Veut-on effacer la complicité de nombreux Polonais?©

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La complicité de nombreux Polonais ne peut, en aucun cas, être sous-estimée.

La loi sur les “camps polonais” risque t-elle de se transformer en chasse aux sorcières contre les chercheurs polonais qui feraient leur travail, comme dans un livre à paraître en mars prochain?

 Déjà en 1970, un article évaluait “intuitivement” (mais sans trop se tromper) que 200.000 Juifs sont morts à cause de leurs voisins polonais. Cette loi contre le terme “camp de la mort polonais”, risque, malgré les démentis, de dissuader les recherches sur l’implication réelle de(s) Polonais. 

  • An inscription reading 'They were Flammable' and a Nazi swastika are seen in Jedwabne, Poland, September 1, 2011, on the monument dedicated to Jews from the town of Jedwabne burned to death by their Polish neighbors in 1941. (AP/Michal Kosc/File)
    Une inscription : ‘Ils étaient inflammables”, assortie d’une swastika Nazie à Jedwabne, en Pologne le 1er Septembre 2011 (date symbolique de l’entrée des Nazis en Pologne), sur le monument dédié aux Juifs de la ville de Jedwabne brûlés vivants par leurs voisins polonais, soit sous les ordres de Nazis, soit de façon plus inorganisée, par eux-mêmes en 1941. (AP/Michal Kosc/File)

Dans un article de 1970, l’historien Juif Polonais pionnier Szymon Datner estimait que 200.000 Juifs sont morts entre les mains de Polonais au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Ils cherchaient à échapper aux fourgons à bestiaux et aux camps des Allemands, mais ils ont trouvé la mort en étant remis aux autorités, victimes des informations livrées sur l’endroit où ils se cachaient, ou directement par le meurtre commis directement par leurs voisins polonais.

Entre 1942 à 1945, selon les évaluations de Datner, des 250.000 Juifs qui ont tenté d’échapper aux Allemands en Pologne occupée, il n’y a que 10 à 16% qui ont survécu.

Lui-même survivant de la Shoah, Datner a fini par devenir le directeur de l’Institut Historique de Varsovie et il a travaillé en tant qu’historien en tant que précurseur de l’Institut National du Souvenir (IPN). Mais s’il était encore vivant, on peut craindre qu’il puisse éventuellement être poursuivi à cause de ses découvertes universitaires.

Le President Andrzej Duda (AFP PHOTO / JANEK SKARZYNSKI)

Le 6 février, le Président polonais Andrzej Duda a signé les amendements à la loi promue par la Commission pour la poursuite des crimes  contre la nation polonaise.

Parmi ces amendements, voici le paragraphe controversé de ce projet de loi : “Quiconque prétend, publiquement et à contrario des faits, que la Nation polonaise ou la République Polonaise est responsable ou coresponsable des crimes nazis commis par le IIIè Reich…  ou d’autres trahisons qui constituent des crimes contre la paix, des crimes de guerre ou crimes contre l’humanité, ou quiconque diminue grossièrement et par tout autre moyen la responsabilité des véritables auteurs desdits crimes – s’expose à une amende ou un emprisonnement pouvant aller jusqu’à 3 ans de détention”.

Par ce langage un peu trop vague et que devra réviser le conseil constitutionnel, on peut lire cet amendement comme un risque de mise en cause des travaux de gens comme Datner, un historien respecté qui a travaillé à l’Institut même qui donne son nom  à cette loi.

A la suite de cette annonce du président, l’historien Jan T. Gross a dénoncé cette loi dans un éditorial, en déclarant que, plutôt que de protéger la réputation de la Pologne, son “but ultime est de falsifier l’histoire de la Shoah”. Gross, doit-on préciser, a lui-même, déjà été interrogé en au moins trois occasions à propos de ses déclarations sur des faits peu glorieux, à propos des actions de certains Polonais au cours de la Seconde guerre Mondiale.

L’auteur polonais  Jan Tomasz Gross, auteur de “Voisins,” en 2001 sur les meurtres de la communauté juive de Jedwabne, par leurs voisins polonais (de 15 à une foule entière) sous les ordres ou pas de la Wehrmacht et de Nazis-controverse (East News)

Pour être tout à fait clair, il ne peut d’aucune façon être mis en question que les Polonais ont apporté une aide cruciale au sauvetage des Juifs. Plus de 6.700 Justes ont été honorés par Yad Vashem : des individualités qui ont mis leurs propres vies en péril pour sauver celle des Juifs.

Ces dernières années, cependant, des chercheurs ont découvert des preuves croissantes  des aspects les plus sombres des interactions entre Juifs et Polonais au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Et leur travail a rencontré une critique croissante et un rejet catégorique par de nombreux Polonais qui ont l’impression que leurs aïeux ont toujours agi honorablement au cours de la guerre.

