D’Abraham aux Accords d’Abraham
par Richard Landes

Emmanuel NAVON, L’étoile et le sceptre : Une histoire diplomatique d’Israël, Titre original: The Star and the Scepter : A Diplomatic History of Israel (2020), Préface d’I. Herzog, Traduit de l’anglais par C. Darmon, Paris, Éditions Hermann, 2022.

Israël occupe peu de place sur les atlas ; si l’on se bornait à sa géographie, on pourrait tenir la nation juive pour quantité négligeable. Mais dans l’histoire et dans le concert des nations, en Orient comme en Occident, ce peuple, minoritaire, même quand il fut dispersé et déconsidéré, a joué un rôle de premier plan dans l’histoire du monde. En effet, les relations que, dès sa naissance, il a nouées et entretenues avec l’ensemble des autres peuples ont toujours été variées, nombreuses et fécondes.
Ainsi, à qui veut comprendre le cours de l’histoire, – et particulièrement le monde global qui émergea des cendres de la ‘deuxième guerre de Trente Ans’ (1914-1945) et dans laquelle l’État hébreu naquit -, la connaissance de l’histoire diplomatique d’Israël est indispensable.
C’est le vaste et ambitieux projet d’Emmanuel Navon que d’en retracer le cours ; dans L’étoile et le sceptre : Une histoire diplomatique d’Israël, il se propose d’exposer rien moins qu’une histoire des relations « d’Israël » avec les nations, de l’Antiquité jusqu’à nos jours …

L’étoile « et » le sceptre

L’idée qui guide et structure ce travail est simple mais forte. Elle est le développement exégétique du verset biblique qui rapporte la prophétie proférée par Bilaam dans Nombres : 14, 17 : « דָּרַךְ כּוֹכָב מִיַּעֲקֹב, וְקָם שֵׁבֶט מִיִּשְׂרָאֵל » /Darakh kokhav miya’akov veqam chévète mi yisraël/ Une étoile surgira de Jacob et un sceptre d’Israël ».
La tradition juive enseigne que Jacob, à la différence de son frère jumeau Ésaü, se plaît à l’étude et répugne à user de violence. Mais, lorsqu’il a dû livrer combat contre l’émissaire de Dieu, il a montré qu’il était capable de se défendre. Il sort même vainqueur de cette épreuve (de force !) et, à l’issue de cette lutte, Dieu lui donne un second nom : celui d’Israël : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté », Genèse : 32, 29.
Le destin d’Israël sera d’être guidé par l’étoile (la spiritualité, l’étude, une éthique de droiture) ; il ne craint pas pour autant d’affronter la violence de ce monde.

 

Combat de Jacob avec l’Ange/Delacroix/1850-1861/Dans la chapelle des Saints-Anges/Église Saint-Sulpice/Paris
Les armes/Détail

 

 

Le récit biblique

On pourrait s’étonner qu’un expert en relations internationales fasse appel à des versets bibliques et se livre à des analyses exégétiques et des considérations théologiques… Pourtant, ce qui semble un mélange des genres, dérogeant aux règles généralement admises du discours historique, a sa nécessité. E. Navon tient en effet, et à bon droit, que l’histoire contemporaine serait inintelligible sans la connaissance du Livre qui a modelé et informé l’idée que le peuple juif a de son rôle et de sa destination dans le monde. La Bible demeure la source de multiples récits dont se dégagent différents paradigmes qui structurent l’imaginaire de la nation juive, et donc sa conscience et son horizon. Ce serait une faute épistémologique de le méconnaître : l’histoire d’Israël ne commence pas avec la renaissance de l’État hébreu en 1948, ni même, avec la constitution du sionisme politique au XIXème siècle mais bien avec l’aventure du Patriarche Abraham… : « les Juifs ont survécu et ont mené à bien leurs relations avec les autres nations grâce à un sentiment profond d’être porteurs d’une mission historique, et à l’adaptation permanente de cette mission au monde réel », p.16. Or, cette « mission » a été essentiellement définie dans la Bible juive.

Abraham er Melchisedek/Photographie d’un canevas médiéval /1464-1467/Dieric Bouts l’Ancien/Église Saint-Pierre/Louvain en Belgique

Deux passages bibliques, particulièrement, éclairent avec acuité l’histoire diplomatique des Hébreux et méritent d’être rappelés.
La description donnée par Balaam du peuple d’Israël, tout d’abord : « Oui, je le vois de la cime des rochers, et du haut des collines, je le découvre : ce peuple, il vit solitaire, il ne se confondra point avec les nations. » dans Nombres, 23 : 9. Cette remarque prophétique marquera de son sceau le destin de la « nation » juive, souveraine en son pays ou non, pendant des millénaires : elle s’est maintenue en refusant de se fondre et de se dissoudre, au prix d’une certaine solitude.
À un autre extrême, la vision messianique de la fin des temps (Isaïe, 2 : 1-3 (qui se retrouve à quasi à l’identique dans Michée, 4 : 1-4) laisse entrevoir des relations entre les peuples, totalement pacifiées, sous l’égide du Roi des Rois :

