des principaux historiens de cette république de Weimar, Alexis Lacroix se pose la question de l’historiographie : est-ce que cette évolution de Weimar vers l’hitlérisme était vraiment inéluctable, incontournable ? Était-il possible qu’il en fût autrement ? On a peine à donner une réponse univoque à cette question dont dépendait le sort de millions d’êtres humains. On ne peut pas, comme dans le livre de Daniel, tenter de déchiffrer les carnets de la Providence ; une chose est sûre, néanmoins : cette république weimarienne n’a pas pris les mesures nécessaires à sa survie politique et physique. Elle n’a pas fait preuve du même esprit, de la même pugnacité que ses ennemis.

Les remarques sur la philosophie politique de Carl Schmitt montrent la plurivocité de sa contribution… Mais je voudrais rappeler un détail sur le rapport de cet adepte de la révolution conservatrice au jeune Léo Strauss. C’est Schmitt qui a recommandé le jeune Strauss pour une bourse de longues études aux USA. Dans l’intervalle, la Seconde Guerre mondiale a éclaté et, d’une certaine manière, Schmitt a sauvé la vie de son élève… qui a fait souche dans sa nouvelle patrie, les USA.

J’ai conscience de faire un peu long et pourtant il me reste tant à dire pour couvrir comme il convient ce beau livre d’Alexis Lacroix. J’ai beaucoup appris en l’étudiant et il m’a aussi rappelé tant de choses que j’avais emmagasinées quand j’étais jeune. Au fond, cette première rencontre de l’Allemagne avec l’institution républicaine s’est mal passée. Crise de la culture, crise de la civilisation et crise aussi de l’esprit. La belle formule Dem deutschen Geiste geweiht n’a pas fonctionné en son temps.

Il n’empêche : c’est une belle rétrospective que nous offre Alexis Lacroix avec ce beau livre qui contient tout ce qu’il faut savoir au sujet de l’Allemagne spirituelle ( das geistige Deutschland). Même si dans ce premier combat, elle a dû subir une grave défaite…

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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