Venise: Vivre dans le ghetto juif de Cecil Roth (fin)

Cecil Roth das son bureau d’ Oxford /Extrait de la Cecil Roth Collection/ Brotherton Library/Leeds University Library.

Malgré tout…

Mais même à cette époque, alors que le malheur des Juifs était à son comble, l’Italie restait l’Italie, les Italiens restaient les Italiens, et ils n’avaient rien perdu de la bonté qui les caractérisait. Les difficultés de la vie quotidienne étaient immenses. Pourtant, les explosions de violence étaient rares et espacées dans le temps, et aucune ne fut suffisamment aiguë ni assez longue pour provoquer des pertes en vies humaines.

À l’occasion, des calomnies concernant le meurtre rituel refaisaient surface – à Vérone en 1603, à Casale en 1611, 1628 et 1700, à Venise en 1705 et à Viterbe durant la même année, à Ancône en 1711, à Senaglia en 1721. Mais, bien que des émeutes eussent lieu à l’occasion, et que des actions en justice fussent parfois engagées, les accusations ne furent jamais entérinées officiellement et n’aboutirent jamais à une situation grave.

Et il faut dire que, même durant les périodes où les réactions furent les plus vives, les papes n’approuvèrent jamais ces violences ; l’un des témoignages les plus nobles de la bataille contre ces calomnies est un rapport rédigé au XVIIème siècle par le cardinal Ganganelli, qui devint plus tard le pape Clément XIV, quand une vague d’accusations de crimes rituels eut lieu en Pologne et que les communautés juives du pays envoyèrent au Saint-Siège une délégation pour demander réparation.

Il y avait de temps en temps des déchaînements anti-Juifs, parfois provoqués de manière artificielle, mais ils étaient invariablement jugulés sans effusion de sang, et les communautés instauraient alors de nouvelles célébrations anniversaires pour se rappeler qu’elles avaient échappé à la mort. L’événement le plus funeste eut lieu en 1684, au moment du siège de Buda, quand le mythe se répandit que des hordes de Juifs prêtaient assistance à l’ennemi turc. Un vif ressentiment avait alors gagné toute l’Italie.

À Rome, ce sentiment était si fort qu’il était dangereux pour un Juif de sortir dans la rue non-accompagné, et seule la solidité de ses portes protégeait le ghetto contre les attaques. Dans une partie des territoires vénitiens, la situation n’était pas meilleure : à Padoue, en particulier, une récente décision permettant aux Juifs de prendre part au commerce du textile avait attisé la rancœur de la population, et des émeutes avaient éclaté qui durèrent six jours, mettant le ghetto en grand danger.

Parfois aussi, c’étaient des événements extérieurs qui provoquaient les troubles : ainsi à Turin, où les échoppes furent pillées lors de la prise de la ville pendant la guerre civile de 1639. Quant à Pise, l’enthousiasme des étudiants y provoqua des épisodes déplaisants dans le quartier juif à l’occasion de l’élection d’un nouveau vice-recteur en 1718. Mais, même lors des pires événements, il n’y eut jamais vraiment de sang versé.

Bien que l’humiliation fût permanente, bien que la vie juive fût tourmentée sans relâche, bien que tout fût fait pour attiser l’animosité de la population, bien qu’il fût toujours risqué et parfois même très dangereux pour un Juif de s’aventurer dans les rues, il n’arriva rien, durant toute la période du ghetto, qui puisse s’apparenter aux pogroms qui ont entaché le XXème siècle. Cela était dû pour partie au fait que le ghetto, quoique symbole même de l’humiliation, permettait aux Juifs d’être défendus et de se défendre eux-mêmes plus facilement. Et de fait, des rabbins, qui avaient observé cela et qui voyaient que le ghetto constituait, du moins superficiellement, un moyen puissant de préserver la solidarité communautaire et la culture traditionnelle, en vinrent à penser que cette institution était finalement une aubaine : c’est ainsi qu’à Vérone et à Mantoue, tout au moins, la fête annuelle qui commémorait l’inauguration de la nouvelle synagogue se transforma en un office spécial de remerciement pour l’existence du ghetto. Et c’était peut-être l’aspect le plus tragique de cette affaire : les prisonniers avaient à tel point perdu la notion de la liberté qu’ils remerciaient Dieu de leur avoir accordé une prison.

