À quel point la Suisse est-elle vraiment neutre?

Certains estiment que la neutralité est un impératif éthique, d’autres critiquent cette mise à l’écart passive. Découvrez les différents avis. La Suisse est même candidate à un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.  Alors que d’autres États disent adieu à la neutralité classique, la Suisse s’accroche à son rôle particulier. Mais, elle aussi s’est éloignée du concept traditionnel de neutralité – et plus encore depuis la guerre que la Russie mène en Ukraine.

Neutralité depuis 1815

Quand les puissances qui venaient de vaincre Napoléon ont accordé à la Suisse la neutralité perpétuelle lors du Congrès de Vienne en 1815, l’accord prévoyait que la Confédération ne participerait pas aux conflits et ne fournirait pas de mercenaires, en échange de quoi aucune autre guerre ne serait menée sur son territoire. Au cours du XXe siècle, le droit de la neutralité, défini de manière plutôt étroite, fait place à une politique de neutralité volontaire: les États neutres se comportent en politique étrangère d’une manière qui fait que les autres pays se fient à leur neutralité et tablent sur le fait qu’ils resteront en dehors d’un potentiel conflit.

La neutralité est absolue, sans influence ni pression. L’interdiction récente de la Russie, due à l’influence des États-Unis et de l’Union européenne pour des objectifs à court terme, place toutes les décisions futures sous le même éclairage.
Plus de la moitié du monde s’est abstenue et c’est une position neutre. Les pays qui se sont abstenus sont peut-être peu nombreux, mais ils représentent plus de 60 % de la population mondiale et la moitié du PIB mondial. Que signifie exactement la neutralité et quelles sont ses limites ? Certes, la non-ingérence dans le conflit d’autrui est un concept facile à comprendre. En revanche, une maxime des lois des pays civilisés stipule que le silence vaut consentement. En pratique, une personne consciente d’un crime sans agir devient complice. A quoi sert la justice quand on ne peut pas prononcer de sentence ? Cette guerre russe contre l’Ukraine est devenue l’épreuve de vérité d’une question fondamentale pour notre pays. En effet, la violation flagrante des Conventions de Genève et des Droits de l’Homme aurait pu être répondue uniquement par des protestations diplomatiques. Mais sans la mise en œuvre des sanctions imposées par la communauté internationale, la Suisse serait devenue le moyen évident de les contourner.
Notre gouvernement a pris la décision délicate d’adopter ces embargos et, en réponse immédiate, notre pays a obtenu le statut de nation « inamicale ». Oui, cette guerre est un drame pour les peuples ukrainien et russe qui ont souvent des liens familiaux étroits. D’un autre côté, les citoyens russes ne sont autorisés à n’avoir que l’opinion de leurs dirigeants. Si nos intérêts commerciaux étaient une raison suffisante, nous devrions également entretenir des relations amicales avec des organisations comme la mafia…

L’adhésion à l’OTAN, selon la tradition est incompatible avec la neutralité

De nombreux États européens auparavant neutres, comme la Belgique, le Luxembourg, le Danemark et la Norvège, rejoignent l’OTAN, une alliance de défense militaire. Cela était pourtant formellement interdit selon la tradition de la loi sur la neutralité.  La Suisse elle aussi coopère depuis des années avec l’OTAN, dont elle n’est toutefois pas membre. Elle recherche des coopérations militaires afin d’exercer sa «capacité de collaboration avec d’autres pays». En cas d’urgence, elle veut en effet pouvoir se défendre en commun avec les pays voisins.

La Suisse restera neutre jusqu’au cas d’urgence

La Suisse s’est aussi éloignée du concept traditionnel de neutralité pour se rapprocher de la communauté internationale: elle a rejoint l’Organisation des Nations unies en 2002. Depuis, elle doit aussi accepter les sanctions de l’ONU, même si l’on sait que cette arme n’est pas toujours efficace. La Suisse part du principe que le droit de la neutralité ne s’applique pas aux missions militaires de l’ONU car, après tout, le Conseil de sécurité «veut rétablir la paix dans le monde». Ainsi, l’adhésion de la Suisse à l’ONU ne pose aucun problème. L’expert autrichien en droit international Peter Hilpold de l’Université d’Innsbruck estime quant à lui que «la neutralité au sens classique du terme est difficilement compatible avec une adhésion à l’ONU et encore moins avec une adhésion à l’UE».

