Israël Joshua SINGER, D’un monde qui n’est plus, Titre original :פון א וועלט וואס איז נישטא מער / Fun a velt vos iz nishto mer, 1946Traduit du yiddish et annoté par H. Lewi, Denoël & d’ailleurs.

Israël Joshua Singer a grandi loin du paradis, dans un monde d’exil ; mais il semble s’y être beaucoup amusé. C’est en tout cas l’impression que laisse la lecture du premier tome de ses mémoires (les autres ne verront jamais le jour du fait de sa mort prématurée, en 1944). Il est intitulé : D’un monde qui n’est plus/Fun a velt vos iz nishto mer.

 

Un monde miné par la modernité

On pense spontanément en découvrant ce titre que la disparition du monde dont il est question est celle du Yiddishland ravagé et détruit par la « Catastrophe ». Or, cet ouvrage a été écrit à partir de 1939 et ne fut publié, de manière posthume, qu’en 1946 ; soit deux ans après la mort de Singer en 1944, et aux États-Unis où il avait émigré durant les années 1930. Il ne fait donc pas allusion à la Shoah dont il n’aurait pu connaître les conséquences.
Pour Singer, cependant, ce monde n’est plus, car avant même sa destruction par le nazisme, l’univers qu’il ranime par l’écriture avait profondément changé ; il a conscience de l’irréversibilité de ce changement. Comme beaucoup d’autres écrivains yiddish (Dovid Pinski, Abe Cahan, Peretz Hirshbein) qui écrivent leur autobiographie à la même époque, il éprouve le besoin de parler du monde de son enfance qui a volé en éclat. L’univers du shtetl traditionnel a été miné par la modernité, agissant sous différentes formes : l’urbanisation, la haskala, les idéologies modernes (le marxisme, le bundisme, le sionisme).
Mais le point de vue de l’auteur est dénué de nostalgie ; il est même souvent assez critique.

Ce qui domine plutôt à la lecture, c’est le regard malicieux qu’il porte sur les personnalités, le langage et la culture de ce monde qui n’est plus.

Récit d’enfance

Cette autobiographie se concentre sur le monde de son enfance beaucoup plus que sur son parcours individuel ; elle le ressuscite avec une grande vitalité. C’est un récit , narré du point de vue de celui qu’il était enfant, de ses premiers souvenirs jusqu’à l’âge de sa Bar Mitzvah. L’auteur étant né en 1893, son ouvrage se déroule donc dans les années 1893-1906.
Il se passe dans deux endroits principaux.
La communauté de Lentshin, non loin de Varsovie, où le père d’I. J. Singer, Pinkhès Mendl est rabbin, est une communauté rurale, bâtie peu avant la naissance de Yoyshiyé (c’est ainsi qu’est appelé Israël Joshua), sur un terrain accordé par le Poretz (seigneur polonais). Beaucoup de ses membres sont d’anciens paysans juifs expropriés par le pouvoir russe, et autour du village vivent encore des Juifs fermiers ou des « Juifs de la forêt », qui fascinent le petit garçon. Une des principales activités est le commerce et le travail du bois.
L’autre lieu est Bilgoray, petite ville traditionnelle de la Province de Lublin chez le grand-père maternel, rabbin et juge rabbinique. Le père est un ‘hasside, tandis que son grand-père et sa famille maternels sont des misnagdime, partisans d’une approche plus intellectuelle de la Loi.
Le récit suit vaguement la chronologie, mais mêle différentes strates de souvenir. On discerne néanmoins, à l’arrière-plan, quelques événements historiques : la guerre russo-japonaise, la révolution de 1905. À la fin, le départ de Lentshin est annoncé.

Joie et vie

L’aspect le plus frappant de ces mémoires est le pittoresque et le comique, omniprésents dans l’écriture. Le monde évoqué par I.J. Singer est un monde dur, rigoriste, culpabilisant, qui laisse peu de place à l’épanouissement de l’enfant.

