Roch Hachana 5778: la place du sacrifice d’Isaac © vidéos

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Chaque année l’homme se retrouve à Roch Hachana avec les mêmes bonnes intentions et résolutions. Et chaque année il fait le constat que ces résolutions de l’année précédente n’ont point tenu. Où est l’erreur?

La ‘akéda, le sacrifice d’Isaac, occupe une place toute particulière à Roch Hachana, le jour de la nouvelle année.
Selon la tradition cette offrande ultime de l’homme à D.ieu a eu lieu justement ce jour même. Cette coïncidence n’est pas à attribuer au simple hasard et à un concours de circonstances. Quelque chose qui est dans le caractère même de ce jour impose que ce sacrifice terrible, fait par un père au Créateur, a dû avoir lieu justement au Grand Jour du Jugement.

En effet, c’est la vertu de ce sacrifice qui est considérée comme le zé’houth, le mérite suprême, qui protégera dans la suite de l’histoire tous les enfants d’Abraham lorsque ceux-ci se trouveront éprouvés.

Dans les communautés séfarade, ce jour de Roch Hachana, la sonnerie du chofar est précédée par la récitation d’un splendide poème eth cha’aré ratson, de Rabbi Jehouda Samuel Abbas, qui exprime d’une façon pathétique toutes les émotions qui accompagnent cette offrande.

Le matin du deuxième jour de Roch Hachana la ‘akéda est lue dans la Torah devant l’assistance.

Essayons de comprendre autant que ce nous soit donné ce que D.ieu a voulu d’Abraham et de ses enfants à travers cet acte énigmatique.

Le bélier de « remplacement »

Les données de l’histoire se résument de la façon suivante: D.ieu, ayant éprouvé son serviteur Abraham- premier à reconnaître l’Éternel comme D.ieu unique- déjà neuf fois, décide de le tester encore une dernière fois. Il lui demande de lui offrir « son fils unique qu’il aime. » Abraham n’hésite pas un seul instant et il répond par hinéni, « Me voici, prêt à tout ce que Tu me demandes. »

Aussitôt il se met en route pour se rendre au lieu du sacrifice que D.ieu lui indique. C’est au bout de 3 longs jours qu’il reconnaît la montagne de Moriah, qu’il monte avec son fils Isaac. Arrivé en haut il arrange un bûcher et l’y attache. Lorsque le couteau se trouve déjà sur la gorge de l’enfant un ange intervient et lui interdit l’acte.

Finalement D.ieu Lui même lui ordonne de ne pas toucher le jeune homme et d’en rester là. D.ieu lui assure que par le mérite de son obéissance inconditionnelle Il ne l’éprouvera plus et qu’Il respectera à tout jamais Son alliance avec les descendants d’Abraham.

En se retournant Abraham apercevoit un bélier entremêlé dans un buisson. Il libère l’animal et le sacrifie à la place de son fils (dans le texte, ta’hat beno).

Si d’une part la finalité de cet acte était de procurer par la suite un trésor de mérite inépuisable pour le Peuple Juif de tous temps, par ailleurs la volonté de D.ieu reste totalement hermétique. Qu’est-ce que D.ieu a donc voulu éprouver un père de cette façon terrible? Pourquoi le tester si durement pour accorder à la dernière minute la clémence, de sorte que le tout se termine par un non-lieu? L’événement terrifiant nous parait incompréhensible; autant en ce qui concerne Abraham même, autant quant à nous qui ne voyons pas très bien quel enseignement concret tirer de l’histoire.

Nous pensons qu’il se trouve une clef importante dans la fin anodine et banale de ce non lieu. Abraham qui apercevoit ce bélier et décide de l’apporter à la place de son fils. En nous enseignant que l’existence même de ce bélier résultait d’un miracle et que l’animal avait été créé spécialement pour cette occasion juste avant l’entrée du Chabbat de la création, nos maîtres nous font comprendre que la bête n’est pas juste accessoire mais qu’au contraire, elle joue un rôle majeur dans cette histoire.

Il est certain que la tournure des événements est fort étonnante : au lieu d’amener l’offrande grandiose et d’apporter le fils unique, Abraham apporte comme remplaçant, un simple -disons un piètre- bélier qu’il a de surcroît trouvé sans aucune dépense.