A quel point la Suisse doit-elle être neutre?

Certains estiment que la neutralité est un impératif éthique, d’autres critiquent cette mise à l’écart passive. Découvrez les différents avis. La Suisse est même candidate à un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Selon le gouvernement, cela est compatible avec la neutralité car l’ONU n’est pas une alliance militaire et les mesures coercitives du Conseil de sécurité ne concernent que très rarement des guerres entre États. L’ancienne ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey expose également dans un livre les raisons pour lesquelles elle estime que la candidature helvétique est compatible avec la neutralité. Mais la neutralité n’est pas qu’un concept juridique, elle fait aussi partie de l’image de la Suisse. Celles et ceux qui critiquent cette candidature estiment que le pays y met en jeu une de ses «marques de fabrique», qui serait la neutralité.

Qu’apporterait à la Suisse un siège au Conseil de sécurité?

Selon l’experte en droit international Elisabeth Hoffberger-Pippan de l’Institut allemand de politique internationale et de sécurité à Berlin, la population n’est pas toujours consciente que l’adhésion à l’UE ou à l’ONU peut aller de pair avec une certaine dilution de la neutralité. Lorsque l’Autriche a adhéré à l’UE, sa Constitution a dû être adaptée pour pouvoir mettre en œuvre des mesures en matière de politique étrangère et de sécurité commune incompatibles avec une compréhension traditionnelle de la neutralité autrichienne, constate l’experte. «À l’occasion de la deuxième guerre du Golfe, l’Autriche a autorisé les survols parce que le Conseil de sécurité des Nations unies avait autorisé le recours à la force», précise-t-elle. On oublie généralement aussi que l’Autriche et la Suisse participent au Partenariat pour la paix de l’OTAN. Cela est en principe compatible avec la neutralité autrichienne.

En Suisse aussi, la perception de la neutralité et l’application de la politique de neutralité diffèrent.

«La neutralité pratiquée par la Suisse est un outil purement politique» «La Suisse n’a clairement pas non plus été toujours neutre», déclare Stefanie Walter, professeure de relations internationales et d’économie politique à l’Université de Zurich. «Pendant la guerre froide, par exemple, la Suisse était implicitement du côté de l’Ouest. De plus, elle a une position sur les droits humains.»  En février 2022, la Suisse, après quelques jours de flottement, a repris à son compte l’intégralité des sanctions décidées par l’Union européenne après l’attaque contre l’Ukraine. À l’étranger, cela a été interprété comme un déni de neutralité. «Même la Suisse prend des sanctions», a lancé le président américain Joe Biden dans son discours sur l’état de l’Union du 1er mars. La Suisse prend les mêmes sanctions que l’UE contre la Russie Certaines personnalités appellent d’ailleurs la Suisse à ne pas rester silencieuse face aux violations des droits humains.

Le danger de la neutralité suisse

D’autres estiment que la Suisse ne peut servir de médiateur que si elle ne prend pas position au préalable. «Prendre position est un poison pour la neutralité» . Peter Hilpold observe que les États neutres du XXIe siècle attendent un traitement spécial en échange de leur neutralité. Formulé de manière plus positive: «Ils associent la neutralité à une offre de services spéciaux à la communauté internationale, comme la Suisse le fait dans le domaine humanitaire ou avec ses ‘bons offices’.» Stefanie Walter considère également que c’est une force des États neutres de pouvoir agir en tant que médiateurs. La Confédération a un rôle particulier à jouer à cet égard: «Contrairement à l’Irlande, l’Autriche et la Suède, la Suisse a décidé de ne pas devenir membre de l’Union européenne», explique-t-elle. C’est aussi pourquoi la Suisse est perçue comme plus neutre, ajoute l’experte.

La Suisse doit maintenant faire face à de nouveaux défis, ceux que posent les cyberguerres sont en augmentation. On en voit des exemples frappants dans le conflit en Ukraine, qui se joue non seulement sur le terrain, mais aussi sur Internet. En principe, la neutralité suisse s’applique également dans le monde virtuel, mais de nombreuses questions restent encore sans réponse. Fin 2020, le pays a formulé sa «politique numérique extérieure»

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