« Il arrivera, à la fin des temps, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie sur la cime des montagnes et se dressera au-dessus des collines, et toutes les nations y afflueront.Et nombre de peuples iront en disant : « Or çà, gravissons la montagne de l’Éternel pour gagner la maison du Dieu de Jacob, afin qu’il nous enseigne ses voies et que nous puissions suivre ses sentiers, car c’est de Sion que sort la doctrine et de Jérusalem la parole du Seigneur. »
Il sera un arbitre entre les nations et le précepteur de peuples nombreux ; ceux-ci alors de leurs glaives forgeront des socs de charrue et de leurs lances des serpettes ; un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple, et on n’apprendra plus l’art des combats », Isaïe 2 : 2-4.
Les armes de domination deviennent des outils de production. Et Israël n’habite plus seul, mais parmi les nations qui conservent leurs identités ; les différences entre peuples demeurent, mais seul Dieu les juge et les guerres s’éloignent.
Cet état de paix universel, pour l’heure, semble aussi irréel que la cité platonicienne mais il demeure l’horizon ultime, l’idéal toujours visé par Israël.

La vocation d’Israël

Dans leurs grandes lignes, les relations entre « Israël et les nations dans la Bible hébraïque » font l’objet d’une partie initiale de la grande synthèse réalisée par E. Navon (p. 21-54) ; elles forment comme le socle de toute l’histoire ultérieure.
Différents modèles, différents scénarios, différentes idées-forces se dessinent dont le souvenir est convoqué de manière récurrente au fil des siècles.
Tout d’abord, on note que la nation juive se constitue en rupture avec l’autochtonie : la terre d’Israël lui est promise puis attribuée mais elle ne lui est pas due sans condition. C’est un droit irrévocable mais qui peut lui être retiré provisoirement si l’Alliance du Sinaï n’est pas préservée.
À partir d’Abraham et de sa postérité se mettent en place des modèles qui éclaireront toute l’histoire à venir. Ainsi, on se souviendra que, dans le Pentateuque, Jacob/Israël a cherché, lors de son conflit avec Ésaü roi d’Edom, la conciliation, la paix ou du moins l’apaisement ; que Joseph a accepté la dépendance à la puissance égyptienne ; que Moïse, voyant la servitude à laquelle cette dépendance avait conduit son peuple a tenté de négocier avec Pharaon puis dans le désert a dû faire face même à des « ennemis de l’intérieur » prompts à décourager toute volonté d’autonomie.
Toujours les Juifs « perçurent leur souveraineté comme une récompense et leur assujettissement comme un châtiment », p. 32. Ainsi, toute défaite leur apparaît comme provisoire ; nulle chute ne lui est fatale.
Le scénario ira se répétant : les Juifs fautent, vont au désastre, tombent sous le joug de nations hostiles et acharnés à leur perte, notamment les Philistins et les Amalécites. La solution de « la paix à tout prix » (Saül) ne la garantissant pas, David et Salomon parviennent à trouver un juste équilibre entre dissuasion et persuasion, pacifisme et résistance à la force pure.

Le Roi David/Chagall/1951/ Musée national Marc Chagall

 

À l’époque des royaumes de Juda et d’Israël, la parole des Prophètes sans faiblir, rappellera aux rois tentés de l’oublier, la vocation éthique et spirituelle d’Israël.
Des Hagiographes, enfin, on peut tirer les leçons de ce qu’on pourrait appeler une « diplomatie exilique » qu’incarnent les figures de Mardochée, d’Esther ou de Daniel, ces modèles du Juif de cour : les premiers « conquièrent le centre du pouvoir et sauvent leur peuple de l’extermination en combinant courage, rigueur impitoyable et stratégie bien élaborée », p.53 ; le second propose une « vision historique de l’ascension et du déclin des empires » confirmée par le premier retour des Juifs exilés sur leur terre qu’accompagnent et orientent Ezra et Néhémie.
On pourra certes regretter qu’E. Navon ne s’attarde pas davantage à l’analyse de tel ou tel récit, notamment celui qui relate les ambassades entre Jephté le Giladi et les Ammonites car c’est un récit (précoce dans la littérature mondiale) d’un effort diplomatique intense qui vise à éviter la guerre. Et dont la leçon pourrait se formuler par la devise suivante : Vivre et laisser vivre au lieu de piller ou être pillé… Mais l’auteur a prévenu que son travail ne prétendait pas à l’exhaustivité : il tire les grandes lignes d’une longue, très longue histoire.

A suivre…
Par Richard Landes sifriatenou.com

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