En effet, le texte cherche justement à attirer notre attention sur cette contradiction et sur ce dénouement apparemment insatisfaisant, par l’utilisation du terme ta’hat (en échange de). Le verset nous dit que le bélier est apporté ta’hat beno, en échange de son fils. Littéralement la traduction est: en dessous de son fils. Un autre terme comme temourat beno, ou `halifat beno, signifiant vraiment « à la place de » aurait semblé plus approprié. Le fait que la Torah a néanmoins préféré ce mot ta’hat, est révélateur de la place qu’occupent les petits actes dans toute la Torah.

Du perfectionnement à l’abandon

Une des spécificités de la tradition juive est la place de l’acte dans la vie quotidienne. L’acte religieux est omniprésent. Un juif engagé dans la Torah agit toute la journée à travers différentesmitsvoth (commandements). Le judaïsme est une religion concrète qui attend des interventions concrètes de l’homme. Or, combien l’homme est réellement capable?

Un des paradoxes de la vie est le contraste qui existe entre la volonté d’agir d’une part et la capacité de réaliser cette volonté d’autre part. L’espèce humaine est à la quête permanente d’un perfectionnisme. Elle n’aime pas les demi-actes. Tout doit être entier et parfait. On veut agir, pourvu que le résultat soit magnifique et imposant. L’effet de notre acte doit être important et tangible; de préférence grandiose et spectaculaire.

Or, la réalité veut justement que l’homme ne parvient à produire que des petits résultats, des concrétisations n’ayant rien de spectaculaires et qui sont souvent plutôt insignifiantes et minables. Ce fait déplaît et contrarie; ceci peut même être décourageant et démoralisant, au point que souvent cela ôte l’envie même d’agir. Et, en fin de compte, des grandes intentions du départ, il n’en reste plus rien. La plupart des idées et résolutions splendides finissent généralement éthérées dans le vide.

Quelle était l’intention initiale dans l’histoire de la ‘akéda? Que l’homme puisse avec amour donner à D.ieu ce qu’il a de plus précieux.

Certes, le projet signifierait l’expression de l’amour ultime possible entre D.ieu et l’homme. Néanmoins, la réalisation telle qu’elle ne faisait pas partie du dessein divin et D.ieu obligea Abraham à renoncer au projet. Que fit-il ensuite? Contrairement à toute attente, il agit tout de même et il fait autre chose; il accomplit un tout petit acte. Il amène ce bélier insignifiant et sans valeur. C’est peut-être souvent tout ce dont l’homme est capable dans ce monde. Mais Abraham a agi! Et c’est par cela qu’il est devenu le premier ancêtre caractéristiquement juif! Abraham a laissé par cela à tout jamais des traces tangibles de ses intentions et de ce fait tout lui est compté comme s’il avait réellement sacrifié son propre fils! L’amour entre lui et D.ieu se trouve désormais définitivement scellé.

Et, c’est cela la signification du terme utilisé: ta’hat, en dessous. Le bélier n’est point « à la place »du fils; rien ne peut venir à sa place et certainement pas le piètre animal, il n’est queta’hat, en dessous. Un petit reflet, une ombre ou un souvenir. Toutefois, c’est le fait d’aller néanmoins accomplir un acte concret et tangible qui confère à l’être humain sa véritable grandeur.

Savoir accepter la réalité

Un attrait certain existe dans les grandes idées. Cependant, lorsque ces grandes idées ne s’avèrent pas réalisables, on doit savoir admettre que l’intérêt final de ces très grandes idées est justement de générer au moins des tout petits actes!

L’utilisation du terme ta’hat dans ce sens dans la Torah n’est nullement limité à la ‘akéda, au sacrifice d’Isaac. Une fois conscient de l’orientation de ce mot, nous le retrouvons dans de nombreux autres endroits de la Torah.

Ainsi nous voyons Adam, le premier homme, remercier pour le fils que D.ieu lui a accordé après le mort de Abel:… `et il appela son nom Chet, car D.ieu m’a accordé (= chet) une autre descendance à la place de Abel que Caïn a tué.’