Comme pour se consoler des malheurs de leur existence, les Juifs du ghetto imaginèrent de magnifiques contes et légendes qu’ils se transmettaient de génération en génération. Grâce à ces fictions, ils enjolivaient leur présent, ou embellissaient les merveilles de leur passé. Des légendes racontaient l’exil depuis l’Espagne, puis les souffrances et les succès qui avaient suivi en Italie. D’autres rapportaient comment des mystiques avaient sauvé le ghetto en apposant des amulettes cabalistiques sur les portes. Certains exaltaient la détermination de ceux qui avaient été envoyés dans la tant redoutée Casa dei Catecumeni. Un conte faisait le récit de ce néophyte qui, au moment d’être promu cardinal, fut soudain convaincu que les cloches annonçaient la venue du messie.

Un récit relatait le sauvetage miraculeux de la communauté juive, alors qu’elle se trouvait dans la synagogue encerclée par une foule haineuse et que, par miracle, une bombe explosa en avant des assaillants. Il y avait la légende de ce grand duc qui adorait les spécialités culinaires du ghetto ; celle du rabbin dont la sagesse avait permis à un jeune innocent, désigné par tirage au sort lors de la semaine sainte, d’échapper à la torture. Et surtout, l’histoire de ce garçon juif qu’on avait kidnappé, et qui était devenu évêque, ou cardinal, ou même pape. Les récits folkloriques des ghettos italiens n’ont jamais été transcrits et, à présent, il est malheureusement trop tard.

La fibre artistique italienne marqua fortement le ghetto. Parfois, les synagogues étaient construites par les architectes les plus célèbres de l’époque – le grand Longhena à Venise, par exemple – et on ne ménageait ni efforts ni dépenses pour en faire des lieux où l’art et l’esthétique auraient la part belle. Dans la synagogue de Pesaro, deux lions dorés, reliques rapportées d’Ascoli quand sa communauté avait été détruite, surveillèrent pendant longtemps le parcours qui menait vers l’arche sainte, sans que jamais ne s’élève la moindre protestation, même pas de la part des ultra-orthodoxes.

 

 

Les objets destinés aux cérémonies étaient finement travaillés, et pas toujours par des artisans juifs ; pendant les longues nuits d’hiver, les femmes s’abîmaient les yeux pour créer des broderies très élaborées ; les anneaux de mariage étaient parfois de véritables chefs-d’œuvre d’orfèvrerie ; les jeunes mariées se rendaient à la synagogue portant des livres de prières reliés d’argent délicatement ciselé ; aucun aspect de l’univers juif n’échappait à la recherche du beau.

Le rouleau d’Esther, qu’on lisait lors de la joyeuse fête de Pourim, mais aussi des écrits, comme les contrats de mariage, ou même les diplômes rabbiniques, étaient le plus souvent décorés d’enluminures, parfois à l’excès.

Les mélodies liturgiques italiennes furent transcrites presque deux siècles avant que cette pratique ne soit introduite ailleurs ; certaines autorités acceptèrent qu’on joue de l’orgue pour les accompagner ; et, à l’aube du XVIIème siècle, à Mantoue, le musicien de la cour, Salamone de Rossi, assisté du rabbin de Venise, Leone da Modena, fit une tentative courageuse, quoique prématurée, pour réécrire la musique synagogale et la mettre au goût du jour et en accord avec les idées nouvelles.

« Juifs priant à la synagogue »: manuscrit enluminé de Mantoue:1453

Les aristocrates du ghetto, et même certains rabbins, ne rechignaient pas à voir peint leur portrait, nonobstant le deuxième commandement et, à Florence, les maisons élégantes du ghetto étaient décorées de fresques de qualité représentant des scènes de l’Ancien Testament. On a connaissance d’un peintre juif, du nom de Jonah Ostiglia, qui vécut à Florence au XVIIème siècle et peignait dans le style de Salvatore Rosa ; un artiste et marchand d’art, Jacob da Carpi, émigra au XVIIIème siècle de Vérone à Amsterdam, où il conquit une brillante clientèle ; quant à Aron Wolf, graveur allemand, il exerçait son art à Livourne, à la même époque. Il faut encore ajouter que Francesco Ruschi, peintre d’église très actif à Venise, et Pietro Liberi, qui devint artiste de la cour à Vienne, appartenaient tous deux à des familles juives.

