Les terrifiants récits des «lionceaux» de l’État islamique

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Capture d'écran tirée d'une vidéo de propagande de Daech, tournée dans la région de Raqqa (Syrie), en février 2015.. - Crédits photo : Isis / Youtube
Les terrifiants récits des «lionceaux» de l’État islamique
Source : Le Figaro

Le père Desbois a recueilli les témoignages de nombreux enfants soldats embrigadés par l’État islamique. Édifiant.

Le père Desbois
Le père Desbois – Crédits photo : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP
«Si vous vous voulez comprendre ce que vivent les enfants dans l’État islamique, intéressez-vous aux témoignages recueillis par le père Desbois.»
Il est peu fréquent qu’un spécialiste de la lutte antiterroriste conseille de contacter un prêtre catholique.

Quelques minutes avec le père Patrick Desbois suffisent à comprendre que, pour appréhender le défi que constitue le retour en France des «enfants de Daech», il faut écouter les témoignages qu’il a recueillis avec son équipe.

Le père Desbois est connu pour son travail, et notamment ses recueils de témoignages, sur la «Shoah par balles» en ex-Union soviétique, l’extermination des Juifs par des pelotons d’exécution. Une enquête qu’une équipe de 25 personnes poursuit aux confins du Caucase russe.

La terreur de Daech a alerté le prêtre. Aidé notamment par Nastasie Costel, coordonnant un projet sur le génocide des Roms, ou l’universitaire de Cologne Andrej Umansky, il a lancé un autre projet «Action Yazidis».

Du nom de la minorité yazidie, dont la religion kurde est bien antérieure à l’islam, persécutée par Daech. Considérés comme des mécréants par les djihadistes, des yazidis ont été massacrés, violés, réduits en esclavage.

Des enfants yazidis ont été embrigadés par Daech pour servir de chair à canon

Et leurs enfants embrigadés pour partie d’entre eux pour servir de chair à canon. Armés, entraînés dans des conditions très dures, ces jeunes yazidis peuvent témoigner de l’instrumentalisation des enfants soldats par Daech et de la présence dans les camps d’entraînement de mineurs musulmans irakiens, syriens mais aussi étrangers (maghrébins, asiatiques, moyen-orientaux et occidentaux).

Ces récits (au moins 150 entretiens réalisés avec des yazidis, dont près d’une vingtaine avec des enfants de 9 à 16 ans) permettent de plonger dans une machine de guerre et d’endoctrinement digne d’un État totalitaire.

Les camps d’entraînement dont parlent les enfants se situaient en Syrie (à Raqqa et Suluk, au nord de la «capitale» du califat) et en Irak (Mossoul et Tall Afar, à 70 kilomètres à l’ouest). Les jeunes yazidis y ont côtoyé d’autres enfants, qu’ils dénomment collectivement des «musulmans» parmi lesquels des Syriens, des Irakiens mais aussi des étrangers. L’un des mineurs interviewés parle même des deux «amis» français avec lesquels il s’est entraîné. Mais il affirme ne pas connaître leur identité.

Des enfants arrachés à leur famille

Ces récits frappent d’abord par l’organisation qu’ils dévoilent, la ritualisation de l’embrigadement d’enfants arrachés à leur famille, accompagné d’une véritable bureaucratie. En arrivant dans le camp d’entraînement, l’enfant a les yeux bandés. Une fois arrivé, on lui indique qu’il a été «choisi» et on l’emmène devant un stock d’armes pour qu’il puisse choisir celle qui lui convient. Un morceau d’adhésif portant son nom est apposé sur l’arme. À l’endoctrinement (formation à un islam très radical, apprentissage de l’arabe pour ceux qui ne le maîtrisent pas, visionnage de vidéos de propagande sans accès à aucune autre source d’information) s’ajoute une préparation militaire.

La panoplie type comporte ce que les enfants appellent presque banalement la «ceinture» (d’explosifs), des grenades dans les poches et la kalachnikov. Des «spécialités» sont enseignées: attaques de maisons (les enfants s’entraînant à faire sauter les serrures, neutraliser les habitants, ficeler les enfants et les emmener dans des camions), pose d’explosifs, décrites par les enfants comme des objets «en plastique» sans que l’on sache s’il s’agissait de mines ou d’autres types d’engins.

Enfin attaques kamikazes pendant lesquelles les «lionceaux» sont guidés par haut-parleurs ou suivis par des drones jusqu’à l’explosion. Plus généralement, pour accroître son ascendant, Daech s’efforce d’impliquer les enfants dans des crimes (tenir une personne pendant la torture, la blesser ou la tuer…).

