Le statut de la philosophie dans la tradition juive

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Le statut de la philosophie dans la tradition juive

Du talmud à Emmanuel Levinas en passant par Rosenzweig, Buber, Scholem et Léo Baeck : quel a été le rapport de la tradition juive classique (Bible, Talmud, Midrash) avec la philosophie grecque ou ses dérivés, durant tout ce millénaire et demi ?

Depuis la clôture du talmud de Babylone vers l’an 500 de notre ère, les juifs ont dû se confronter – ou au moins se mesurer – à la noétique des peuples et des civilisations parmi lesquels ils vivaient.


Depuis la clôture du talmud de Babylone vers l’an 500 de notre ère, les juifs ont dû se confronter – ou au moins se mesurer – à la noétique des peuples et des civilisations parmi lesquels ils vivaient.

C’est ainsi que les débuts du rationalisme juif se passèrent dans l’ère culturelle arabo-musulmane sous l’influence de l’hellénisme tardif adapté aux exigences du monde des commentateurs musulmans.

Les tout premiers pas furent accomplis grâce au mouvement traducteur de moines nestoriens qui dominaient à la fois le grec et l’arabe. Chez les juifs, qui étaient pour la plupart arabophones en Orient, le besoin de traducteurs était moins pressant et ne se fera vraiment sentir que quelques siècles plus tard, lorsque les Juifs s’établirent dans des pays chrétiens.

Ayant désappris l’arabe, ils se tournèrent vers de célèbres familles de traducteurs, dont les plus connues sont les tibbonides et les kalonymides, afin d’obtenir des versions hébraïques des œuvres philosophiques grecques, revues et adaptées par les représentants musulmans de la pensée antique, les falasifa.

Ce mouvement a fini par donner un Moïse Maïmonide (1138-1204), suivi d’une cohorte de commentateurs qui rapprochèrent les idées de son Guide des égarés des doctrines d’Averroès (o. 1198).


Maimonides-2.jpgMaïmonide marque un tournant en ne suivant pas l’exemple de ses devanciers. Plutôt que de rédiger à son tour un commentaire biblique en bonne et due forme, il a exposé ses doctrines philosophico-religieuses. Il a inversé la hiérarchie des normes et a amorcé une nouvelle approche philosophique au sein du judaïsme.

Maïmonide marque un tournant, en ce sens qu’il n’a pas jugé bon de suivre l’exemple de ses devanciers en rédigeant à son tour un commentaire biblique en bonne et due forme, mais a préféré exposer ses doctrines philosophico-religieuses, les appuyant par des références scripturaires. Il a inversé la hiérarchie des normes… et a donné le signal d’une nouvelle approche philosophique au sein du judaïsme.

Cette philosophie juive au sens strict du terme a vu se développer, parallèlement à elle, une autre branche de la spéculation, résolument mystique, la kabbale, dont le sens premier en hébreu signifie la tradition.

Les œuvres fondatrices de ce mouvement ésotérique sont le Bahir, daté d’environ de la fin du XIIe siècle, et le Zohar, environ un siècle plus tard, si l’on en juge par les premières citations d’un ouvrage appelé à devenir la Bible de l’ancienne kabbale, aussi dite la kabbale espagnole, en raison de son lieu de naissance.

Certains auteurs, choqués par deux habillages conceptuels si différents d’une même et unique pensée juive, résolurent de les rapprocher, même s’il fallait, pour y parvenir, faire violence au texte.

Il faut aussi rappeler que des cercles conservateurs au sein du judaïsme voyaient dans la floraison du néo-aristotélisme contemporain un grave danger pour la survie du judaïsme traditionnel. Cet empiétement de la pensée grecque sur le domaine de l’exégèse biblique ne présageait rien de bon.

Et à la mort de Maïmonide, les conflits éclatèrent entre les deux parties de la culture juive : l’une, arc-boutée sur ses certitudes religieuses, ne tolérait pas l’ingérence du donné philosophique dans la sphère religieuse, tandis que l’autre se tenait pour une religion éclairée, susceptible de convenir aux élites.

Les controverses maïmonidiennes, notamment celles de 1303-1306 qui se déroulèrent dans la France méridionale, le montrent amplement.


Les relations entre religion et philosophie au sein du judaïsme ne furent toujours empreintes d’une grande sérénité.