Le grand drame au début de l’histoire de l’humanité: Adam et Eve ont deux enfants, Caïn et Abel. Le premier, dans un coup de colère, se rend coupable de l’acte atroce de fratricide et les parents sont ravis de leur plus jeune enfant. Peut-on avoir un autre enfant « à la place »? Est- ce que vraiment, jamais un autre enfant pourra occuper la place du garçon défunt? En effet, ici aussi la Torah emploie le terme ta’hat, en-dessous.

Adam et Eve ont certainement rêvé de voir revivre leur fils Abel qui leur fut si cruellement arraché. Cependant ils ne se sont pas obstinés, ils se sont laissés consoler et ils ont accepté la charge et la bénédiction d’un autre enfant. Ta’hat ! Pas vraiment à la place. De loin pas! Toutefois ils ont accepté la réalité de la vie et que cette vie doit continuer avec d’autres enfants

Nous retrouvons ce motif dans la vie quotidienne des façons les plus différentes. Par exemple, lorsqu’une de nos connaissance est cruellement éprouvée. On réagit souvent en disant spontanément: Il faut que j’aille l’aider, le prendre en charge, le consoler. On a là de ces grandes et bonnes intentions. Toutefois, souvent – pour des raisons tout à fait valables – on ne parvient pas à aller aider l’ami. Et que fait-on alors? Rien. Même pas la lettre ou un petit mot, même pas le coup de fil – parce qu’il parait dérisoire… L’enseignement de la ‘akéda est que pour leta’hat il n’existe pas d’excuse et qu’il nous incombe d’agir un minimum.

Une autre fois nous sommes remplis de bonheur par les bonnes nouvelles pour un de nos proches. On souhaiterait vraiment lui envoyer milles fleurs pour l’occasion. Bien sûr on ne le fera point. Mais, au moins qu’on lui en envoie ne serait-ce qu’une seule, une carte ou un geste tangible quelconque…
Des fois on est bien conscient combien l’homme doit remercier son D.ieu le Créateur. Aussi, souhaiterait on faire une une prière exceptionnelle chargée de ferveur et de concentration. Pourtant, de tant de concentration on sait qu’on n’est pas capable. Que fait-on donc? Rien. Même pas une petite prière, même pas une sans ferveur. On ignorera tout ce qui est ta’hat

Nous voyons la souffrance qui règne dans ce monde. Nous sommes confrontés à tous ces gens en misère. Nous aurions peut-être désiré les aider tous mais, bien sur, cela nous est impossible. Alors nous ne faisons rien. Or, pour l’un ou deux parmi eux nous aurions quand même pu contribuer à participer à les soulager de leur souffrances…

La loi du talion, le principe de « l’en-dessus »

Encore un autre ta’hat appartient à la fameuse Loi du Talion : « oeil pour oeil, dent pour dent ». Avec ce principe aussi il s’agit peut-être d’une des plus grandes idées de la justice parfaite et entière du monde. Quel est le concept contenu dans cette règle? La notion est simple: un homme a involontairement blessé son prochain et celui-ci est désormais privé de l’organe vital de la vie. Existe-t-il vraiment un remboursement quelconque possible? Est-il juste que l’agresseur continue de jouir de sa pleine vue voyant la victime infirme à vie? L’agresseur, en homme de parfaite foi, se sent peut-être capable de posséder encore son propre oeil et il ne comprend pas comment il pourra continuer à vivre normalement avec celui-ci.

Ce que la Torah nous dit réellement à ce sujet est ayin ta’hat ayin, oeil ta’hat oeil. Ici aussi la Torah nous confronte au principe de l’en-dessous. La Torah prescrit un dédommagement matériel: mamon, tout simplement de l’argent. Mais cet argent n’est que ta’hat, un lointain souvenir de la justice parfaite. D’une part, plus que ça ne nous est pas possible mais d’autre part ce tout petit peu -si peu soit il- est impératif : à l’agresseur d’accepter de dédommager de la sorte malgré le ridicule de ce geste « miniature » et à la victime d’accepter que ce n’est pas l’idéal ou rien.

Nous ne pouvons admettre que cette Loi du Talion est représentative pour toute la justice d’un monde d’une façon générale. Cette justice est très loin d’être parfaite. Des gros truands qui restent le plus souvent impunis et des grand voleurs avec leur fortunes à l’abri. A quoi bon, dans des conditions pareilles, tenter même faire un semblant de justice sur terre?
Toutefois, le ta’hat nous enseigne que nous ne devons pas remettre en question le principe de la justice. Ceci doir rester l’ambition et la cible, et le tout petit peu de justice dont l’homme est capable doit être réalisé à tout prix!