La vie du monde extérieur au ghetto ne s’y reflétait pas seulement dans le domaine artistique. Les Juifs étaient toujours prompts à imiter les modes et les comportements sociaux du reste du peuple italien. Les jeunes gens portaient souvent des armes, faisant fi de la désapprobation du gouvernement comme de celle des autorités communautaires, et ils n’hésitaient pas, à l’occasion, à en faire usage. La violence était rare, mais il est certain qu’elle existait ; pourtant – et les faits ont été relatés – l’arrivée des Juifs restaurait parfois le calme dans un quartier surpeuplé, réputé pour son non-respect de la loi, tandis que le processus s’inversait quand les Juifs partaient. À Rome, cependant, alors qu’une large proportion des dépenses engagées pour la célébration du carnaval était payée par les Juifs eux-mêmes, ceux-ci n’hésitaient pas, au risque d’être fouettés par le bourreau s’ils étaient découverts, à se mêler à la foule déchaînée de leurs concitoyens qui célébraient cette fête ; ils se dissimulaient derrière des masques et sous des capuchons, au mépris des règles qui interdisent le mélange d’étoffes. De fait, les sermons dans les synagogues étaient parfois annulés durant cette période, pour permettre aux croyants d’aller prestement s’adonner à leur plaisir.

Ce ne sont pas les distractions qui manquaient dans le ghetto. En 1629, des réfugiés venus de Mantoue, cité très mélomane, permirent que se crée à Venise une société musicale juive, au nom nostalgique de « Quand nous nous rappelions Sion » et qui, grâce au rabbin qui la dirigeait, échangeait des politesses, mais aussi des compositions musicales, avec d’autres sociétés analogues non-juives. Le soir de Sim’hate Torah, les dames du ghetto, le visage dissimulé derrières des masques élégants, se rendaient dans les synagogues des hommes, et il y a fort à parier que d’innocents badinages allaient bon train.

Dans les villes plus importantes, à Pourim, avait lieu la foire du ghetto, avec ses pantomimes, sa liesse et, à nouveau, ses jeunes gens masqués – certains pieux individus discutaient néanmoins pour savoir si tout ça était compatible avec la rigueur iconoclastique de la Bible. Jusqu’à la fin du XVIème siècle au moins, la coutume voulait qu’on élût un « Roi de Pourim », personnage burlesque qui imposait sa volonté à tout le quartier juif. C’était aussi le temps où se produisaient les théâtres amateurs du ghetto, qui mettaient en scène l’histoire de Mardochée et d’Esther, ou de Joseph et de ses frères, et alors, même des admirateurs chrétiens assistaient aux représentations quand cela leur était permis.

Des représentations semblables avaient lieu lors d’autres fêtes, comme à Pessa’h et, à l’occasion, les écoliers présentaient des dialogues moraux sous forme théâtrale, pour l’édification de leurs aînés. Ces représentations atteignirent leur apogée à Venise où, au XVIIème siècle, on créa effectivement un théâtre dans le ghetto, au grand dam des religieux de l’époque ; hommes et femmes de toutes conditions se pressaient avec enthousiasme pour assister à ces représentations. L’intérêt pour le théâtre ne s’éteignit pas avec le XVIIème siècle : même à Rome, vers la fin du XVIIIème siècle, on accordait aux Juifs le droit de présenter des comédies dans le ghetto, à condition qu’aucun chrétien n’y assistât ; à Sienne, en 1793, on autorisa la représentation d’une tragedia sacra à l’approche de Pessa’h, mais les hommes et les femmes étaient assis séparément, quoiqu’on eût prévu de surcroît une représentation spéciale destinée au beau sexe.