 

 

Pourtant, il exprime ses souvenirs de façon pittoresque, dans une langue flamboyante où les références bibliques sont nombreuses. Il est l’enfant qui fait de tout ce qui l’entoure objet d’émerveillement ou de satire, extrayant une matière comique du monde qui l’environne. Les événements tristes et joyeux, il les unit dans une même écriture pleine de vitalité, sans naïveté et sans nostalgie.
L’aspect comique est particulièrement saillant dans les dialogues : la langue populaire est très bien rendue ; les jeux de mots sont nombreux. Le mémorialiste excelle à retranscrire des dialogues savoureux, comme ici entre le grand-père et son assistant :

« – Va Shmuel, et fais venir Reb Berl le tamiseur !
– Il y a bien dans la ville une dizaine de tamiseurs appelés Reb Berl, rabbin, disait le bedeau.
– Il habite dans la ruelle des Tamiseurs.
– Ils habitent tous dans la ruelle des Tamiseurs.
– C’est un homme maigre, pauvre de lui, tout rompu.
– Ils sont tous pauvres et rompus, rabbin…
– Celui qui travaille pour Reb Yoyshiyé…
Voyant qu’on n’en sortirait pas, Shmuel cherchait à le deviner :
– Berl la nouille ? Berl la bosse ? Berl le bouc ? Berl la femme ? Berl la teigne ?
– Va donc, va donc, disait mon grand-père avec un sourire qui faisait comprendre à Shmuel qu’il devait aller chercher Berl la teigne… », p.187.

Le comique de caractère est également très présent. Tout au long des mémoires, beaucoup de personnages ont droit à des portraits d’anthologie, où ils sont décrits comme des êtres obsessionnels ou caricaturaux, comiques malgré eux. Voici comment est décrit un des melamedim (professeurs d’école) du petit Yoyshiyé (c’est ainsi qu’est appelé I.J. Singer par les siens) : « Reb Moyshé Makover était un vieil homme à la barbe blanche, qu’il avait la manie de tirailler, mordre, arracher et mâcher. Il ne cessait littéralement jamais de s’occuper de sa barbe. (…) À cause d’elle le jour du shabbat, il connaissait les plus grandes souffrances. Toujours à nouveau, par vieille habitude, il la saisissait prêt à la mordre, mais toujours à nouveau il se rappelait que le shabbat, la chose est interdite, et il y renonçait avec colère. (…) C’était un homme fervent qui faisait tout impétueusement. Il priait en hurlant, fumait sa pipe avec fracas, soufflant dans les yeux de tous des nuages de fumée piquante (…). Dans sa compétence sur l’enfer, il dépassait encore le Shevet Mousar. L’homme à la barbe en lambeau connaissait chaque coin de l’enfer comme s’il y était né et avait grandi. », p.83-84.
Une grande partie du texte est composé de portraits, écrits dans la même veine, de personnages de Lentshin, qui constituent, au-delà de leur saveur comique, une évocation frappante de la vie au shtetl.

Un shtetl follement vivant

Outre leur intérêt littéraire, ces mémoires sont d’un grand intérêt documentaire. On y apprend beaucoup de choses sur la vie d’un petite communauté juive rurale à travers l’enfant qui regarde et écoute tout.
Ce n’est pas du côté de la grande Histoire que réside l’intérêt de ses mémoires. Peu de dates sont données. L’information circule mal, déformée. À travers la perspective de l’enfant depuis son shtetl perdu, on devine cependant certains événements politiques, comme la révolution de 1905 ou la guerre russo-japonaise dont proviennent des échos lointains :
« Bientôt arriva l’inhabituel, la guerre entre Russes et Yapantshiks. Qui étaient ces Yapantshiks, où ils habitaient, personne n’en savait rien ; on savait seulement qu’ils habitaient quelque part au loin derrière les Montagnes Obscures[ montagnes légendaires des récits populaires juifs, au-delà desquelles se trouvent les dix tribus perdues], et qu’ils se battaient avec les soldats de Fonyé [le Tsar] », p.335-336.
Certains mouvements idéologiques majeurs sont aussi évoqués, comme le sionisme, lorsque le Shtetl se réjouit … de la mort de Herzl. On a l’impression que ce monde, enfermé dans sa vision du monde, essaie de se protéger de la réalité changeante, pour se calfeutrer dans le judaïsme et la Torah, à l’image de Pinkhès Mendl, le père, qui refuse d’apprendre le russe et de pouvoir ainsi obtenir sa certification rabbinique. Mais le petit Israël lui est déjà avide du monde extérieur.
La question des relations avec les non-juifs, ou goyim, est aussi un point relativement développé. L’accent n’est pas excessivement mis sur l’hostilité mutuelle ; la menace du pogrom, bien qu’évoquée, n’a rien d’obsessionnel. Au contraire, l’auteur se moque des Juifs qui, incapables de se défendre, se terrent chez eux à la moindre alarme. L’hostilité des bandes de goyim, les accusations de crimes rituels sont bien sûr mentionnées. Mais dans Bilgoray, la ville de son grand-père, le petit Israël est au contraire fasciné par le spectacle des Cosaques, habituellement associés à l’horreur des pogroms (pp.126-127). Ils évoquent pour lui l’aventure, les grands espaces dont il est privé par son existence juive recluse sur la Torah. Enfant, il semble d’ailleurs souhaiter mener la vie de plein air des petits goyime, qui eux ne sont pas enfermés au kheyder/école juive traditionnelle. Il envie même le sort des malheureux, qui, arrachés à la vie juive, sont conscrits dans l’armée du Tsar. Certains goyime sont même des personnages positifs : Le Poretz Chrystowski, le seigneur polonais local, également juge, est décrit comme un homme sage et tolérant, allié des Juifs.
En tant que fils et petit-fils de rabbin, l’enfant voit défiler dans le cabinet rabbinique toutes les catégories de la société juive pour des interrogations légales ou des affaires judiciaires. Le petit garçon est un auditeur et observateur passionné de toute cette matière humaine.
Ces mémoires permettent ainsi de se faire une bonne image de cette société. Le shtetl est divisée en deux catégories : les Juifs ordinaires d’un côté, qui sont artisans et peu érudits, misnagdim pour la plupart, et de l’autre côté les « beaux Juifs » une élite constituée de commerçants, d’érudits, dont beaucoup sont des ‘hassidime. Le travail manuel d’un côté, le travail intellectuel de l’autre.