Pour faire face aux bombardements aériens et aux drones, les camps des « lionceaux » sont installés dans des lieux anonymes

À noter que les mineurs rencontrés par le père Desbois et son équipe ont été entraînés mais finalement pas «choisis» (ou c’est du moins ce qu’ils affirment) par Daech pour devenir des combattants. C’est ainsi le cas d’Ajar, né en 2001, qui voulait devenir sniper mais qui a finalement été rejeté alors que quinze autres occupants de son camp de Tall Afar ont eux été retenus. Les «élus» sont montés à bord de bus et sont partis, dixit leurs camarades, «à l’étranger» (sans qu’on sache s’il s’agit de la Syrie ou d’autres pays). «Les enfants sont formels: jamais personne n’a revu ceux de leurs camarades qui ont été “choisis” par l’organisation», souligne le prêtre.

Pour faire face aux bombardements aériens et aux drones, les camps des «lionceaux» sont installés dans des lieux anonymes: garage, magasin, étage d’un immeuble avec à chaque fois le souci de dissimuler les lieux depuis les airs. Ils sont également très mobiles, des capteurs solaires fournissant par exemple l’électricité, ce qui permet de «déménager» le camp et les jeunes recrues, sous surveillance, à la moindre alerte. Certains des jeunes rencontrés dans le cadre d’«Action Yazidis» ont dessiné, en quelques traits maladroits, «leur» camp. Alwan, 14 ans, originaire de Kojo et emmené à Raqqa, se souvient ainsi d’un quadrilatère où il a retrouvé une soixantaine d’autres «recrues».

Avec une salle d’entraînement souterraine, une grande cour et une demi-douzaine de chambres. Il a également dessiné pêle-mêle un hammam, une prison et surtout la pièce occupée par le «chef» du camp, celui que les enfants appellent «l’émir» ou le «cheikh». L’homme, qu’ils admirent et craignent à la fois, est toujours présent. C’est lui qui veille à ce que ses «troupes» prennent chaque jour leur cachet d’une drogue non identifiée, pour «oublier leur famille» assurent les jeunes. C’est encore l’émir qui fait régner la loi de la carotte et du bâton. La carotte sous la forme de félicitations et de remerciements mais aussi d’argent pour les bons élèves. S’ils ne peuvent le dépenser eux-mêmes, ils peuvent se faire acheter des choses. Le chantage aux rencontres familiales, notamment avec les mères, a également cours (le petit Baram ne pardonne pas à Daech de ne pas lui avoir permis de revoir sa mère alors même qu’il s’était comporté en bon «lionceau»). En cas d’incartade, de tentative d’évasion, la punition tombe: fouet, coups, privations diverses. Régulièrement, les walis (préfets) de Daech passaient dans les camps et incitaient à la délation.

Un discours crépusculaire

Même évadés, relâchés (souvent contre de l’argent) ou libérés par les forces anti-Daech, ces mineurs connaissent toujours l’enfer. Beaucoup demeurent fortement endoctrinés, attaquant d’autres enfants, traitant leurs proches d’infidèles, refusant d’approcher les femmes, ne voulant plus ou même ne sachant plus parler kurde. À les en croire, leurs anciens geôliers et mentors djihadistes leur tenaient un discours crépusculaire: «Nous, nous allons tous mourir mais vous vous resterez.» Une phrase qui inquiète un père Desbois s’interrogeant pour l’avenir. «On a fait goûter à ces enfants la toute-puissance, on leur a promis une vie merveilleuse ou une fin héroïque. L’un d’entre eux, âgé de 17 ans, s’est vu promettre une femme pour ses bons et loyaux services. Comment ces jeunes vont-ils retrouver une vie ordinaire, dure et frustrante?» Et de conclure: «Si l’on veut être efficace, il faudrait leur offrir quelque chose d’exaltant. Mais pour le bien cette fois.» Un impératif quand on sait que Daech s’efforce souvent de garder le contact avec ses «disciples» via les réseaux sociaux.

Des drones pour surveiller les petits kamikazes

Sur cette vidéo, diffusée par Daech en février, en pleine offensive de Bagdad, deux jeunes garçons en treillis, kalachnikov au côté, sourient et plaisantent devant l’objectif. Originaires de Sinjar (Kurdistan irakien), il s’agit de deux yazidis endoctrinés. Quittant leurs visages réjouis, la caméra de Daech s’attarde sur deux véhicules bourrés d’explosifs et sur les deux jeunes conducteurs s’installant à bord (la tête de l’un d’eux dépasse à peine le volant), avec, là encore, force sourires. La prise de vues devient ensuite aérienne et l’on comprend qu’un drone suit les deux voitures suicides. En incrustation sur l’image, la photo de l’enfant qui va à la mort. La première voiture se rapproche d’un groupe de véhicules militaires. Une énorme flamme envahit l’écran. À en juger par la vidéo, les dégâts humains et matériels ont probablement été considérables. Quelques secondes plus tard, explosion identique de la seconde voiture avec un enfant à bord.

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