Venise: Vivre dans le ghetto de Cecil Roth (4)

Traduit de l’anglais par Nadine Picard

Extrait de Cecil Roth, The History of the Jews of Italy, Part VIII : The Age of the Ghetto, Chapter XXIII : Life in the Ghetto, Philadelphia, 1946.

L’école

A côté de la synagogue – et presque avant elle, si l’on parle de la considération dont elle jouissait – venait l’école. Celle-ci avait toujours occupé une place de premier ordre dans l’univers juif et, dans ce domaine, les Juifs d’Italie n’avaient rien à envier à leurs coreligionnaires. Une réglementation classique du XVIIIème siècle, dans une communauté de moins de mille âmes, prescrivait une école gratuite pour les garçons comme pour les filles, et tous la fréquentaient (à Ferrare, l’instruction était obligatoire jusqu’à l’âge de treize ans si les enfants étaient instruits en privé, et jusqu’à seize ans s’ils fréquentaient l’école gratuite de la communauté). Toutes les dépenses étaient prises en charge par des contributions volontaires, et l’on n’en acceptait aucune des parents. On enseignait la langue locale tout autant que l’hébreu. Il y avait au moins trois professeurs, autant d’assistants, et la taille des classes n’excédait pas vingt élèves environ. Les enfants les plus pauvres recevaient des repas gratuits et chaque année, au gros de l’hiver, pendant la fête de ‘Hanouka, on leur fabriquait des chaussures et des vêtements.
Lorsqu’ils quittaient l’école, les garçons étaient censés continuer leurs études jusqu’à l’âge de dix-huit ans et leurs employeurs avaient l’obligation de leur accorder le temps nécessaire à cette fin. Des professeurs privés donnaient également des cours de littérature locale, de versification, de musique et de danse. Les cours pour adultes étaient courants, et tout chef de famille considérait qu’étudier, ou assister à des conférences publiques pendant ses heures de liberté, allait de soi. À Rome, en 1745, on inaugura un Talmud Torah spécial pour les filles. L’enseignement élémentaire, et ceci était une des caractéristiques du judaïsme italien, était dirigé par des femmes, dans ce qu’on appellerait des Dame Schools (écoles enfantines). Le résultat de tout cela était qu’à une époque où l’analphabétisme était endémique, il était exceptionnel – voire inexistant – dans le ghetto. On rapporte qu’au XVIIIème siècle, dans le grand port de Livourne, il n’y avait qu’une seule école gratuite pour toute la population, avec un seul professeur, alors qu’il y en avait plusieurs financées par la communauté juive, et au sein desquelles tous les enfants, sans exception, étaient scolarisés.

Confréries, organisations, associations

Hormis l’enseignement, toutes les étapes de la vie étaient prises en charge par l’une des nombreuses confréries religieuses qui prospéraient dans le ghetto – à Rome, par exemple, on en comptait jusqu’à une trentaine, et une soixantaine à la grande époque de Livourne. En effet, la conception juive de la religion était suffisamment large pour inclure presque tous les domaines d’activité.
Nombreuses étaient les associations dont les buts étaient purement spirituels : elles pratiquaient le jeûne, la confession, les prières nocturnes, toutes choses destinées à éloigner la colère divine et à hâter la venue du Messie. À côté de celles-ci, il en était d’autres consacrées à l’étude qui, dans une perspective juive, constitue une forme alternative du culte, ou en est un complément. D’autres confréries encore s’occupaient de l’approvisionnement des nécessiteux en vêtements, nourriture et hébergement, ou les aidaient à accomplir leurs devoirs religieux. Une association aidait les jeunes accouchées, une autre s’occupait des circoncisions. Une confrérie fournissait leur dot aux jeunes mariées, une autre réconfortait les prisonniers. À chaque fois que se faisait sentir un besoin ou une nécessité, le malheureux pouvait compter sur le soutien de ses voisins, dans un domaine ou un autre. Quand un homme était frappé par la maladie, la confrérie des visiteurs de malades lui apportait réconfort, nourriture et médicaments ; lorsqu’il mourait, une confrérie s’occupait des endeuillés, une autre des obsèques, et une troisième de la veuve et des orphelins.

