Venise: Vivre dans le ghetto juif de Cecil Roth (6)

La médecine

En 1645, l’Inquisition romaine avait déclaré que, désormais, aucun Juif ne serait autorisé à pratiquer la médecine pour les chrétiens. Depuis la bulle de Grégoire XIII, quelques générations auparavant, les exceptions s’étaient faites de plus en plus rares ; mais, désormais, elles étaient pratiquement inexistantes.

Néanmoins, les États de la papauté virent émerger quelques éminents praticiens, comme Benjamin (Gugliemo), dernier médecin de la famille Portaleone, autorisé à exercer son art à la cour de Mantoue, à la demande expresse du duc en 1655 ; ou comme Mario Morpurgo, qu’au XVIIIème siècle un doge de Venise appelait sa « librairie ambulante », tant son érudition était impressionnante ; ou encore comme Solomone Conegliano qui, dans sa maison de Venise, donnait des cours préparatoires de médecine à de jeunes juifs aspirant à être médecins ; ou comme – et c’est peut-être l’exemple le plus remarquable de tous – son frère Israel Conigliano qui, après avoir été médecin de l’ambassadeur de Venise à Constantinople, finit par se voir confier une charge diplomatique et devint, de fait, quoique jamais sous son nom, le principal délégué vénitien à la conférence de Carlowitz en 1698.

En plus de ceux mentionnés ci-dessus, un bon nombre des rabbins officiels de la période du ghetto étaient également médecins : il faut citer Jacob Zahalon, mort à Ferrare, qui, dans son livre de médecine populaire Le trésor de la vie, fait un récit émouvant de la peste à Rome en 1656-1657 ; il faut mentionner aussi Isaac Vita Cantarini, chroniqueur des malheurs des Juifs dans sa ville natale de Padoue, dont on disait que nombre de ses confrères chrétiens venaient prendre l’avis.

En Italie du nord, il y avait aussi un certain nombre d’éminents médecins qui avaient été marranes, comme Eljah Montalto de Venise, vaillant polémiste, qui fut ensuite appelé à la cour de France par Marie de Médicis ; ou comme l’auteur prolifique de livres de médecine Ezekiel (Pedro) de Castro, aux convictions religieuses changeantes, mais qui fut pendant un temps le médecin officiel de la communauté de Vérone ; ou, enfin, comme Isaac Cardoso, éminent apologiste du judaïsme qui, dans sa Philosophia Libera (Venise, 1673), se lança dans l’entreprise colossale d’écrire un ouvrage complet et moderne englobant tout le champ des sciences naturelles et de la philosophie.

Entre les médecins juifs du ghetto et ceux d’une époque plus heureuse, il existait une différence de taille : ces derniers devaient pour partie leur réputation à l’accès qu’ils avaient à la tradition hébraïque et arabo-hébraïque ; les médecins du ghetto, eux, n’étaient que de simples médecins européens qui, en surmontant chacun à sa manière de nombreuses difficultés, avaient fini par obtenir une qualification et un certain prestige.

Subir la violence

Le baptême forcé fut sans doute la plus abominable des violences infligées durant la période du ghetto. Depuis le Moyen-Âge, les papes avaient l’un après l’autre promulgué des bulles dans lesquelles ils condamnaient explicitement toute tentative de conversion par des moyens autres que non-violents.

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Mais il n’était pas toujours facile de déterminer le degré et la nature de la coercition, en particulier dans le cas des enfants ; et c’est aux responsables de la Casa dei Catecumeni, fondée à Rome par Paul III, et bien vite imitée ailleurs, qu’il incombait de surveiller la procédure, – ce qu’ils ne faisaient pas toujours de manière très objective. En 1635, on jugea que le baptême du chef de famille pouvait entraîner, s’il le désirait, le baptême de tous les membres de la famille mineurs ou dépendant de lui, et par la suite la procédure fut étendue à des membres de famille de plus en plus éloignés.

