Splendeurs et misères d’une famille de l’aristocratie juive italienne au temps du fascisme.

« Je revoyais (…), comme si je l’avais carrément devant les yeux, la tombe monumentale des Finzi-Contini : une tombe laide, c’est vrai – c’est ce que j’avais sans cesse entendu dire à la maison, depuis le plus jeune âge -, mais néanmoins toujours imposante, et significative, ne serait-ce que pour cela, de l’importance de la famille.

Le Narrateur du Jardin des Finzi-Contini, dans le prologue à son récit, contemple d’antiques monuments étrusques situés dans la banlieue de Rome. Ce spectacle grandiose évoque dans son souvenir une autre tombe monumentale : celle qui aurait dû être l’ultime demeure de toute une famille chère à son coeur. Cette association déclenche le souvenir et ouvre la voie à un récit mémoriel ; mais s’annonce déjà également au lecteur, par anticipation, le sort réservé à la famille Finzi-Contini, véritables seigneurs dont le prestige aristocratique est au centre du roman de Giorgio Bassani.
Les Finzi se trouvent en effet voués à une déchéance et à une disparition dignes des tragédies antiques les plus sombres. Ce destin cruel et inexorable qui s’acharne sur l’une des familles les plus éminentes de l’élite juive ferraraise est sans aucun doute rendu encore plus tragique et funeste précisément par l’origine juive de ses membres et le contexte historique, à savoir l’Italie fasciste des lois raciales de 1938. Presque tous périront en effet dans les camps de concentration et ne seront sauvés de l’oubli que par le témoignage du Narrateur, ami des deux enfants Finzi-Contini, Alberto et surtout Micòl à laquelle il voue un amour juvénile proche de l’adoration.

Si le roman se construit autour de cette tragédie familiale et de l’histoire individuelle du clan Finzi-Contini, Giorgio Bassani fait également revivre la Ferrare juive, elle aussi désormais disparue. Les Finzi-Contini partagèrent en effet le sort de leur communauté, qui était également celle de l’auteur, issu lui-même d’une riche famille juive ferraraise. Les individus, bien que vivants, comme la famille Finzi-Contini, en retrait par rapport à leurs coreligionnaires, n’ont pas échappé au destin collectif qui est celui de leur peuple ; histoire individuelle et Histoire collective entrent en résonance tout au long du roman.
Le jardin des Finzi-Contini entrelace très finement plusieurs genres romanesques : la fresque familiale, l’évocation historique et, le principal, le récit d’un amour de jeunesse.

Les Finzi-Contini : histoire d’un destin familial

Le titre du roman évoque d’emblée la dimension familiale du récit bassanien ; à cet égard, l’écrivain s’inscrit à la suite d’autres sagas familiales du XXème siècle qui retracent la décadence fatale de grandes familles aristocratiques ou bourgeoises, qu’il s’agisse de la famille du prince de Salina (dans Le Guépard// en italien Il Gattopardo de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, 1958, publié à titre posthume) mais aussi celle des Buddenbrook (dans Les Buddenbrook : le déclin d’une famille de Thomas Mann// en allemand Buddenbrooks: Verfall einer Familie, 1901) ou celle Forsyte (John Galsworthy dans La Dynastie des Forsyte// en anglais The Forsyte Saga, 1922).
À l’instar de ces familles de notables, les Finzi-Contini vivent dans le souvenir d’un passé glorieux, celui du grand-père, Mosè Finzi-Contini, fondateur de la lignée, qui acquit le terrain où fut établie la maison, ainsi que dans une généalogie quasi aristocratique, déclinée au début du roman par le Narrateur et qui comprend les barons Artom de Trévise et la famille Herrera de Venise, dont sont respectivement issues la grand-mère et la mère.
Cet orgueil familial, nourri par la conscience d’appartenir à une sphère supérieure au sein du milieu juif ferrarais, se ressent dans leur manière distinguée de se comporter au Tempio (synagogue), dans la parfaite maîtrise de l’hébreu du père, le professeur Ermanno, et sa prononciation toscane et non ferraraise qui les séparent « public distrait, chuchotant, italien »//platea distratta, bisbigliante, italiana (Édition Feltrinelli, p. 31) mais surtout dans le fait que Micòl et son frère ne fréquentent ni le lycée juif ni son équivalent public mais bénéficient de leçons privées, suivant le modèle aristocratique. Au sein même de leur communauté, les Finzi-Contini constituent donc une entité à part, isolée dans un monde propre. Ils évoluent dans un autre univers, non seulement temporel et spatial mais aussi mental, qui s’exprime jusque dans la langue qu’ils parlent, caractérisée par l’utilisation d’un sociolecte, le « finzi-continien », que le Narrateur découvre auprès de Micòl :
« [Alberto et Micòl]  parlaient tous deux de la même manière, c’est-à-dire en faisant ressortir les syllabes de certains termes dont eux seuls semblaient connaître le sens véritable, le poids véritable, et, à l’inverse, en glissant bizarrement sur celles d’autres termes, que l’on aurait considérées comme bien plus importantes.