Entre sublimation et actes concrets

Ces idées peuvent être relues dans une autre information de la Torah: Veha’arets mita’hat lachamayim. Et la terre qui est en-dessous (ta’hat) du ciel. Ce ta’hat, ce en-dessous, n’est pas un renseignement géographique. Chacun connaît la localisation de la terre par rapport au ciel. Ce ta’hat est une notion; un concept dans la création. La terre est en-dessous du ciel. C’est le ciel qui génère et contient les grandes idées. Lorsque celles-ci doivent être appliquées sur terre il n’en reste que « un dessous », unta’hat.

Le monde physique n’est point capable de matérialiser la sublimation du monde des idées, provenant du ciel. La terre ne possède pas ce potentiel de faire pleinement cristalliser les plus belles de nos pensées. Par sa nature, elle est ta’hat, plusieurs niveaux en-dessous de l’idéal. Toutefois c’est ce petit peu qui impérativement doit être réalisé par nous, faute de quoi notre vie sur terre ne présente plus aucun intérêt! Le principe de ce ta’hat recouvre toutes les domaines de la vie, intellectuels comme affectifs, sociaux comme comportementaux.

Chaque année l’homme se retrouve à Roch Hachana avec les mêmes bonnes intentions et résolutions. Et chaque année il fait le constat que ces résolutions de l’année précédente n’ont point tenu. Où est l’erreur?

Une des leçons de la ‘akéda est que les grandes intentions doivent donner au moins des petites résolutions. Si la pureté de notre âme à Roch Hachana nous fait prendre des engagements forts et idéaux, il est fort probable que les actes ne suivront pas. L’homme doit apprendre que ce sont justement les petits engagements, simples et concrets, réalistes et réalisables qui font la différence.

Rav YITSHAK JESSURUN

 

Poésie à l’occasion des fêtes de Roch Hachana.

 

Samuel le Naguid, (993-1054) שמואל הנגיד , de son vrai nom Ibn Nagrela, est un calligraphe, grammairien et poète juif ayant vécu dans l’ Espagne de l’ âge d’or au 11è siècle. Il appartenait à la communauté de Cordoue. Ses hautes qualités le firent remarquer par le Calife qui le nomma alors vizir de l’Espagne musulmane


« Ah ! je reviens dans la détresse de mon souffle !
Qu’Élohim te fasse grâce, mon frère.
Avant hier je t’ai mis au tombeau, aujourd’hui encore ma parole est amère.
La paix soit avec toi.
Ne m’entends-tu donc pas quand je t’appelle de toute ma force ?
Réponds-moi : reconnais-tu ma voix dans cette clameur et dans ces cris ? Comment est le sommeil dans la poussière du tombeau ?
Tes os se sont-ils affaissés, ta mâchoire s’est-elle creusée, ta sève s’est-elle écoulée dans la nuit, comme la mienne s’écoule par ces larmes ?

Je t’ai laissé tel un dépôt aux mains de mon Créateur, premier-né de mon père, sûr qu’à travers ma promesse tu entreras dans la paix. »

Poème dans la traduction de M. De Haes

« אהה, שבתי בצר רוחי, אלהים יחנך, אחי !
קברתיך ביום אמש וגם היום מרי שׂיחי.
לך שלום ! הלא תשמע בקראי לך בכל כחי ?
השיבני : התכיר מענה קיני בהצריחי ?
ואיך לנת בקברתך עלי עפר בבית דחי ?
הרפתה ממך עצם ומכתש ממקום לחי,
ונס לחך בלילה, כי כבר נס מבכי לחי ?
עזבתיך, בכור אבי, לפקדון ביד גוחי,
ואבטח, כי אלי שלום תהי הולך, במבטיחי.  »

Bibliographie. Richard Ayoun, « La Carrière politique de Samuel ibn Nagrēla, juif espagnol du XIᵉ siècle » dans « Politique et Religion dans le judaïsme ancien et médiéval » (éd. Desclée, coll. Relais-Études, Paris),

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