Alors que l’histoire de la Shoah est en danger de politisation, le dialogue polono-juif devient de plus en plus dissonant. “C’est un sujet qui défie les caractéristiques simplistes et qui est lourd de charges émotionnelles”, dit le Dr Laurence Weinbaum, rédacteur en chef du journal israélien des Affaires étrangères. Il applaudit le travail “courageux” des historiens polonais dans la découverte de faits qui ont suscité le malaise.

Dr Laurence Weinbaum

 

Déportation des Juifs d’Oswiecimvers les camps et les ghettos de la région au cours de l’occupation nazie de la Pologne  (Auschwitz Jewish Center)

Un certain segment de l’université polonaise s’est distinguée par la manière franche et courageuse avec laquelle il a traité de questions complexes sur la façon dont des Polonais se sont confrontés aux conceptions allemandes visant à anéantir les Juifs qui se trouvaient parmi eux.

“L’historiographie atroce qui est sortie de leurs recherches n’a aucun parallèle dans toute l’Europe post-communiste et cela nous a donné un vaste aperçu sur l’horrible tragédie qui s’est jouée en Pologne en temps de guerre”, déclare Weinbaum.

Les faits

Havi Dreifuss, chercheuse à l’Université de Tel Aviv et directrice du centre de recherche sur la Shoah en Pologne de Yad Vashem a déclaré sans au une équivoque, cette semaine : “Nous savons que certains Polonais ont été impliqués dans le meurtre de Juif en certaines occasions”.

Havi Dreifuss, chercheuse à l’université de Tel Aviv et directrice du centre de recherche sur la destruction des Juifs en Pologne à Yad Vashem. Février 2018. (Yad Vashem)

Selon le Musée Mémorial de la Shoah aux Etats-Unis, autant des Polonais en uniforme (dite “police bleue” que des citoyens agissant à titre individuel ont été complices en condamnant leurs voisins juifs à la mort.

“La Pologne a été brutalement occupée par les Allemands… Alors que les forces allemandes mettaient en oeuvre le massacre, elles ont entraîné dans leur sillage des services polonais, come les forces de police polonaises et le personnel des chemins de fer, dans la garde des ghettos et la déportation de Juifs vers les centres d’extermination. Des Polonais, à titre individuel, ont souvent aidé à l’identification, à la dénonciation, à pourchasser des Juifs là où ils se cachaient, et ont souvent profité des chantages associés à ces situations et activement participé au pillage des biens juifs”.

De façon plus notable, il y a eu le massacre notoire de centaines de Juifs enfermés dans une incendiée à Jedwabne, ainsi que des exactions similaires dans d’autres parties du département de Łomża au cours de l’été 1941. Dans ces endroits, des locaux Polonais ont été “très impliqués dans le meurtre de leurs voisins juifs”, rappelle Dreifuss.

Plus tard, après la fin de la guerre, dans le contexte des vagues antisémites d’après-guerre, qui ont déferlé sur l’Europe, il y a eu certains pogroms en Pologne, dont celui de Kielce est le plus connu. En 1946, des Polonais ont assassiné environ 40 survivants de la Shoah et blessé 40 autres. Des centaines d’autres ont été tués en d’autres endroits après la libération de Pologne, déclare Dreifuss.

Le mémorial des victimes du pogrom de Kielce. (Capture d’écran)

“Ces deux événements – des pogroms comme celui de Kielce et des événements comme dans le comté de Łomża – ont été commis à des périodes et dans des endroits spécifiques”, déclare Dreifuss. “Ce qui a été étudié par la suite est quelque chose d’entièrement différent : au cours de ces dernières années, les chercheurs polonais tente de comprendre ce qui est arrivé aux Juifs, entre 1942 et 1945, et qui tentaient d’échapper aux Nazis”.

Dreifuss dit que le premier à avoir fait référence à l’ampleur de ce phénomène, c’est l’histoire Juif Polonais Datner, qui est parvenu au nombre de 200.000 Juifs qui ont péri entre les mains des Polonais.

“Les recherches actuelles démontrent qu’ils étaient perdus, non seulement parce que les Allemands les traquaient, mais à cause de la profonde implication des Polonais provenant de toutes les couches de la société. Parfois les Juifs étaient pris et livrés aux Allemands, ou attrapés et livrés à la Police Bleue [forces de police polonaise en Pologne occupée par les Allemands]. Et certains ont été tués par les Polonais”, explique Dreifuss.

“Parmi les dizaines de milliers qui ont tenté de fuir – la plupart ont été tués et les Polonais ont été très impliqués”, souligne Dreifuss

 

Pourquoi?

 

Les motivations des Polonais dans le meurtre ou la trahison de lurs voisins juifs étaient variées”, selon Dreifuss.