En outre, chaque ghetto avait son Hekdesh, mi-hôpital mi-hospice pour les indigents et les étrangers pauvres, tandis que, pour les plus fortunés, il existait généralement une auberge. À Venise et à Livourne, des confréries spéciales, financées par des impôts sur l’import/export, prenaient en charge le paiement des rançons pour les voyageurs juifs qui avaient été capturés et vendus comme esclaves par les Chevaliers de Malte ou les corsaires barbaresques, les uns comme les autres sans pitié pour les Juifs.
Outre les associations caritatives et religieuses, il y avait quelques organisations professionnelles, par exemple la Guilde des marchands juifs qui existait à Ferrare en 1693. Il faut aussi comprendre que des organisations comme la Guilde des tailleurs à Rome, ou celle des chiffonniers à Padoue, dont nous savons qu’elles avaient existé à des périodes légèrement antérieures, survécurent pendant la période du ghetto. À la fin du XVIIème siècle, à Modène, la Guilde des marchands et la Guilde des chiffonniers fusionnèrent. (Il faut noter que des sociétés d’entraide, liées à l’occasion à des activités religieuses et associées à des lieux de culte, étaient, sinon aussi courantes, mais néanmoins habituelles dans la vie italienne en général ; il est certain qu’il existait des influences réciproques).