Il était à présent habituel que tout Juif sur lequel l’Église avait, pour une raison ou une autre, la moindre prétention, soit amené, au prétexte « d’examiner ses souhaits », à la Casa dei Catecumeni ou, s’il existait, à son équivalent féminin, le Monastero delle Convertite, où l’on faisait tout pour lui faire apprécier la supériorité spirituelle de la foi chrétienne. Toute tentative de dissuasion était punie de flagellation, et les peines les plus sévères étaient infligées à tout Juif qui essaierait ne serait-ce que de s’approcher du bâtiment, de peur qu’il ne contamine les néophytes dont la foi était encore fragile, qui, précaution supplémentaire, avaient l’interdiction de regarder par les fenêtres. En 1794 encore, au siècle des lumières à Venise, trois fripiers juifs furent dénoncés pour avoir hélé les chalands sur la fondamenta (quai) à l’extérieur de la Casa.

Pier Della Francesca/Torture du Juif/1452-1466/ Basilique San Francesco d’Arezzo

En outre s’était répandue une superstition populaire selon laquelle le paradis était assuré à celui qui obtenait le baptême d’un non-croyant ; il n’était donc pas rare de voir un voyou entaché de péchés ou une servante superstitieuse se jeter sur un enfant juif dans la rue, accomplir une parodie de baptême avec de l’eau du caniveau, et le déclarer chrétien. Au milieu du XVIIIème siècle, Benoît XIV décida qu’une fois baptisé, même si les prescriptions du droit canon n’avaient pas été respectées, un enfant devait être tenu pour chrétien et élevé selon les principes chrétiens.

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Par conséquent, les violences, bien que fermement condamnées et interdites par de nombreuses promulgations de lois, bénéficiaient virtuellement d’un aval officiel. Une plaisanterie faite à un mauvais moment, une farce stupide ou le prétendu souhait d’un parent apostat suffisaient pour qu’un enfant soit arraché des bras de ses parents, séparé d’eux, et élevé dans la foi chrétienne et, pour ceux qui n’étaient plus des enfants, qu’ils soient traînés brutalement sur les fonts baptismaux.

Il est difficile aujourd’hui de se représenter l’intensité et la violence de certaines de ces atrocités. En 1602, un malheureux Juif romain fut arrêté par un prêtre et remis à une personne qui le garda prisonnier tout en essayant de le persuader de se faire baptiser ; trois jours plus tard, désespéré, l’homme essaya de se suicider en se jetant par une fenêtre, mais il échappa à la mort.

Transféré à un autre prosélyte, il parvint à rejoindre le ghetto, mais on le reprit. Après deux semaines de persuasion, la foi triompha, et il consentit à être baptisé. Deux ans plus tard, Rabbi Joshua Ascarelli, sa femme et ses quatre enfants furent amenés à la Casa dei Catecumeni sous un prétexte quelconque. Les parents ne cédèrent pas et furent libérés au bout d’une très longue détention ; les enfants résistèrent pendant un certain temps, faisant preuve d’un courage remarquable pour leur âge, mais on finit par les convertir.

Un certain jour de 1639, alors qu’il devisait avec un frère dominicain, un Juif romain déclara qu’il accepterait que son enfant soit baptisé à condition que le pape en soit le parrain. Cette plaisanterie lui coûta, non pas un, mais deux enfants, car le plus jeune fut pris dans son berceau. C’en était plus que le Juif, offensé et piétiné, ne pouvait supporter, et l’incident provoqua dans le ghetto une véritable insurrection, suivie d’une répression impitoyable.

On cite aussi le cas d’un père apostat que sa femme n’avait pas voulu suivre dans sa conversion, et qui « revendiqua » le fœtus que portait sa femme ; on fit donc naître l’enfant dans un environnement chrétien, et on l’arracha sur le champ des bras de sa mère pour le baptiser. Des faits de violence similaires, tout aussi effrayants, se produisirent dans d’autres villes d’Italie.