Le monde finzi-continien, monde en soi, clos sur lui-même et dans lequel le temps semble ne pas avoir de prise, est symbolisé tout au long du roman par le motif du jardin de la magna domus, défini par Stelio Cro, dans un entretien avec Giorgio Bassani comme « le cœur de [son] poème romanesque ».
Comme l’a montré Sophie Nezri-Dufour, le jardin des Finzi-Contini atteint les dimensions d’un mythe, échappant aux lois du temps qu’il semble retenir entre ses murs. Par cela même, il devient le lieu dans lequel se manifeste de manière exacerbée ce que S. Nezri-Dufour qualifie de spirale incessante du souvenir ; le passé y est comme à jamais figé, si bien que Micòl et le héros, lors d’une promenade à un âge un peu plus avancé, se remémorent ensemble avec nostalgie le temps de leur première rencontre dont le jardin apparaît comme un témoin éternel. C’est que le jardin se fait « temple de la mémoire », qu’il s’agisse de la mémoire du temps heureux et insouciant de l’enfance, de la mémoire familiale mais aussi, par sa forme de ghetto sacré, de la mémoire et de la conscience d’une identité particulière, l’identité juive des protagonistes qui, par-delà les conditions sociales, les unit à jamais d’un lien indéfectible dans une même communauté de destin.

Les dernières heures de la Ferrare juive

En un temps où la littérature consacrée à la persécution et à l’extermination des Juifs au cours de la Shoah était encore largement taboue en Italie (Si c’est un homme de Primo Levi// en italien Se questo è un uomo, publié en 1947, fait à ce titre exception), Le jardin des Finzi-Contini se veut aussi un fervent hommage à une communauté disparue, victime de la haine fasciste, celle des Juifs de Ferrare dont la vie se trouve relatée à plusieurs endroits du roman, à travers ses rites, ses traditions et ses fêtes.

Le premier grand passage qui nous laisse pénétrer au cœur de la Ferrare juive des années 30 est le récit des offices religieux à la synagogue. On y découvre, au sein d’un même groupe religieux, une incroyable diversité, elle aussi à jamais perdue, héritage des différentes origines familiales des Juifs de Ferrare : synagogues de rite italien et allemand, qui coexistent sans que leurs membres ne se mêlent, et aussi synagogue levantina (pour les Juifs originaires de l’Empire ottoman), réservée à une élite de quatre ou cinq familles. Autant de centres de la vie juive ferraraise dont l’organisation et la complexité échappent complètement au regard extérieur qui, comme le remarque le jeune héros, ne saurait distinguer le Juif italiano du Juif tedesco :
« Eh bien, nous seuls, Juifs, c’est vrai, mais élevés dans l’observance d’un même rite, pouvions nous rendre véritablement compte de ce que voulait dire avoir son banc familial à la synagogue italienne, là-haut au second étage, au lieu du premier, à la synagogue allemande, si différente de par son assemblée sévère, presque luthérienne, de groupes de bourgeois fortunés.

