L’histoire de ces médecins qui soignent les terroristes

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Mars 2017, à Londres. L'assaillant du pont de Westminster qui avait fauché, à bord d'un 4x4, des passants est pris en charge par une équipe médicale. Il avait fait fait quatre morts et une quarantaine de blessés. Le terroriste avait succombé à ses blessures. - Crédits photo : Stefan Rousseau/AP

Des médecins nous racontent comment ils soignent les terroristes et les grands criminels

Source : Le Figaro
Ils travaillent aux urgences d’un hôpital, exercent en prison ou interviennent sur des théâtres de guerre à l’étranger. Des professionnels de santé racontent comment ils gèrent ces situations parfois délicates.

«Et si nous devions prendre soin d’un terroriste?» Le 24 novembre 2015, dix jours après les attentats de Paris, une infirmière soulevait la question sur Internet. «Est-ce que j’y arriverai? Est-ce que je soulagerai de la même manière la douleur physique de cet homme? Est-ce que j’arriverai à lui faire sa toilette sans dégoût?», s’interrogeait alors Sylvie Robillard, également formatrice dans le paramédical. «Prodiguer des soins techniques, peut-être. Mais prendre soin? Comment?».

Soigner des terroristes. Des professionnels de santé y sont parfois confrontés au cours de leur carrière. Ils travaillent en prison, dans la médecine d’urgence en France ou sur des théâtres de guerre à l’étranger. Quand on les interroge sur leur pratique et leur ressenti, tous s’accordent à dire que l’exercice reste, au bout du compte, le même. «La médecine d’urgence ne se pose pas la question», attaque d’emblée le Dr François Braun, président de Samu Urgences France. «Nous soignons quelle que soit l’origine du patient. Quand on arrive sur un accident de voiture, on ne se demande pas qui est le chauffard et qui est la victime. Avec le terrorisme, c’est pareil».

Une forme de résistance

Soigner coûte que coûte. L’idée fait partie de l’ADN des médecins urgentistes. Pourtant, la pratique peut soulever des questions. Peut-on, par exemple, soigner les victimes en priorité, au détriment des terroristes? Faut-il, au contraire, privilégier le terroriste qui sera potentiellement détenteur d’informations précieuses? «On s’occupe de ceux qui sont dans un état grave et qui ont une chance d’être sauvés», répond simplement le Pr Pierre Carli, directeur médical du Samu de Paris, qui conteste toute forme de hiérarchie. Cette approche est une vieille règle française qui remonte au XVIIIe siècle. On la doit au Dr Dominique Larrey, chirurgien sous Napoléon Bonaparte, qui avait affirmé à l’époque qu’il fallait «toujours» commencer par «les plus dangereusement blessés, sans égard aux rangs et aux distinctions».

Pas de distinction donc. Pour autant, une telle intervention n’est pas sans risque. Même grièvement blessé, un assaillant porteur d’une ceinture d’explosifs peut s’avérer extrêmement dangereux. C’est pourquoi leur prise en charge nécessite un minimum de sécurité. Avant toute intervention médicale, ils sont «fouillés» et «dépiégés» par les forces de l’ordre. Ce fut notamment le cas pour l’assaillant du Louvre qui s’était attaqué en février à des militaires de l’opération Sentinelle et pour celui qui s’en était pris à un policier sur le parvis de Notre-Dame en juin dernier. «Lorsque nous intervenons, nous ne sommes pas censés engager notre vie», rappelle le Pr Carli.

«À mes yeux, le droit aux soins de qualité est une valeur intangible de notre démocratie.»
Pr Pierre Mols

Au-delà de cette question sécuritaire, les soins prodigués dans l’urgence sont les mêmes que pour les victimes. Idem à l’hôpital. Les professionnels de santé s’attachent à ce que les terroristes suivent le même traitement que les autres patients. En 2016, le Pr Pierre Mols et son équipe avaient soigné, en Belgique, les blessures de Salah Abdeslam et son complice Ahmed Choukri. «Pour nous, il ne s’agissait que de patients», . «On leur a fourni des soins dans les meilleures conditions». L’expérience s’avère parfois plus compliquée. Les infirmières qui s’étaient occupées du terroriste Djokhar Tsarnaev, responsable des attentats de Boston, en avaient fait l’amère exépérience. Il venait de tuer trois personnes et blessé 264 autres. Certaines ont eu du mal à se faire à l’idée de lui avoir sauvé la vie.