 

 

La préférence du petit garçon va clairement aux premiers auxquels il se mêle à la Synagogue. Voici ce qu’il en dit :
« Dans la maison d’étude, déjà, je m’éloignais du mur de l’est où mon père avait son pupitre près du chantre et des notables, les « beaux Juifs », et je me poussais du côté ouest, en fait près de la porte, où priaient les ignorants, les simples, les gens les moins considérés. (…) Les Juifs à la porte parlaient vaches, chevaux, rixes, incendies, épidémies, brigands dans la forêts, voleurs de chevaux, soldats, Tsiganes, et autres choses semblables. », p.50.
Le monde de Lentshin est aussi un monde superstitieux qui vit selon des normes encore très éloignées de la modernité. Cela amuse et excite le jeune Yoyshiyé, qui fait souvent preuve de scepticisme. On effraye les enfants avec des histoires d’enfer. On accuse Soré, la femme de l’abatteur rituel, de jeter le mauvais œil à ceux qu’elle croise. On se protège par des amulettes vendues par des « petits rebbés », des charlatans qui se vantent de posséder de grands pouvoirs. En 5666 (septembre 1905-septembre 1906), tout le shtetl croit fermement que le Messie doit arriver. Les Juifs religieux attendent d’étudier la Torah avec le Messie, tandis que les autres, dont Yoyshiyé, espèrent en une autre Rédemption :
« J’étais prêt à laisser aux tsaddikim/Les Justes toutes leur joie à eux, étudier la Torah et contempler la présence divine, pourvu qu’on me laissât la joie d’avoir à moi quelques esclaves goy qui me regarderaient avec crainte. Après tant d’années d’humiliation (…), j’avais un grand désir de faire le maître avec mes esclaves, qu’ils vissent la grandeur d’Israël. », p.346.
Un autre aspect frappant enfin de ces mémoires est la description d’une société excessivement patriarcale et misogyne. Dès la naissance, la fille est dévalorisée par rapport au garçon. Au moment de la naissance de la petite sœur de Yoyshiyé, voici comment réagissent les ‘hassidime :
« Mettre au monde une fille était chez les hassidim, considéré comme une honte. ; bien souvent, un jeune hassid était fouetté pour cela avec des ceintures. Naturellement on ne fit aucun repas de fête chez nous. On se contenta d’offrir aux gens une collation de vodka et de petits gâteau aux œufs ; pour une fille c’était suffisant. », p.205.
L’auteur a un regard très critique sur les couples qu’il croise, en général mal assortis, dont celui de ses parents qui, pourtant, s’aiment. Les procédures de divorce sont nombreuses dans le cabinet rabbinique du grand-père, et Yoyshiyé s’en délecte. Mais souvent prévaut l’indifférence. Le grand-père vénéré de Bilgoray n’a pour ainsi dire aucune relation avec sa femme, à laquelle il préfère la petite chatte qui passe ses journées dans le cabinet rabbinique. Son épouse, elle, ne peut s’asseoir qu’une fois par an à la même table que lui. La mère de Yoyshiyé, Bashevé, femme très érudite et intelligente, est soumise au rôle ingrat de maîtresse de foyer, où elle ne peut assouvir son goût pour l’étude. Son père dit d’elle : « Bashévé a une tête d’homme, disait-il, dommage que ce soit une femme », p.119. Elle inspirera à Isaac Bashevis Singer le personnage principal de Yentl …
Les filles sont mariées par les pères à des étudiants de yeshiva fous et fainéants dont ils paient les études. L’auteur montre bien l’égoïsme des pères et le sacrifice qu’ils font de leurs filles en les mariant à des hommes avec qui elles ne partagent rien, pour le prestige de nourrir un érudit. Yoyshiyé semble bien souvent se mettre du côté des femmes, dont le sort l’indigne.