Università degli ebrei : administrer les affaires de la communauté

La communauté juive, università degli ebrei, représentait le ghetto en sa qualité de collectif ; ses représentants officiels étaient autorisés à agir au nom de leurs coreligionnaires sur les plans juridique et politique. On ne peut pas dire que ce système de gouvernement fût démocratique. Certains détails variaient selon les lieux, mais une structure générale se dégage. Les responsables – massari (délégués communautaires), gastaldi (présidents), jattori (administrateurs)etc. – qui assumaient en général leur office deux par deux, à tour de rôle, pendant deux mois, étaient choisis par tirage au sort au sein d’un petit conseil de responsables qu’ils présidaient. Il y avait un autre conseil, dont les membres étaient plus nombreux, mais qui se réunissait plus rarement et prenait les décisions concernant les affaires importantes. Ces deux conseils étaient élus par une Congrégation Générale (Congregazione di pagatori : assemblée des contribuables) qui regroupait les plus gros contributeurs à l’impôt communal.
Au fil du temps, le minimum prescrit pour l’impôt augmenta, et l’assemblée tendit à se réduire : à Ferrare, par exemple, à la fin du XVIIIème siècle, elle ne comprenait pas plus de trente membres sur un total au moins dix fois plus important de foyers ; tandis qu’à Padoue, au cours du XVIIème siècle, le nombre d’électeurs s’amenuisa pour passer de quarante à quatorze, au grand désespoir du rabbin Isaac Vita Cantarini, aux idées plutôt démocratiques. Le prolétariat était ainsi privé de toute voix dans la conduite des affaires, ce qui reflétait la tendance croissante vers l’oligarchie qu’on retrouvait de façon générale dans la vie politique. En plus du massari qui avait un rôle politique, il y avait, dans les villes plus grandes, d’autres fonctionnaires aux noms similaires  qui s’occupaient des différents aspects de l’administration : le massari del ghetto, pour la discipline interne, le massari della polizia, pour les questions sanitaires, le massari alla carità, chargé des affaires caritatives. Ces exécutants étaient choisis par tirage au sort, pour garantir à terme la participation de chacun, et il était impossible de refuser de servir.
À l’università degli ebrei ainsi organisée incombait, année après année, la tâche de lever le lourd impôt exigé par le gouvernement en échange de sa tolérance. À cela s’ajoutaient les dépenses internes à la communauté : l’entretien de la synagogue, l’aide aux pauvres, le nettoyage du cimetière, et le salaire des officiels de la communauté. Parmi ceux-ci, on comptait non seulement ceux qui étaient en relation directe avec la vie religieuse, comme le rabbin et le bedeau, mais aussi des officiels comme le sagatino (l’abatteur rituel), le secrétaire et l’éboueur.
Dans les villes plus importantes, il y avait également un facteur dont le salaire était si lucratif qu’il lui permettait de payer pour avoir l’exclusivité de l’emploi.
Il fallait, en plus, dégager un salaire pour les gardiens du ghetto, qui n’étaient pas nommés par les Juifs, et dont les Juifs se seraient le plus souvent volontiers passés. Les sommes nécessaires au paiement de ces dépenses étaient collectées grâce à un impôt proportionnel aux revenus ou au capital.
Dans ce cercle restreint, où chacun était non seulement le voisin de l’autre, mais aussi son concurrent en affaires, il n’était pas facile de vérifier la fortune des uns et des autres ; c’est pourquoi il incombait à chacun d’estimer sa contribution en son âme et conscience. À Venise, à Padoue et dans d’autres villes, cette estimation était effectuée par une commission secrète de tansadori (chargés de la répartition des impôts), dont l’identité était cachée à l’ensemble des autres contribuables. Dès la fin du XVIIème siècle, on étendit un nouveau système, connu sous le nom de cassella, du nom de la « boîte » dans laquelle on prélevait, à une date donnée, les sommes récoltées. Dans d’autres villes, on mettait aussi dans certains bâtiments du ghetto ces boîtes de collecte dans lesquelles on pouvait déposer immédiatement le pourcentage prescrit des commissions de courtage. Les principes qui régissaient le système, qui différaient beaucoup de ville à ville, paraissaient régulièrement sous forme d’imprimés qui permettaient de guider les contribuables. À Mantoue, où le niveau d’instruction semble avoir été particulièrement élevé, ces textes étaient distribués en hébreu, et ailleurs en italien. Dans certains endroits, en guise d’encouragement, on faisait à la synagogue un sermon spécial, qui insistait sur les besoins de la communauté et jetait l’opprobre sur l’évasion fiscale. Une malédiction générale était proclamée contre ceux qui, sciemment, seraient négligents – pénalité spirituelle qui, malgré tout, était plus à craindre que toute simple punition matérielle. Cependant, il était parfois impossible de rassembler la totalité des sommes exigées ; les communautés s’endettaient pour pouvoir remplir leurs obligations et, au cours du XVIIIème siècle, plus d’une fut réduite à la faillite.
C’est peut-être à Rome en particulier que le système était le plus complexe. Au XIIème siècle, Benjamin de Tudèle avait remarqué que la communauté n’était soumise à aucun impôt spécial. Mais à présent, en plus des prélèvements fiscaux, occasionnels mais exorbitants, des impôts réguliers servaient entre autres à l’entretien de la Casa dei Catecumeni (un institut catholique imaginé par Ignace de Loyola, où les infidèles recevaient une préparation pour devenir chrétiens), et y étaient inclus des impôts auxquels avaient été astreintes des communautés disparues depuis 1569 ; il y avait un impôt pour financer le carnaval, un autre pour les jeux annuels de Monte Testaccio et de Piazza Navona (impôt sans fondement car les jeux n’existaient plus), un autre encore, versé sur le compte de pension d’un certain apostat, et qui fut prolongé de façon permanente après sa mort.
Ici, la base du système financier était un impôt, non sur le revenu, mais sur la propriété sous toutes ses formes. Il fut autorisé officiellement en 1577 et fixé à 5 % au siècle suivant. Il y avait, en outre, une taxe sur les foyers et une taxe sur la viande qui constituaient l’une des sources de revenus les plus lucratives. Dans les autres États pontificaux, la taxe sur le capital continua aussi d’être imposée, quoiqu’à un taux beaucoup plus bas : 3 % à Ferrare, 1% (et plus tard 1.25%) à Ancône. Définir le montant de la taxe pour les visiteurs était délicat, d’autant plus que ces derniers n’obtenaient de droit de résidence qu’au prix de nombreuses difficultés ; ceci conduisit à des controverses sans fin entre certaines villes comme, au XVIIIème siècle, Vérone et Mantoue. Parfois, à l’inverse, des communautés comme celle de Mantoue et de Modène concluaient des pactes de réciprocité, accordant aux membres de l’autre communauté les mêmes droits qu’à leurs propres membres.
En plus de l’impôt direct, les communautés juives avaient souvent l’obligation de prêter de l’argent à leurs gouvernements respectifs qui, en réalité, ne différaient pas tant l’un de l’autre. Ainsi, les communautés juive des territoires vénitiens durent-elles avancer un demi-million de ducats, avec un intérêt de seulement 4%, entre 1669 et 1691. Finalement, les communautés juives locales prêtèrent de façon perpétuelle au trésor un capital fixe d’un million et demi de ducats, à un taux d’intérêt qui variait, mais qui n’était jamais très élevé. Le contrôle qu’exerçait la communauté était non seulement très étendu, mais aussi très approfondi. Elle avait, du moins en théorie, un droit de veto sur les nouveaux arrivants ; malheureusement, la bienveillance juive, d’un côté, et la cupidité gouvernementale, de l’autre, faisaient que ce principe tendait à être foulé aux pieds. Quoiqu’en certains endroits, dans les États pontificaux en particulier (à Rome à partir de 1692 et à Ferrare à partir de 1708), l’autorité des tribunaux juifs fût finalement réduite aux questions d’ordre religieux, une indépendance judiciaire continua à s’exercer ailleurs – par exemple à Livourne, à Modène, et à Mantoue, où un accord sur de nouvelles réglementations pour les procédures légales fut conclu par les représentants juifs, et ratifié par le duc en 1691 (…).
De façon générale, on peut dire que le pouvoir juridique tendait, comme c’était le cas à Venise, à passer des mains des rabbins à celles des dirigeants laïcs de la communauté qui firent appliquer un système d’arbitrage plutôt qu’une jurisprudence talmudique sophistiquée. Quand un Juif se présentait au tribunal de la cité, il devait prêter devant le rabbin un serment particulièrement élaboré sur les phylactères (tefilines) qu’il portait pour prier. Ces formalités grotesques, sur lesquelles on semble avoir beaucoup insisté ailleurs, ne semblent pas avoir perduré ici.
Pour freiner les conduites ostentatoires et les dépenses exorbitantes qui, compte tenu de l’hostilité des Gentils, étaient doublement dangereuses, presque chaque communauté avait son code de lois somptuaires, connu généralement sous le nom de pragmatica, régulièrement revu et publié. La communauté de Mantoue fit paraître périodiquement, à partir de 1598, des affiches en hébreu, apposées sur les murs de la synagogue et d’autres lieux publics, qui donnaient à la maîtresse de maison des instructions détaillées concernant les tenues qu’elle pouvait ou ne pouvait pas porter, ce dont elle avait ou n’avait pas le droit de garnir sa table, y compris pour les occasions spéciales, et cela pendant les sept années suivantes.
D’autres communautés (Rome, Ancône, Reggio, Modène, etc.) publièrent leur réglementation en italien, sous forme d’opuscules. À Venise, les lois somptuaires de 1696-1697 interdisaient à quiconque de porter plus de deux rangs de brocart ou de dentelle, ou de dépenser plus de douze ducats pour une perruque, quatre pour un éventail, cinq pour un manchon. À l’occasion de toute fête privée, on ne pouvait gaspiller plus de deux ducats pour les fleurs, et le nombre d’invités ne devait pas excéder vingt. À Ferrare, en 1748, les bals masqués étaient interdits lors des mariages ou des circoncisions – ce qui parfois produisait des effets malheureux, même dans le ghetto.
En 1766, la Pragmatica d’Ancône spécifiait le nombre de torches dont pouvait disposer le fiancé lorsqu’il allait rendre visite à sa promise, la somme d’argent qu’il pouvait dépenser pour lui offrir le bouquet de mariage ainsi que pour l’éclairage lors de la signature du contrat de mariage ; enfin, il était interdit de lancer des fleurs ou des friandises le long du cortège nuptial.
Pour les fêtes comme le mariage, le nombre d’invités tout comme le nombre de plats qui devaient figurer au menu était également réglementé de façon précise, mais un détail caractéristique mérite d’être noté : il n’y avait pas de limite au nombre de pauvres qu’on accueillait. Certains codes interdisaient les jeux de cartes et les jeux d’argent, sauf à certaines occasions – autre souci des autorités communautaires, qui provoqua au moins une fois une vigoureuse protestation de la part d’un rabbin érudit, mais revendicatif, qui avait un faible pour les jeux de cartes et qui prouva par a+b que la mesure était ultra vires, autrement dit qu’elle constituait un abus de pouvoir de la part des autorités.