Même à Venise, où le gouvernement affirmait qu’il était vivement opposé au baptême forcé, la communauté juive fut un jour contrainte de payer une lourde amende pour avoir refusé de divulguer l’endroit où se cachaient la femme et les enfants d’un mari apostat. Alfonso III, duc de Modène, abdiqua au bout de quelques mois de règne pour devenir frère capucin sous le nom de Giambattista d’Este. Il s’avéra un prosélyte particulièrement zélé, avant comme après sa métamorphose, et pouvait se vanter d’un magnifique palmarès.

À Reggio, pendant l’épidémie de peste de 1630, un barbier baptisa sommairement et à sa manière dix-sept ou dix-huit enfants dans la maison pour pestiférés qu’on avait installée à l’extérieur, leur rasant la tête afin de pouvoir les reconnaître plus tard. Deux d’entre eux seulement survécurent – ils furent pris et élevés en chrétiens. Très tardivement, à Ferrare en 1785, on essaya de convertir une jeune femme mariée, alors enceinte, à la suite d’une farce que lui avait faite, vingt-cinq ans auparavant, un camarade de jeux alors âgé de six ans.

C’était essentiellement par de tels moyens qu’entre 1634 et 1790, 2430 Juifs furent convertis dans la seule ville de Rome – Benoît III lui-même n’en baptisa pas moins de 26 personnellement – et 68 à Ferrare en une seule décennie, de 1691 à 1700. Cela devint l’une des plus grandes horreurs subies par les Juifs en Italie – en particulier dans les états soumis à la loi papale – et qui fut largement à l’origine d’émigrations vers des régions qui offraient de meilleures espérances de sécurité.

Les baptêmes se célébraient en grande pompe, avec processions, feux d’artifice, fêtes populaires et publications de poésies triomphantes, et ils provoquaient parfois des manifestations hostiles dans le quartier juif. Si la personne qu’on arrêtait refusait d’embrasser la foi chrétienne, on réservait d’autres ennuis à la communauté juive, dont on attendait qu’elle paye effectivement – peut-on imaginer pire mesquinerie ? – les frais d’entretien à la Casa dei Catecumeni durant la période d’essai !

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L’instauration de sermons destinés à amener les Juifs à se convertir s’inscrivait dans le droit fil de ce qui a été décrit précédemment. C’était devenu à présent une pratique courante dans de nombreuses régions d’Italie. Elle avait été réorganisée par le pape Grégoire XIII, et Sixte V l’avait limitée à quelques occasions de l’année (elle était même parfois entièrement abolie). Mais ces sermons furent réintroduits par Clément VIII, pour devenir une institution bien établie.

C’était un divertissement populaire pour la foule que d’attendre le passage des Juifs qui se rendaient à l’église, et de lancer sur eux tout ce qui lui tombait sous la main. Dans les États pontificaux tout au moins, à Rome par exemple, on avait fixé le nombre de participants à 150 par semaine, quota que les fattori étaient tenus de faire respecter, ce qui assurait l’obéissance et la présence de tous.

Des bedeaux armés de bâtons empêchaient les auditeurs de trouver une échappatoire dans le sommeil ; on examinait préalablement leurs oreilles pour s’assurer qu’ils ne les avaient pas eux-mêmes bouchées physiquement ou intellectuellement.

À Ferrare, pour éviter que les Juifs ne soient insultés en chemin, on avait ménagé une entrée spéciale depuis le ghetto jusqu’à San Crispino, l’église où l’on prononçait les sermons. La présence aux sermons ne fut jamais obligatoire à Venise, et fut abolie dans le duché de Mantoue en 1699, mais elle continua à être une règle très répandue, en particulier dans les États pontificaux. Que les prédicateurs – dont les émoluments étaient, évidemment, payés par les Juifs ! – fussent bien souvent eux-mêmes des apostats rendait l’exercice encore plus intolérable.