Le rejet de la piété et de l’étude

La condition de la femme est un domaine parmi d’autres où s’exprime la position d’I.J. Singer, qui jette un regard très critique sur le monde de piété dans lequel il a grandi, sans se départir jamais de sa verve comique. Yoyshiyé est un petit garçon animé d’une curiosité et d’une force de vie jamais entamée par l’étude austère des livres auxquels il est condamné par sa double condition de Juif et de fils de rabbin :
« Une curiosité inouïe à l’endroit des gens et de leurs actes brûlait en moi depuis ma plus petite enfance ; ce que je voyais dans un seul individu, je ne l’aurais pas vu dans mille livre sacrés. Je ne pouvais pas satisfaire la soif de vie dans les livres sacrés, je m’éloignais de ceux-ci en courant et rejoignais la terre les plantes, le bétail et les oiseaux, et surtout les gens simples, qui ont une vie entière. », p.298.
Le petit garçon n’aime pas la Torah, qu’il juge triste. Il préfère entretenir un rapport plus sensuel au monde : il est attiré par les femmes, les Juifs communs, qui travaillent avec leurs mains, les Juifs fermiers, les Juifs de la forêt, en général dévalorisés dans le système de valeurs traditionnel, comme Yoysef le tailleur qui fait des pitreries à la synagogue ou encore Fayveshl et Shloymelé, deux petits voyous qui passent plus de temps à marauder dehors qu’à étudier au kheyder.

Lors des voyages chez son grand-père, il se délecte du spectacle des charretiers juifs injuriant leurs chevaux dans une langue colorée (p.109-110). Il aime passer du temps dehors à battre la campagne, à regarder les animaux. Par son goût pour le plein air, la nature, les animaux, il prend le contre-pied des valeurs attachées à la Tradition qui privilégie l’étude et la piété.
Tous les procédés de la caricature sont constamment mis en œuvre pour décrire les Juifs religieux obnubilés par l’étude, à l’exception du grand-père. Leurs excès les situent systématiquement en décalage avec le réel, avec la vie et ses nécessités. Beaucoup d’entre eux sont des songe-creux ridicules qui ne pensent pas à gagner leur vie, comme le père de Yoyshiyé. Ils sont dans une incessante émulation de piété qui confine à la folie. Ce qu’il leur reproche notamment, c’est d’entretenir uneconstante culpabilité en interdisant toutes sortes de choses.
Voici comment est décrit un rabbin qui rend visite à son grand-père :
« C’était Reb Yishayélé Rakhéver, rabbin de Visoké, qui avait écrit une foule de livres dans lesquels tout est interdit. Après avoir enlevé tous ses manteaux (…), il commença sur le champ à évoquer de nouvelles interdictions qu’il avait faites : ‘‘Vous savez, compère, j’ai découvert que dans la pomme de terre, il y a possiblement un ferment, et c’est pourquoi il faudrait mieux que les Juifs s’abstiennent de pommes de terre à Pessah’’. », p.195.
Les ‘hassidime notamment sont raillés, présentés comme fainéants, noceurs et occupés par des luttes picrocholines. Ainsi, éclate ce que Singer appelle une guerre entre différentes sectes ‘hassidime à propos des châles à franges bleues. Il reproche aussi aux Tsaddikime, derrière leur piété apparente, d’être des charlatans avides d’argent qui profitent de leur ascendant pour soutirer de l’argent à leurs disciples. Il ne va toutefois pas jusqu’à condamner tous les Juifs religieux, dans une société où selon lui, même les Juifs les plus simples « se languissent d’un mot de Torah ».
De l’autre côté, il fait une description élogieuse des « Juifs de plein air », comme par exemple le « grand » Mendl, chef d’exploitation forestière, homme costaud et honnête respecté par les goyim: « c’était un homme joyeux, une intelligence aigüe : ils sentait la forêt et le vent », p.280. Ce dernier est opposé au « petit Mendélé », féroce hassid, triste et terriblement pieux : « le bonhomme tout entier n’était qu’un nez, un nez coupant, recourbé et pointu comme le bec d’un oiseau de proie », p.281. Que cela passe par leur aspect physique ou par leur personnalité, ces Juifs rustiques sont du côté de la vie, de la joie. Ce sont les alliés du petit Yoyshiyé.

