Le roman-vrai de Mengele ou la pérennité du mal©

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Olivier Guez : Le roman-vrai de Mengele

ou la pérennité du mal

 

C’est curieux comme tous les livres qui traitent de la poursuite des nazis se lisent comme des thrillers. Celui d’Olivier Guez1 ne fait pas exception à la règle. Son écriture est prenante, haletante, rapide, concise et rythmée. Son « roman » est historiquement très documenté si bien que nous, lecteurs, ainsi entraînés dans la tourmente et la vivacité de son écriture, voulions à notre tour, arriver rapidement à la fin de son livre, pour trouver enfin de quoi apaiser nos consciences si ce nazi, dont Olivier Guez nous raconte la vie en exil et la traque, avait seulement pu payer pour ses crimes… Nous aurions volontiers espéré un Mengele enlevé par les vengeurs du Mossad, comme ils l’avaient fait pour Eichmann en 1960. Mais à cette époque-là, nous apprend Olivier Guez, ils avaient dû se diriger vers une autre mission, puis c’est la guerre des Six jours qui allait devenir prioritaire, et donc, faire passer la capture de Mengele au second plan. Dommage ! Mais rien dans la vie de Josef Mengele, telle qu’elle fut vraiment, ne peut nous satisfaire, sauf quand, sous la plume de l’auteur, il souffre, devient malade à en crever, fuit, vit parfois dans la misère, se cache comme le criminel qu’il est, est réduit à de petits boulots minables, et croupit dans des planques tropicales infectes et humides… Malheureusement, le médecin maudit d’Auschwitz échappe à ses poursuivants, qu’ils soient Israéliens, le Mossad en tête, Français comme Beate et Serge Klarsfeld ou Autrichien comme Simon Wiesenthal. C’est qu’ils le localisent parfois là il n’est pas ou là où il n’est plus. Olivier Guez précise que les Etats d’Amérique du Sud ne se sont pas montrés très coopérants pour capturer l’ange de la mort. Ils ont même été franchement opposants comme l’Argentine de Perón ou le Paraguay… Il n’y a guère qu’au Brésil, vers la fin, que Mengele aura été inquiété, tant la pression des médias et de certains journalistes curieux et opiniâtres était forte, surtout après le témoignage des survivants d’Auschwitz. Les populations européennes, (pas toutes !) israéliennes et américaines demandaient aussi justice pour les victimes, et jugement pour les bourreaux. Avant cela, même l’Allemagne n’avait guère été pressée dans la poursuite des nazis. Elle leur permettait même d’avoir des postes importants ou les laissait tranquillement vivre leur retraite. Quand ce n’était pas les pays arabes qui les accueillaient pour qu’ils continuent à tenter d’exterminer les juifs devenus Israéliens dans leur patrie retrouvée.