Un autre motif récurrent de brimades était la censure imposée aux écrits hébraïques. Régulièrement, des descentes étaient organisées dans les maisons et les lieux publics du ghetto, et tous les livres étaient saisis afin d’être analysés. Des exemplaires du Talmud, ou d’ouvrages analogues, étaient brûlés publiquement, et ceux qui les possédaient étaient sévèrement punis.

D’autres ouvrages pouvaient être conservés uniquement s’ils étaient assortis d’une autorisation émanant d’une autorité non-juive, ou s’ils portaient la signature d’un censeur ecclésiastique assurant qu’ils n’étaient en rien préjudiciables au christianisme. Le censeur en question était, comme il se doit, payé par les communautés juives – impôt supplémentaire d’autant plus cruel que le censeur était toujours un renégat.

Les passages ou les mots équivoques étaient soit noircis, soit effacés, voire découpés, et le censeur apposait sa signature sur la dernière page du livre, parfois en hébreu, pour certifier que l’ouvrage avait été dûment expurgé, (un de ces vandales professionnels de la fin du XVIème siècle se vantait d’avoir ainsi censuré plus de 29000 volumes). Cela n’excluait pas, plus tard, un nouvel examen par un autre censeur, parfois plus sévère, mais non moins vénal.

On rédigea à cette époque, à l’usage des censeurs d’écrits juifs, un manuel semi-officiel qui contenait des instructions détaillées concernant leur travail. Les résultats étaient parfois absurdes, lorsque par exemple le mot Talmud lui-même, dans son sens littéral d’« étude », était supprimé, ainsi que toute référence, même inoffensive, à « Gentils », ou à « peuples ».

D’ailleurs, la censure prétendait faire preuve de bienveillance envers les Juifs en les protégeant, parfois avec un curieux manque d’imagination, de ce qu’elle se plaisait à considérer comme des superstitions ou des enfantillages dans les écrits de la tradition. La rigueur de la censure pouvait varier selon les lieux – à Rome, les critères étaient extrêmement sévères, et peu d’ouvrages étaient autorisés, hormis la Bible et les œuvres liturgiques, alors qu’à Venise, la censure était relativement libérale. À Livourne, à la suite d’une promesse faite en 1593, il n’y avait aucune censure.

En plus de ses effets délétères sur les travaux intellectuels, la censure permettait très souvent que s’exerce le chantage. En 1603, pour mettre fin à ces désordres, le duc de Savoie promit que les écrits, une fois examinés, ne repasseraient pas entre les mains des censeurs, et l’exemple fut suivi dans d’autres régions.

Cela n’empêcha pas qu’en 1630, à l’instigation d’un Juif récemment converti, on procédât à une descente dans le ghetto de Reggio et qu’on y confisquât tous les documents écrits ou imprimés, y compris les livres de comptes, pour les soumettre à examen, car l’évêque imaginait naïvement qu’on avait mis la main sur des écrits magiques de la plus haute importance. L’étau se relâcha temporairement après le milieu du XVIIème siècle, car les vieux livres avaient subi expurgation après expurgation, et les nouvelles publications avaient été soumises à une censure implacable. Mais cela n’empêcha pas les règles de se durcir à nouveau partout un peu plus tard.

Les petites brimades, plus marquées à Rome et dans les États de l’Église, un peu moins à Livourne et à Pise, étaient de tous ordres. Dans certains cas, comme à Mirandola en 1637, de nouvelles synagogues, construites sans autorisation, furent détruites sur ordre de l’Inquisition. Les Juifs avaient l’interdiction d’employer des chrétiens, même pour de menus travaux, pourtant essentiels (pour eux), comme celui qui consistait à allumer le feu durant le Sabbat ; et bien que certains gouvernements, comme celui de Venise, fussent assez indulgents sur ce point, une grande rigueur était de mise dans les États de la papauté où, pour exercer ces tâches, on exigeait, même là où les règles étaient plus relâchées, une permission spéciale, d’une validité limitée.