Le Narrateur en tire à son tour une grande fierté, celle d’appartenir à un univers hermétique, dont, par ses origines, il connaît les secrets, transmis de génération en génération, pouvant ainsi prétendre à juste titre en être, par la puissance de l’écriture, le dernier porte-parole. Car ce monde qu’il décrit en est à son crépuscule et il le verra, de ses propres yeux d’adolescent, s’écrouler et disparaître.
Cette fin sinistre qui guette les siens, il en a le sombre pressentiment lors du festin familial de Pessa‘h, fête célébrant la sortie d’Egypte du peuple hébreu délivré de l’esclavage imposé par Pharaon. Le repas familial, qui aurait dû être l’occasion de retrouvailles joyeuses, se transforme au contraire bien vite en une rencontre spectrale où vivants et morts se mêlent sans que les uns puissent être distingués des autres. Pessa’h revêt des allures de Yom Kippour :
« la table avait pris un aspect très similaire à l’aspect offert par les soirs du Kippour, quand on la préparait seulement pour Eux, les morts de la famille, dont les os gisaient dans le cimetière au fond de la via Montebello, et pourtant ils étaient bien présents, ici, en esprit et en effigie. Ici, à leur place, ce soir, nous étions assis, nous les vivants.

Face à cette vision cauchemardesque où il se voit seul survivant face à une chaîne continue de morts, le Narrateur finira par s’extirper du festin morbide pour rejoindre Micòl et Alberto, eux que la mort n’épargnera pas non plus. L’esclavage en Égypte et la mort à laquelle avaient jadis échappé les premiers nés hébreux ne sont plus derrière les Juifs ferrarais mais bien devant eux.

Entre instant éphémère et éternité : récit d’un amour de jeunesse

Image extraite du Jardin des Finzi-Contini, film réalisé par Vittorio de Sica (1970)/Dominique Sanda, Lino Capolicchio/ « Nous nous regardions fixement l’un l’autre. Au-dessus d’elle, le ciel était bleu et compact un ciel chaud et déjà estival, sans le moindre nuage ; Rien ne pourrait le changer, ce ciel, et rien, effectivement, ne l’a changé, du moins dans le souvenir».

Cette descente en enfer historique des Juifs ferrarais s’accompagne d’une descente aux Enfers, véritable catabase aux résonances dantesques, du Narrateur alors adolescent, pour reprendre l’expression de S. Nezri-Dufour.
 Le jardin des Finzi-Contini peut et doit en effet aussi être lu comme un voyage initiatique vers l’amour, la mort et le temps dans lequel la guide, nouvelle Béatrice, n’est autre que la blonde Micòl, à la beauté angélique.
Micòl, dont le nom déjà traduit l’orgueil aristocratique et la fin tragique tout à la fois, puisqu’il s’agit de la première épouse du roi David, punie de stérilité par le Dieu biblique pour s’être moqué des danses du roi devant l’Arche d’Alliance (II Samuel 6 : 16), initie le jeune homme à son monde, le faisant pénétrer dans le jardin, sorte d’Eden où il vivra son premier amour avant d’être chassé par la jeune fille qui rejette ses avances.
Cette dévotion amoureuse toute juvénile, qui n’est pas sans rappeler l’amour que le Narrateur enfant de la Recherche nourrit pour la blonde Gilberte, la fille de Swann, amour fétichiste à bien des égards, devient dès lors le cadre d’un apprentissage douloureux qui est celui de l’arrachement au monde de l’enfance, sorte d’âge d’or vers lequel le héros tourne sa nature mélancolique.
Une fois chassé du jardin par sa bien-aimée qui préfère choisir symboliquement l’apathie d’une vie recluse dans la magna domus, une mort anticipée donc, à un amour qui l’aurait contrainte à quitter son jardin et son univers, le Narrateur connaît une amère désillusion – celle d’un amour à jamais figé dans son incomplétude, car il n’aura pas même pu embrasser l’aimée-.
Cette déception le conduit à une « progressive descente dans l’entonnoir sans fond du Maelström//progressiva discesa nell’imbuto senza fondo del Maelström », chute du paradis désormais perdu. Mais c’est cette chute qui, par un effet de retournement, lui permet de se détacher du charme qu’opéraient sur lui tant Micòl que le jardin, deux entités qui le ramenaient sans cesse au temps de l’enfance et à la nostalgie. La nostalgie constitue en effet l’élément-clé de l’affinité élective qui existe entre le Narrateur et Micòl, entre deux solitudes, deux caractères qui partagent un même goût pour le regard jeté vers le passé, dans une volonté de fixer l’éphémère et d’échapper ainsi à la course effrénée du temps :
« Tel était ‘notre’ vice : avancer avec la tête perpétuellement tournée en arrière. »