A suivre

Cet extrait de l’Histoire des Juifs d’Italie (1946) forme le chapitre XXIII de la partie VIII : L’âge du Ghetto.

(Les sous-titres ont été ajoutés pour la publication sur Sifriatenou.com)

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Donatella Calabi, « 1516 : Le premier ghetto : Venise la cosmopolite et le ‘château des Juifs’ » in Pierre Savy, Katell Berthelot, Audrey Kichelewski (Sous la direction de), Histoire des Juifs : Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, Paris, PUF, 2020. Noté DC.
Michael Gasperoni (sous la direction de), « Le siècle des ghettos : la marginalisation sociale et spatiale des juifs en Italie au XVIIe siècle », Dix-septième siècle, numéro 282, PUF, 2019. Noté MG. Compte-rendu très dense et d’une grande précision par Boris Czerny  dans Archives de sciences sociales des religions, Numéro 188,  2019, p. 324-325.
Isabelle Poutrin, « Du ghetto comme instrument de conversion », Conversion/Pouvoir et religion, hypotheses.org, 7 février 2015.
Cecil Roth
– The Last Florentine Republic (1924), New York, Russell & Russell, [copie 1968].
– History of the Jews in Venice (1930), New York, Schocken Books, 1975
– The History of the Jews of ItalyPhiladelphia, The Jewish Publication Society of America, 1946. Recension in: Revue des études juives, tome 8 (108), janvier-juin 1948. p. 116.
– The Jews in the Renaissance, Philadelphia, Jewish Publication Society of America, 1959.
Simon Levis Sullam, « Réinventer la Venise juive : le Ghetto entre monument et métaphore », Laboratoire italien [En ligne], 15, 2014, Traduit de l’italien par X. Tabet, mis en ligne le 28 octobre 2015.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.