En fin de compte, après des oppositions d’une grande violence, on permit l’apprentissage de la philosophie seulement à partir de vingt-cinq ans, ce qui, pour l’époque, constituait un âge plutôt avancé. Mais tous ne respectèrent pas cette règle édictée par les cercles dirigeants : c’est ainsi que Moïse de Narbonne (1300-1362), grand commentateur averroïste du XIVe siècle, fut initié par son père au Guide des égarés dès l’âge de treize ans !

Résultat de recherche d'images pour "guide des égarés"On le voit, les relations entre religion et philosophie au sein du judaïsme ne furent toujours empreintes d’une grande sérénité.

Si l’on enjambe l’époque de la Renaissance, au cours de laquelle, en Italie, notamment, des savants juifs s’ouvrirent un peu plus au monde des idées philosophiques, et que l’on se déporte dans l’aire culturelle germanique, on découvre avec le jeune Moïse Mendelssohn (1729-1786) de Dessau un nouveau départ de la pensée philosophique au sein du judaïsme.

Mais les restrictions concernant les études philosophiques étaient toujours en vigueur ; rappelons le cas de Salomon Maimon, dont l’autobiographie fut traduite en français en 1983: il fut interdit de séjour dans la ville de Berlin, car les autorités juives découvrirent qu’il était un partisan convaincu des idées de Maïmonide et qu’il envisageait même d’écrire un commentaire de l’œuvre majeure de ce dernier. Les autorités communautaires subodorèrent l’hérésie dans tout cela et notre apprenti-philosophe, qui finit par mettre son projet à exécution, dut attendre un long moment avant d’être enfin admis à séjourner à Berlin.

Ceci nous montre que même au milieu du XVIIIe siècle, au cœur d’une grande capitale européenne, la philosophie et ses partisans n’étaient pas en odeur de sainteté.

Pourtant, le siècle des Lumières donna au mouvement philosophique une impulsion nouvelle qui ne se démentira plus : à la mort de Mendelssohn en 1786, la communauté juive d’Allemagne allait changer du tout au tout.


Alors qu’au siècle précédent, les communautés orthodoxes ou ultra-orthodoxes constituaient l’écrasante majorité, vers 1850 ce fut l’inverse : le libéralisme et la réforme avaient pris le dessus. Un nouvel esprit affirma sa suprématie au sein des communautés, ce fut la Science du judaïsme (dont Levinas se tint – sa vie durant – soigneusement à l’écart) qui soumit l’intégralité des sources juives anciennes à une critique historique absolue.

Alors qu’au siècle précédent, les communautés orthodoxes ou ultra-orthodoxes constituaient l’écrasante majorité, vers 1850 ce fut l’inverse : le libéralisme et la réforme avaient pris le dessus. Un nouvel esprit affirma sa suprématie au sein des communautés, ce fut la Science du judaïsme (dont Levinas se tint – sa vie durant – soigneusement à l’écart) qui soumit l’intégralité des sources juives anciennes à une critique historique absolue.

C’est au cours de ce même XIXe siècle allemand que naquirent une historiographie juive nouvelle, une approche scientifique des penseurs juifs médiévaux (principalement Maïmonide et ses commentateurs) et un
large éventail d’études portant sur des œuvres judéo-arabes.

La plupart des grands philosophes juifs du XXe siècle naquirent à la fin du siècle précédent et produisirent leurs œuvres au cours des premières décennies de ce même siècle.

Toutefois, et nous l’avons vu à partir de l’exemple même de Levinas, qui opta pour Rosenzweig, les philosophes judéo-allemands qui incarnèrent le renouveau de cette même pensée n’allaient pas tous dans la même direction.

Ce qui veut dire que même si la philosophie a fini par acquérir un droit de cité incontestable dans les milieux juifs, cela ne signifiait pas pour autant que ce statut demeurait incontesté.

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français.

 
 

1 COMMENT

  1. Il n’y a pas à proprement parler de  » philosophie juive  » là où commence ce qu’on nomme « la philosophie juive  » commence bien souvent une forme d’ hérésie qui n’a rien à voir avec le Judaïsme éternel , celui qui réunit les sages et les commentateurs Juifs dans toute la dispersion , du Yémen à l’Allemagne , du Maroc à la Pologne , de l’Irak à la Russie …..et qui se sont retrouvés enfin côte à côte en Israël .

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