Quand la guerre transforme les parents en bourreaux
La guerre ne s’arrête pas quand les armes se taisent. Une nouvelle étude menée conjointement par des chercheurs israéliens, palestiniens et américains montre que la violence politique laisse une empreinte profonde bien au-delà du champ de bataille : elle s’infiltre dans les foyers, modifie les relations familiales et alimente l’agressivité entre parents et enfants pendant des années.
Les travaux, dirigés par le psychologue américain Paul Boxer en collaboration avec le professeur Simha Landau de l’Université hébraïque de Jérusalem et le politologue palestinien Khalil Shikaki, ont suivi plus de 1 000 jeunes Israéliens juifs et Palestiniens entre 2007 et 2015. Les enfants, répartis en trois groupes d’âge (8, 11 et 14 ans au départ), ont été interrogés à quatre reprises, tout comme leurs parents. L’objectif : comprendre comment l’exposition à la violence ethnopolitique – attaques, bombardements, affrontements – se répercute sur la vie familiale et le développement de l’enfant.
Les résultats sont clairs : plus une famille est exposée à la violence du conflit, plus l’agressivité entre les parents augmente – cris, coups, disputes répétées. Ce climat tendu se traduit ensuite par des pratiques éducatives plus dures : punitions sévères, châtiments corporels, manque de chaleur et de patience envers les enfants. Ces derniers, à leur tour, adoptent plus facilement des comportements agressifs, d’abord à la maison, puis à l’école et dans leur environnement social.
Les auteurs s’appuient sur le « modèle du stress familial » : lorsque les parents sont soumis à un stress intense et prolongé – guerre, insécurité, difficultés économiques – la pression se déverse sur le couple, puis sur les enfants. Dans le cas israélo-palestinien, cette pression a été alimentée, pendant la période étudiée, par plusieurs épisodes majeurs : la guerre de Gaza de 2008-2009 (opération Plomb durci), l’opération Pilier de défense en 2012 puis Bordure protectrice en 2014. Chaque cycle de violence a ravivé les traumatismes, accentuant les tensions au sein des foyers des deux côtés.
L’étude met en évidence un autre point crucial : les effets de la guerre se prolongent longtemps après la fin des combats. Même lorsque la menace immédiate disparaît, les automatismes de défense et d’hostilité acquis dans la période de danger subsistent dans la vie quotidienne. Les enfants exposés à des scènes de violence politique développent davantage de scripts mentaux agressifs, se montrent plus prompts à interpréter les situations comme menaçantes et à répondre par la violence. D’autres recherches menées sur les mêmes cohortes ont déjà montré des liens entre l’exposition aux conflits, la montée des stéréotypes négatifs envers l’« autre camp », l’augmentation des symptômes de stress post-traumatique et des comportements à risque chez les jeunes.
Le contexte mondial rend ces conclusions encore plus préoccupantes. Selon les données récentes des observatoires internationaux des conflits, plus de 200 000 personnes ont été tuées dans des violences armées en 2024, et environ une personne sur huit sur la planète vit à moins de quelques kilomètres d’une zone de violence politique. Autrement dit, des millions de familles se trouvent potentiellement prises dans les mêmes mécanismes de stress et d’agressivité que ceux documentés en Israël et en Palestine.
Les chercheurs insistent pourtant sur un point d’espoir : la résilience familiale. Toutes les familles exposées à la guerre ne sombrent pas dans la violence. L’étude montre que des facteurs comme des liens conjugaux solides, une communication ouverte, un style parental chaleureux et cohérent ou encore un soutien communautaire peuvent atténuer les effets délétères de la violence politique. À l’inverse, la combinaison de traumatismes de guerre, de chômage, d’insécurité alimentaire et de pauvreté renforcée crée un terrain particulièrement propice aux dérapages.
D’où l’appel des auteurs à des interventions « à plusieurs niveaux ». Ils plaident pour des programmes qui ne se contentent pas de traiter les symptômes chez les enfants, mais soutiennent aussi les parents : accompagnement psychologique, renforcement des compétences parentales, espaces de parole pour les couples, aides économiques ciblées. Ils recommandent également d’intégrer, chaque fois que possible, la dimension familiale dans les dispositifs de prise en charge post-conflit, afin de briser la transmission intergénérationnelle de la violence.
En filigrane, cette étude rappelle une vérité souvent oubliée : au cœur des conflits, les familles sont rarement des acteurs, presque toujours des victimes. Comprendre comment la guerre transforme la dynamique des foyers, c’est se donner une chance de protéger les enfants d’aujourd’hui – et d’éviter que les blessures de leurs parents ne deviennent la violence de demain.
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