De la même manière, il était illégal pour un Juif d’avoir recours à une nourrice pour ses enfants. Dans les cas où la chose était inévitable, il était obligatoire, non seulement d’obtenir un permis spécial, mais aussi de s’inscrire dans un registre sur lequel devaient figurer de façon permanente les noms de tous les acteurs concernés, qu’ils fussent impliqués activement ou passivement.

Il était même rigoureusement interdit d’employer des sages-femmes chrétiennes. En outre, dans les États de la papauté, une mesure particulièrement mesquine interdisait aux Juifs, lorsqu’ils escortaient leurs morts au cimetière, d’allumer des bougies ou de chanter des psaumes lors du cortège, comme le voulait la tradition ; après 1625, les Juifs ne furent même plus autorisés à ériger de pierres tombales, sauf à avoir du Saint Office un permis spécial, très difficile à obtenir.

On procédait de temps en temps à des inspections concernant d’éventuelles violations de ces règles, et les tombes qui avaient été posées illégalement étaient détruites, ou apportées dans la maison des enfants ou de la famille du défunt, où elles resteraient, macabres témoignages, jusqu’au jour où le ghetto serait détruit. Dans de nombreuses régions, c’étaient les fattori ou les rabbins qui devaient répondre des crimes imputés aux Juifs, et c’est eux que l’on jetait en prison si on ne pouvait pas arrêter un suspect, ou même si on ne retrouvait pas un objet volé dont on soupçonnait qu’il avait été caché dans le ghetto ; on sait que, dans le Piémont, on pouvait aussi les arrêter si un créditeur réclamait une dette due par un Juif.

À la fin du XVIIème siècle, en Toscane, le très bigot Côme III rivalisa avec le pape en faisant appliquer des mesures anti-juives extrêmement rudes. Il interdit formellement aux Juifs d’employer des nourrices chrétiennes, sauf s’ils avaient un permis spécial, et à condition que l’allaitement ait lieu chez eux. Il ne cessa de promulguer des arrêtés interdisant les relations entre Juifs et femmes chrétiennes, sous peine de sanctions féroces.

En 1680, il défendit aux Juifs et aux chrétiens d’habiter sous le même toit, et même de partager une fenêtre, une terrasse ou un puits ; il menaça d’une très lourde amende quiconque fournirait gîte, couvert ou emploi à un Juif. Même à Livourne, il était interdit d’employer des domestiques juifs, et les Juifs risquaient des amendes très sévères s’ils essayaient de convertir leurs esclaves musulmans ; on y prononçait aussi des sermons prosélytes mais, en application des privilèges accordés en 1597, il n’était pas obligatoire d’y assister.

Aux premières chutes de neige, dans les villes universitaires, les étudiants jouissaient d’une prérogative : ils avaient le droit de bombarder les Juifs de boules de neige – à Turin, ce droit fut remplacé par un paiement annuel de vingt-cinq ducats et, à Mantoue, par une lourde rançon en papier à lettre et en papier d’emballage pour la confiserie. À Padoue, en plus d’un tribut en confiseries, les Juifs devaient aussi donner, le jour de la Saint Martin, un certain nombres de chapons, ou leur équivalent, afin que soit inaugurée dignement l’année universitaire.

À Pise, le jour de la Sainte Catherine, qui était le premier jour officiel de l’hiver, les jeunes étudiants avaient coutume de prendre le Juif le plus gras possible, de le peser et d’exiger de la communauté son poids en sucreries. À Rome, lors d’un interrègne papal, il y eut encore d’autres petits impôts, comme une taxe sur les morts juifs. Et la communauté de Mantoue qui, après 1619, parvint, pour ce cas précis, à inclure la contribution des Juifs du Monferrat, était tenue de financer pour partie l’entretien des archers du duc.