L’esprit du hassidisme…

Mais dans sa préférence pour les Juifs ordinaires, I.J. Singer renoue paradoxalement avec le hassidisme originel, qu’il critique pourtant si durement. Cela passe par plusieurs choses. La préférence accordée aux Juifs ordinaires d’abord, qui était une des grandes intuitions du hassidisme. Il est persuadé que c’est chez eux que réside la vitalité du peuple juif et non chez les érudits, conviction plus tard partagée par les sionistes. Ensuite le goût des histoires extraordinaires, du pittoresque, du fantastique, dans une sensibilité nourrie par l’imaginaire hassidique. Reb Borekh Volf, un vieux ‘hasside de Kotzk fascine le jeune Yoyshiyé par ses histoires fantastiques où il se met en scène en train de chasser des bandes de brigands à lui tout seul. Ce qu’il aime aussi chez ce vieil homme, c’est le peu de considération qu’il a pour la prière et l’étude : « Il était tout à raconter, enfilant les histoires merveilleuses les unes aux autres. Non seulement il estimait peu le souci de gagner sa vie, mais il méprisait la prière et l’étude : ‘‘ Un petit coup et une petite danse, chez les hassidim de Kotsk, valaient autant qu’un sac de prière et d’étude.’’ », p.275.

 

Ce récit, qui s’achève symboliquement à la veille de sa Bar Mitzvah, est enfin celui de son émancipation. L’adolescent se libère du carcan religieux, du monde « triste » de la Torah, qui le mènera à devenir un maskil, un Juif moderne. C’est comme s’il était prédestiné à cette émancipation par son rationalisme, son scepticisme et son goût pour le monde de dehors. Ce parcours d’émancipation aboutit à la fin des mémoires lorsqu’il prononce le nom de l’ange du feu, ce qui selon les avertissements est censé réduire le monde en cendre. Il ne se passe rien et l’auteur fait la réflexion suivante : « Ma croyance dans les livres sacrées n’était pas intacte ; à la place des fissures et des doutes antérieurs, il y avait maintenant des brèches profondes. », p.356.

Israël Joshua Singer parvient cependant à faire revivre d’une façon extrêmement vivante, amusante et pittoresque le monde dans lequel il a grandi. Dans cet univers de piété, le petit Yoyshiyé, fils et petit-fils de rabbin, se place en porte-à-faux par rapport aux valeurs de piété et d’étude promues par son milieu. Il préfère observer les gens du peuple, écouter leur langage bariolé, se moquer des érudits fainéants qui peuplaient son enfance. Par son choix en faveur du petit peuple, il renoue paradoxalement avec le hassidisme, dont il se moque si férocement. Par son goût pour le plein air, la vie rurale, la bagarre, par son rejet du piétisme, le petit Yoyshiyé semble souhaiter se libérer du judaïsme et vivre comme un Gentil, comme un simple enfant parmi d’autres. Il rejoint ainsi certaines intuitions du sionisme qui voulait permettre aux Juifs de mener la même vie que tous les autres peuples.
Mais ces mémoires racontent aussi la naissance de la sensibilité littéraire d’Israël Joshua Singer, nourrie par tout ce qu’il a vu et entendu, par le yiddish de son enfance, et aussi par la piété de son milieu. S’il n’y adhère plus, toute cette matière religieuse demeurera pour lui comme une riche matière littéraire où il puisera beaucoup de son inspiration.

Source :sifriatenou.com

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