L’institution du ghetto ne suffit pas à rompre entièrement les relations amicales entre Juifs et chrétiens, même à cette période. Ils trinquaient ensemble, partageaient des expériences, jouaient à des jeux d’argent, voyageaient de conserve, et parfois, même, entretenaient des relations sentimentales. Quoique sévèrement punies (encore au XVIIème siècle, la maîtresse d’un noble romain fut brûlée vive quand on découvrit qu’elle était juive), les intrigues amoureuses entre Juifs et Gentils existaient bel et bien ; et les pieux rabbins se lamentaient de voir qu’on négligeait les rituels sacrés, que de jeunes dandys juifs se mettaient à se raser la barbe, renonçaient à mettre leurs phylactères et allaient jusqu’à se faire aider pour s’habiller, même le Sabbat !

Les chrétiens visitaient souvent les synagogues, écoutaient les sermons avec intérêt, bravant ainsi l’autorité ecclésiastique qui désapprouvait catégoriquement, et il arrivait que les rabbins retournent le compliment par une visite aux églises. On raconte qu’en certains endroits, quand le gouvernement de la cité ne permettait pas aux chrétiens d’entrer dans les maisons juives pour allumer le feu les jours du Sabbat, c’étaient bien souvent les gardiens du ghetto eux-mêmes qui s’acquittaient de la tâche ; et que, lorsqu’était prévue une perquisition destinée à dénicher des écrits interdits, les Juifs étaient maintes fois prévenus par des amis chrétiens. Selon un écrivain juif du XVIIème siècle, les Vénitiens étaient « plus aimables et plus amicaux avec les Juifs que tous les autres peuples du monde », tandis que, malgré les préjugés de certains patriciens et de certains zélotes, les gens ordinaires étaient « amicaux et avenants, ils les aimaient beaucoup ». Si aucun élément extérieur ne venait troubler cette harmonie, on aurait pu en dire autant des autres villes.

La fréquence avec laquelle, y compris à Rome, des édits dénonçaient les relations cordiales entre Juifs et chrétiens montre, s’il en était besoin, combien ces relations étaient courantes et naturelles.

***

Il n’aurait pu en être autrement, car le ghetto faisait partie intégrante, autant du monde italien que du monde juif, et aucune législation, si dure fût-elle, n’aurait pu abolir l’humanité partagée par deux composantes d’un même peuple.

 

Touché mais pas coulé, le quartier juif de Venise s'estime heureux après la crue | The Times of Israël

Traduit de l’anglais par Nadine Picard

Extrait de Cecil Roth, The History of the Jews of Italy, Part VIII : The Age of the Ghetto, Chapter XXIII : Life in the Ghetto, Philadelphia, 1946.

Cet extrait de l’Histoire des Juifs d’Italie (1946) forme le chapitre XXIII de la partie VIII : L’âge du Ghetto.

(Les sous-titres ont été ajoutés pour la publication sur Sifriatenou.com)

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Donatella Calabi, « 1516 : Le premier ghetto : Venise la cosmopolite et le ‘château des Juifs’ » in Pierre Savy, Katell Berthelot, Audrey Kichelewski (Sous la direction de), Histoire des Juifs : Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, 2020. Noté DC.
Michael Gasperoni (sous la direction de), « Le siècle des ghettos : la marginalisation sociale et spatiale des juifs en Italie au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, numéro 282, PUF, 2019. Noté MG. Compte-rendu très dense et d’une grande précision par Boris Czerny  dans Archives de sciences sociales des religions, Numéro 188,  2019, p. 324-325.
Isabelle Poutrin, « Du ghetto comme instrument de conversion », Conversion/Pouvoir et religion, hypotheses.org, 7 février 2015.
Cecil Roth
– The Last Florentine Republic (1924), New York, Russell & Russell, [copie 1968].
– History of the Jews in Venice (1930), New York, Schocken Books, 1975
– The History of the Jews of Italy, Philadelphia, The Jewish Publication Society of America, 1946. Recension in: Revue des études juives, tome 8 (108), janvier-juin 1948. p. 116.
– The Jews in the Renaissance, Philadelphia, Jewish Publication Society of America, 1959.
Simon Levis Sullam, « Réinventer la Venise juive : le Ghetto entre monument et métaphore », Laboratoire italien [En ligne], 15, 2014, Traduit de l’italien par X. Tabet, mis en ligne le 28 octobre 2015.

 

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