Dans la plupart des villes, les Juifs avaient la charge de fournir les tapisseries, les tentures et autres décorations destinées à orner les bâtiments publics ou les pavillons spéciaux érigés lors de célébrations particulières. Les jours de réjouissances publiques, il leur appartenait bien souvent de construire une arche triomphale, décorée d’inscriptions élogieuses et de maximes, ou de mettre en scène un spectacle destiné au public, ou de fournir les prix pour une course de chevaux, ou, comme c’était la coutume à Livourne, d’ériger ce qu’on appelait une cuccagna, un mât de cocagne, structure élaborée et dangereusement glissante surmontée de victuailles et de boissons, destinée au plaisir de la populace et à l’amusement de la galerie.

Bien entendu, aux grandes occasions, il fallait faire des cadeaux aux familles régnantes, qui ne se seraient pas abaissées à accepter de maigres présents ; ainsi la jeune épouse de l’héritier apparenté au duché de Modène se contenta-t-elle, à l’occasion de son mariage en 1608, de rien de moins qu’un collier de diamants offert par la communauté de Reggio. Quant aux personnages officiels, comme le Capitano Grande, le chef de la police à Venise, il allait de soi qu’ils devaient recevoir des cadeaux de temps à autre, par exemple lorsqu’ils prenaient leurs fonctions ou pour la nouvelle année.

Parmi les autres formes de petites persécutions, il y avait les chansons anti-juives entonnées par la populace, et qui, en dépit des déclarations réprobatrices émises régulièrement par le gouvernement, servaient de prélude à des explosions de violence. Ainsi, au début du XVIIIème siècle, un poème diffamatoire écrit par un certain Antonio Viccei, Il pasto degli ebrei (Le festin des Juifs), fut à l’origine de grands ennuis et de grosses dépenses ; cependant, comme on le verra plus tard, l’épisode était bien loin d’être le pire du genre.

Dans la Rome pontificale, dont on aurait pu attendre un plus grand sens des valeurs, des pièces de théâtre connues sous le nom de giudate (de juif, mais aussi de Judah), qui se moquaient de la vie des Juifs et de leurs coutumes, constituaient le gros des pièces populaires qu’on jouait sur des chars à bœufs, dans les rues, lors du carnaval ; la guilde des pêcheurs se faisait une spécialité, à cette époque de l’année, de dépeindre de façon burlesque les cérémonies juives, comme cette parodie d’enterrement d’un rabbin qui constitua le clou des festivités de 1709, et fut reprise, à sa demande et devant son palais, par le prince Alexandre Sobieski de Pologne.

Ce n’est qu’en 1768 que ces pratiques humiliantes furent interdites. Même à Mantoue, en 1737, les Juifs durent demander l’annulation d’une comédie antisémite qui créait un climat inquiétant. Toutes ces vexations semblent peut-être anodines, mais elles pouvaient parfois avoir des conséquences désastreuses.

Les Juifs romains furent l’objet d’une humiliation toute particulière durant une bonne partie de la période du ghetto. En 1466, le pape Paul II avait fait en sorte de pimenter le carnaval de Rome en inventant une série de courses à pied, dont un morceau d’étoffe (palio) était à la fois le but et la récompense ; un jour c’étaient de jeunes garçons qui couraient, le lendemain des vieillards, un jour des buffles, et le lendemain des Juifs – à l’origine ils avaient moins de vingt ans.

Au départ, ces compétitions étaient relativement innocentes. On possède une description détaillée de l’événement de 1511, quand douze Juifs coururent de la place Saint-Pierre au château Saint-Ange sous la houlette du médecin du pape, « Messer Rabi » (peut-être Samuel Sarfatti), dont l’escorte était constituée de cent Juifs en armes à cheval qui le précédaient, et de cinquante autres à ses côtés, portant des branches d’olivier et des oriflammes aux armes du pape et de la ville de Rome.

La description ajoute que, quand la course fut terminée, il convia les gagnants à une fête en sa demeure. Mais, le temps passant, l’ambiance se mit à changer, pour le pire, et les courses se transformèrent pour laisser place à des violences intolérables. Les participants, vêtus seulement d’un pagne d’étoffe, devaient se faufiler à travers la foule railleuse, aiguillonnés par des soldats à cheval qui galopaient à leurs trousses. Bien souvent, la course avait lieu une deuxième fois, sous le prétexte qu’il y avait eu une légère irrégularité. La limite d’âge fut abolie, car on trouvait que les vieux étaient plus amusants que le jeunes, et on forçait les participants à se gaver de nourriture avant le départ, afin de rendre le spectacle encore plus grotesque.