Le livre d’Olivier Guez n’est donc pas tant un roman bien que des dialogues soient imaginés, qu’un livre historique sur celui qui fut sans doute le pire des criminels nazis avec Hitler, (suicidé en 1945) Eichmann et bien d’autres encore, formant même après la guerre un réseau d’assassins nostalgiques d’un Reich qu’ils voulaient voir perdurer malgré sa défaite. Olivier Guez nous fait frémir plus d’une fois quand il nous parle des complicités de Mengele, celle des nazis comme celle des Etats, comme celle des simples gens qui de l’Argentine au Brésil le cachaient sans se poser d’autres questions que celles de l’argent qui achetait leur silence. A chaque page, on attend celui ou celle qui enfin le dénoncerait. Mais non, rien de tel, sinon une longue, inquiétante et horrible chaîne de solidarité inhumaine pour protéger Josef Mengele. Même sa famille ne le renia pas, ni ses parents restés en Allemagne, à Günsburg, ni son ex-femme, ni sa seconde épouse, Martha, épousée en 1958, sa belle-sœur en fait, bien qu’elles aient mis une distance géographique entre elles et le médecin maudit. Seul Rolf, son fils qui vient le voir au Brésil en 1977 dans sa dernière et misérable planque, est écœuré par son père qui n’a rien renié de son passé de criminel de guerre et ne cesse de clamer son innocence. Innocent d’avoir torturé médicalement autant de jumeaux, d’handicapés, de femmes qu’il rendait stériles, de bébés qu’il exécutait après leur avoir inoculé le typhus… ! Ainsi, lui demande son fils, s’agissant des juifs : « N’as-tu jamais ressenti de compassions pour les enfants, les femmes et les vieillards que tu envoyais à la chambre à gaz ? Tu n’as aucun remords ? ». Et son père de répondre : « La pitié n’est pas une catégorie valide puisque les juifs n’appartiennent pas au genre humain »2.  Même après toutes ces années, Mengele n’a pas une once de culpabilité…On dirait facilement de lui qu’il était un pervers criminel complètement responsable de ses actes comme Eichmann et nombre de nazis d’ailleurs, Hitler y compris. Le mal chez eux n’était donc pas banal, lié à certaines circonstances historiques… mais était structurel, enraciné en eux. Non pas banalité du mal mais pérennité du mal ! Nous ne le répèterons jamais assez : tous étaient  parfaitement conscients et coupables de leurs crimes. Ce qu’Olivier Guez démontre une nouvelle fois dans son « roman ».

En lisant avec un grand intérêt ce livre, je n’ai pas cessé de penser à ma petite cousine, Zelda Menasse-Alcalay, déportée à Auschwitz et survivante du convoi 77 du 31 juillet 1944. Elle aurait peut-être reconnu Josef Mengele car elle l’a vu trois fois. Une fois dès la sélection, puis deux fois ensuite alors qu’elle était à « l’infirmerie » pour cause de Typhus. Là, m’a-t-elle dit, son regard sélectif ne l’a pas vue, ne l’a pas repérée parmi ces centaines de déportées qui croupissaient sans soin à « l’infirmerie ». De fait, contrairement à celles qu’il désignait, elle avait échappé au gazage immédiat…

Je disais que le roman-vrai d’Olivier Guez arrivait à nous faire frémir car il rend façon très précise la vie saturée de crimes et nauséabonde de ces cohortes de nazis et de leurs complices, réfugiés après la guerre en Amérique du Sud. Son livre devrait donc figurer en bonne place à côté de celui de William Goldman, Marathon man (1974) dont sera tiré le film du même nom de John Schlesinger (1976). En 1974, nous avions eu aussi le film de Ronald Neame, Le Dossier ODESSA, puis encore le livre d’Ira Levin Ces garçons qui venaient du Brésil (1977), suivi du film, du même titre, de Franklin J. Shaffner (1978).  Plus près de nous,  Le médecin de famille, le film de Lucia Puenzo parut en 2013 évoque aussi de façon très angoissante pour le spectateur, la vie de ces nazis qui ont parfois vécu comme des rois, tel Mengele en Argentine où il débarque en 1949, sous la dictature de Perón, puis ensuite, comme des parias. Tous ont vécu sous de fausses identités, traqués, méfiants jusqu’à la paranoïa, fiers de leur passé mais n’assumant pas leur présent. Ainsi vivaient-ils comme des lâches en se vautrant sans remords dans les crimes qu’ils avaient commis et dans leur haine toujours tenace des Juifs, jusqu’à ce que leur vie se rétrécisse, les ratatine au fur et à mesure que l’étau de la justice se resserrait sur eux en les trainant parfois devant un tribunal. Une autre justice plus discrète mais plus expéditive pouvait aussi les exécuter mystérieusement d’une balle dans la tête. Ainsi que le raconte très bien Olivier Guez, Josef Mengele, né en 1911, fut de ces nazis-là, jusqu’à sa mort certaine et encore trop douce, en 1979.

                       Par ©Jean-Marc Alcalay

1 Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele, Grasset, 2017.

2 Ibid., p. 207-208.

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