Vient alors une autre question: peut-on soigner terroristes et victimes dans le même hôpital? Aujourd’hui, «tout est fait pour qu’ils ne se croisent pas», répond le Pr Carli, directeur médical du Samu de Paris. «Les terroristes présumés suivent un circuit judiciaire spécial et sont placés dans des endroits protégés, à l’écart des victimes. Et quand c’est possible, on fait en sorte qu’ils ne soient pas dans le même hôpital».

État d’âme

Curieuse sensation que de sauver la vie d’un terroriste. Celui qui était agresseur devient soudainement «victime». En Syrie, le Dr Jean-Hervé Bradol a soigné en 2012, puis en 2013, des membres de l’Etat islamique, des rebelles de l’opposition, tout comme des soldats du régime de Bachar el-Assad. Certains venaient même se faire soigner avec une ceinture d’explosifs autour de la taille. «Sur le moment, vous agissez par automatisme. Comment gérer la douleur? Y a-t-il des lits disponibles? Vous êtes absorbés par ce que vous faites. C’est presque un rituel».

Certaines interventions médicales sont plus pesantes que d’autres. Le Dr Bradol, qui est aujourd’hui directeur d’études à la Fondation Médecins sans frontière (MSF), se souvient notamment d’un épisode au Rwanda, en 1994. Avec ses collègues, il avait dû prendre en charge les journalistes de la radio des Mille Collines qui avaient appelé à éradiquer les Tutsis pendant le génocide. «Ils s’étaient pris un tir de mortier. On s’est retrouvé à les soigner, non sans état d’âme», souffle-t-il.

«Humainement, c’était très compliqué»
Dr Valérie Kanoui

Le contrecoup vient souvent après. À froid, «une fois le job terminé». «Mais en avoir soigné un de trop, même si c’est un salaud, ce n’est pas ça qui vous traumatise», juge le Dr Bradol. «Le plus dur, c’est de ne pas avoir pu aider tout le monde». «Est-ce que ça nous mine? Bien sûr», admet le Dr Braun à son tour. D’où l’importance des débriefings qui ont, depuis les attentats, étaient généralisés.

Pour le Dr Valérie Kanoui, membre fondateur de l’APSEP (Association des professionnels de santé exerçant en prison), la question ne se cantonne pas au terrorisme. Soigner les grands criminels demande parfois de garder la tête froide. Elle se souvient notamment de cette fois où elle avait dû soigner un homme condamné pour assassinat. «Je l’ai vu deux-trois fois et il fallait bien le soigner malgré un comportement inadapté: il était détendu, à la limite de l’arrogance et paraissait plutôt fier de lui. Humainement, c’était très compliqué».

Mais ces cas-là sont rares, assure la médecin. La plupart du temps, la relation patient-médecin se tisse de la même manière qu’à l’extérieur. «J’ai même remarqué que les patients détenus étaient parfois plus respectueux de mes prescriptions et de mes conseils car moins dans une logique consumériste» que les patients consultant à l’extérieur.

Eviter les faits divers

En 27 ans de carrière dans le milieu carcéral, le Dr Kanoui a pris en charge de nombreux détenus, délinquants et criminels. «Je ne cherche pas à savoir pourquoi ils sont en prison. Souvent, ce sont eux qui se racontent». Y compris le pire. «Je ne vous dis pas que c’est facile. Mais s’ils ont besoin d’en parler, c’est qu’ils ont quelque part besoin d’aide et c’est important d’être à l’écoute, ça fait aussi partie du soin». La médecin a aussi ses «méthodes» pour rester neutre dans son approche du patient: elle «évite» tous les faits divers médiatisés. «Quand vous connaissez à l’avance toute l’affaire pénale de celui que vous allez soigner et que vous commencez une relation thérapeutique avec un patient par son délit, c’est plus difficile de s’en affranchir». Idem pour les victimes.«C’est capital de ne pas les connaître pour pouvoir prendre en charge les personnes détenues avec l’impartialité et l’empathie nécessaires au soin».

«Quand quelqu’un est blessé, on ne voit qu’un blessé et rien d’autre»
Pr Pierre Carli

En psychiatrie, difficile à l’inverse de faire abstraction du parcours des patients. «Mais il n’est pas forcément plus compliqué de suivre un détenu qu’une personne dans une situation ordinaire», tient à préciser le Dr Michel David, président de l’association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (ASPMP). Très rarement, il arrive qu’une situation pose problème. «Une fois, des membres de mon équipe ont refusé de rencontrer un détenu porteur du sida et accusé d’avoir violé plusieurs enfants», poursuit le médecin, auteur de l’ouvrage Soigner les méchants*. «Personnellement, j’avais accepté de le prendre en charge. J’estime que la personne en face de vous reste un être humain. Il faut aller chercher sa part d’humanité».