On sait qu’au moins une fois, l’un des participants s’écroula et mourut. Ces festivités eurent lieu, année après année, jusqu’en 1668. Finalement, au nom de l’ordre public – et non de l’amour du prochain, – elles furent abolies, tout comme l’obligation, pour les représentants de la communauté juive, lors de l’ouverture du carnaval, de participer, sous les quolibets de la foule, au cortège d’inauguration du sénateur. Mais elles furent compensées par un nouvel impôt et par une cérémonie humiliante d’hommage devant les conservatori (magistrats) de la ville, où les Juifs étaient affublés de culottes courtes et de capes qui flottaient au vent.

Même plus tard, les représentants de la communauté juive étaient tenus, ainsi que l’avaient été leurs ancêtres depuis des temps immémoriaux, de saluer tout nouveau pape lors de sa première sortie officielle, le Possesso. La cérémonie devait avoir lieu à proximité de l’arche de Titus, symbole de la défaite du peuple juif, que les Juifs avaient pour tâche de décorer pour l’occasion ; d’ailleurs, ils refusaient de passer eux-mêmes sous l’arche, mais payaient un impôt pour passer par une maison qui la jouxtait si leurs pas les conduisaient sur sa trajectoire. Ils apportaient solennellement les rouleaux du Pentateuque que le Vicaire de Dieu leur rendait, accompagnant son geste de paroles chargées d’opprobre.

Au XVIIème siècle, le pape Urbain VII agrémenta la cérémonie d’une nouvelle humiliation qu’on aura peine à imaginer : désormais, lors de la sortie du pape, les Juifs n’auraient plus le droit de baiser son pied, mais uniquement l’endroit où il l’avait posé.  A suivre

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Traduit de l’anglais par Nadine Picard

Extrait de Cecil Roth, The History of the Jews of Italy, Part VIII : The Age of the Ghetto, Chapter XXIII : Life in the Ghetto, Philadelphia, 1946.

Cet extrait de l’Histoire des Juifs d’Italie (1946) forme le chapitre XXIII de la partie VIII : L’âge du Ghetto.

(Les sous-titres ont été ajoutés pour la publication sur Sifriatenou.com)

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Donatella Calabi, « 1516 : Le premier ghetto : Venise la cosmopolite et le ‘château des Juifs’ » in Pierre Savy, Katell Berthelot, Audrey Kichelewski (Sous la direction de), Histoire des Juifs : Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, 2020. Noté DC.
Michael Gasperoni (sous la direction de), « Le siècle des ghettos : la marginalisation sociale et spatiale des juifs en Italie au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, numéro 282, PUF, 2019. Noté MG. Compte-rendu très dense et d’une grande précision par Boris Czerny  dans Archives de sciences sociales des religions, Numéro 188,  2019, p. 324-325.
Isabelle Poutrin, « Du ghetto comme instrument de conversion », Conversion/Pouvoir et religion, hypotheses.org, 7 février 2015.
Cecil Roth
– The Last Florentine Republic (1924), New York, Russell & Russell, [copie 1968].
– History of the Jews in Venice (1930), New York, Schocken Books, 1975
– The History of the Jews of ItalyPhiladelphia, The Jewish Publication Society of America, 1946. Recension in: Revue des études juives, tome 8 (108), janvier-juin 1948. p. 116.
– The Jews in the Renaissance, Philadelphia, Jewish Publication Society of America, 1959.
Simon Levis Sullam, « Réinventer la Venise juive : le Ghetto entre monument et métaphore », Laboratoire italien [En ligne], 15, 2014, Traduit de l’italien par X. Tabet, mis en ligne le 28 octobre 2015.

 

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