Avancer la tête tournée en arrière : un jeu d’enfant et d’adolescent que la dure réalité nie à chaque instant et auquel le Narrateur devenu adulte devra renoncer.
Ce premier amour pour Micòl Finzi-Contini, déçu dans ses espérances – la belle se dérobe aux tentatives du jeune homme de l’embrasser, prenant la rigidité d’une statue, déjà privée de vie en un signe prémonitoire – représente un moment-charnière dans la vie du Narrateur.
En tant que tel, il est destiné dès son commencement à disparaître, tout comme l’objet de cet amour, soumis à une double disparition : celle, dramatique, de la séparation et celle, tragique, de la déportation.
Cet amour porte en lui son caractère éphémère de transition ; c’est un amour qui se nourrit d’instants, véritables scènes picturales qui, à l’image de la vision de Micòl appelant le Narrateur du haut du mur d’enceinte de la magna domus, accèdent à une éternité par la mémoire et l’écriture :
« Combien d’années se sont écoulées depuis ce lointain après-midi de juin ? Plus de trente. Pourtant, si je ferme les yeux, Micòl Finzi-Contini est toujours là, accoudée au mur d’enceinte de son jardin, me regardant et me parlant.
Au point d’évoquer en chaque lecteur des expériences et souvenirs personnels, comme cristallisés autour de ces épisodes qui acquièrent un caractère quasi mythique.
En ce sens, Le jardin des Finzi-Contini appartient à ces romans d’apprentissage qui, comme, par exemple, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (1913), dépeignent l’abandon du monde de l’enfance, monde associé au rêve, à l’innocence et à une éternité illusoire vouée à prendre fin tragiquement ; c’est là qu’intervient le personnage de la jeune fille inaccessible, comme sortie d’un rêve, qui sera le catalyseur de ce déchirement dans la souffrance et les blessures sans lequel le héros ne peut devenir un homme.

Giorgio Bassani/Années 1970

Le Jardin des Finzi-Contini demeure donc un roman inclassable, singulier, dans lequel se mêlent les caractéristiques du conte, du roman d’apprentissage et de la fresque historique et familiale, sans que l’un de ces genres ait nettement la prévalence sur les autres.
Suivant le modèle proustien, il se présente comme un vaste édifice du souvenir, un temple de la mémoire à l’image du jardin de la famille Finzi-Contini, qui se donne pour but de sauver une famille, un amour de jeunesse, une communauté, celle des Juifs de Ferrare, mais aussi un peuple, le peuple juif dans son ensemble, dont l’antiquité est rappelée aux portes de Rome dans un prologue fortement symbolique, des affres de l’oubli, seconde mort. Aussi, quand bien même le roman est marqué par le renoncement du Narrateur à une certaine nostalgie après une déception amoureuse, la nostalgie n’en est-elle jamais tout à fait absente – nostalgie d’un monde irrémédiablement englouti par le temps et la cruauté des hommes – comme si le charme qui réside autour de ce jardin mystérieux ne pouvait être complètement rompu.
Pourtant, désormais adulte, le Narrateur y a trouvé un remède, celui de l’écriture, propre à fixer le passé par un travail de rétrospection et capable de panser les blessures.

Dans son roman L’ignorance (2003), Milan Kundera explique la nostalgie qui pousse irrémédiablement le rusé Ulysse vers son Ithaque chérie, en quelque lieu qu’il se trouve, par son ignorance de ce que son île natale est devenue ; le Narrateur du Jardin des Finzi-Contini, au contraire, sait ce qu’est devenue la Ferrare de son enfance et de son adolescence, entièrement transformée à l’instar de la magna domus qui, endommagée par les bombardements de 1944, abrite désormais une cinquantaine de familles de sfollati (personnes déplacées). Et c’est précisément ce savoir qui motive sa nostalgie d’une époque et d’une ville révolues qu’il entend ressusciter. En effet, de même que le souvenir éternel de Micòl défie les ravages du temps et de la mort, de même, par la force prodigieuse de la mémoire et de l’écriture qui s’en fait l’écho, les traces de la vie juive à Ferrare demeurent à jamais vives.

Source : sifriatenou.com

1 COMMENTAIRE

  1. un fait rare de plus pour ces « rescapés » malgré eux de notre Peuple……qui crurent a l assimilation

    MARRANT LE HASARD DE CE PATRONYME DE BASSANI ……

    OU BASSAN…ou Bashane

    qui désigne le Golan

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