Soigner «les méchants» leur pose-t-il un cas de conscience? À cette question, tous répondent par la négative. «Quand quelqu’un est blessé, on ne voit qu’un blessé et rien d’autre», affirme sans hésiter le Pr Pierre Carli. «Ce qui préoccupe les soignants», insiste le Pr Carli, «c’est de savoir s’ils ont fait le maximum sur le terrain». Certains se disent qu’en maintenant ces individus en vie, ils pourront rendre compte de leurs actes devant la justice et fournir des informations qui pourront éventuellement permettre de déjouer d’autres attentats à l’avenir. «Personnellement, ça me permet d’apaiser mes inquiétudes», confie le Dr Braun. D’autres y voient une forme de résistance au terrorisme. «Leur objectif est de désorganiser notre société», développe le Pr Carli. «En maintenant l’organisation des soins, on va à l’encontre de leur volonté et on s’oppose à leur logique mortifère». En Belgique, le Pr Mols est sur la même ligne: «À mes yeux, le droit aux soins de qualité est une valeur intangible de notre démocratie. L’appliquer à tous, y compris à Abdeslam, c’est ma forme de résistance».

Peut-on refuser de soigner?

Pour d’autres, au contraire, la perspective de prendre soin d’un terroriste est plus délicate. En 2014, une infirmière turque avait ainsi refusé de continuer à prendre en charge des militants de l’Etat islamique. «Nous les soignons, et après ils vont décapiter des gens. J’en ai assez», avait-elle écrit dans une lettre adressée au parlement et à la police nationale turcs, relayée par le site d’informations Slate.

Mais, en tant que médecin, peut-on refuser de soigner? Oui, mais sous certaines conditions, répond le Dr Jean-Marie Faroudja, président de la section éthique et déontologie au Conseil national de l’ordre des médecins: «L’article 47 du code de déontologie permet au médecin de se récuser pour des raisons personnelles, si et seulement s’il n’y a pas d’urgence et qu’un autre médecin peut prendre le relais». Toutefois, le médecin n’y est pas autorisé si sa décision revêt un caractère discriminatoire. Le code de déontologie le dit clairement dans son article 7: «Le médecin doit (…) soigner avec la même conscience toutes les personnes quels que soient leur origine (…) ou les sentiments qu’il peut éprouver à leur égard». De fait, résume le Dr Faroudja, si un médecin se refuse à soigner un terroriste dans une situation d’urgence, il s’exposera à des sanctions pénales pour non-assistance à personne en danger et omission de porter secours. Il peut également être poursuivi sur le plan disciplinaire.

Un an et demi après sa tribune, l’infirmière Sylvie Robillard continue de penser qu’il est compliqué de prendre soin des terroristes. «J’ai du mal à croire que le soignant puisse être véritablement dans l’empathie et qu’il ne soit pas tenté de moins soulager la douleur». Et si demain elle devait soigner Salah Abdeslam? «Il faudrait qu’on me réquisitionne et que je n’ai pas le choix».

*Soigner les méchants. Ethique du soin psychiatrique en milieu pénitentiaire, aux éditions L’Harmattan, juin 2015.

4 COMMENTS

  1. Et que dire quand le terroriste est plus mal en point que ses victimes ?
    Va t-on le soigner en priorité ? si quelqu’un repond « oui », Il est vraiment fou.
    Je vous rappelle que Zaka a choisi de s’occuper d’abord des victimes

    ‘Celui qui est miséricordieux envers les cruels, finira par être cruel avec les miséricordieux’ ».

  2. Eh bien les médecins n’ont qu’à soigner leur ADN! cela doit être possible s’ils sont médecins
    Ils installent la logique de l’absurde!

  3. Soigner mais pas nécessairement sauver !
    Oui ce doit être impossible de soigner un terroriste lorsque vous savez qu’il vient de tuer un de vos frères !
    Je me demande si la déontologie oblige tout.
    En somme si hitler avait été un de vos blessés vous l’auriez soigné ??? Moi non !
    Et ça s’appelle une légitime défense parce qu’en le soignant il recommencera.
    Dans ce seul cas vous pouvez « ne pas sauver quelqu’un en danger » ! puisque le danger c’est le terroriste.
    D… merci je ne suis pas médecin !

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