“Ce n’était pas forcément par antisémitisme pur. En beaucoup d’occasions, c’était par avidité, peur, querelles, revanche. Il y avait beaucoup de raisons différentes”, dit-elle. “Vous ne pouvez pas limiter ou résumer ces actes au sein des communautés en statistiques. Il y avait beaucoup de raisons pour aider comme pour trahir – les Juifs”.

L’historien Jan Grabowski découvre que beaucoup de Juifs qui se cachaoient des Nazis ont été assassinés par leurs voisins polonais. (photo credit: courtesy)

Pour les universitaires, le spectre tout entier des interactions entre Juifs et Polonais est d’un grand intérêt.

Le livre de Jan Grabowski, en 2013 “Hunt for the Jews: Betrayal and Murder in German-Occupied Poland” [ La chasse aux Juifs : Trahison et Meurtre en Pologne occupée par l’Allemagne”] et le livre de Barbara Engelking, en 2016 “Such a Beautiful Sunny Day… — Jews Seeking Refuge in the Polish Countryside, 1942-1945,” [Un si beau jour ensoleillé – Les Juifs cherchant refuge dans l’arrière-pays polonais, 1942-1945-] décrit le sinistre et horrible “accueil” réservés aux Juifs qui cherchaient de l’aide auprès de leurs voisins polonais. Ces deux livres consacrent aussi des chapitres entiers aux Polonais qui ont sauvé des Juifs.

Dans “La traque des Juifs”, Grabowski décrit des épisodes glacials trouvés dans des documents qui illustrent l’histoire d’un habitant polonais de Bagienica s’appelant Przędział, qui avait découvert un duo de Juifs se cachant dans la forêt près de sa maison. Se fondant sur le livre, un article du Guardian déonçant cette nouvelle législation, décrit cette scène :

“Après les avoir trahis, Przędział a demandé sa récompense  aux occupants allemands  :2kg de sucre. Le taux variait : dans certains endroits c’était 500 złoty pour chaque Juif. Ailleurs, c’était deux manteaux, portés auparavant par des Juifs, pour chaque Juif ramené”.

Ce n’est guère une description très flatteuse.

Le nouveau livre de Jan Grabowski: ‘La chasse aux Juifs’ publié en anglais en 2013. (photo credit : courtesy)

Grabowski, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa, a déclaré cette semaine que ses travaux se sont attirés de nombreuses critiques, “bien qu’en général fondées sur le rejet du savoir (de ces divulgations) et pas sur la mise en cause des faits”.

Entre autres thèmes, l’historien a enquêté sur le nombre de Juifs qui sont morts entre les mains des Polonais.

Grabowski a expliqué que les calculs de Szymon Datner étaient fondés sur “l’intuition” qu’en 1942, 2,5 millions de Juifs de Pologne vivaient encore en Pologne, dont 10% ont tenté de fuir les ghettos. Il n’en restait que 50.000 qui ont vécu jusqu’à la libération.

Ces statistiques, selon Grabowski “étaient intuitives -déductives – sans avoir mené de recherche particulière au-delà de ces spéculations”. Plusieurs décennies après les évaluations de Datner, cependant, une vaste équipe de recherche conduite par Grabowski et Engelking “ont été en mesure de confirmer ces estimations de Datner”, précise encore Grabowski.

“Au cours de ces cinq dernières années, nous avons étudié neuf comtés (ou départements) de Pologne et nous sommes en mesure de confirmer que Datner n’était pas loin du compte”, dit Grabowski.

 Barbara Engelking,historienne polonaise prédominante qui apporte de nouvelles preuves de meurtres propagés par des villageois contre des Juifs fuyant les Nazis (Yad Vashem via AP)

Cette équipe de recherche publiera en mars prochain, un recueil de deux volumes : “NIGHT without an END: Fate of Jews in selected counties of occupied Poland.” [Nuit sans FIN : le sort des Juifs des comtés sélectionés de Pologne Occupée”. Rédigé par un groupe d’universitaires du centre Polonais de Recherche sur la Shoah, on s’attend à ce qu’il livre de nouveaux comptes-rendus détaillés et réalise de nouvelles percées dans la connaissance du sort des Juifs dans ces années-là.

Comme le déclare  une page internet dédiée à ce Livre“Les chiffres parlent d’eux-mêmes” : 2 Juifs sur 3 qui tentaient d’échapper aux Nazis en cherchant refuge parmi les non-Juifs, ont trouvé la mort”.

“Ces études comprises dans les deux volumes présentés fournissent des preuves amples quant aux  niveaux importants et précédemment sous-estimés de l’ampleur de la complicité de certains segments de la société polonaise dans l’extermination de leurs compatriotes et voisins juifs”.

Mais, dorénavant, est-ce que ces travaux complets d’universitaires polonais seront acceptés par leurs compatriotes?

©JForum avec agences.

3 COMMENTS

  1. Jedwabne, est une épisode historique polosaise, très importante, de la Shoah.

    L’histoire est vivante pour nous le rappeler.

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