La rose de Saragosse, de Raphaël Jerusalmy©

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La rose de Saragosse [1]

 

Raphaël Jerusalmy nous livre, c’est le cas de le dire, un roman dont les héros sont, entre autres les personnages principaux, les livres et les gravures, et donc, l’art en général.  Ce roman est aussi historique puisqu’il se situe à Saragosse en 1485, quelques 7 ans avant l’expulsion des 150 000 à 200 000 juifs du pays dont l’auteur restitue avec justesse l’atmosphère de plus en plus étouffante et périlleuse pour les juifs, dans ce pays pourtant baigné de lumière. Les roses sans doute y fleurissaient comme nulle part ailleurs dans cette époque charnière entre le Moyen-Age et la Renaissance mais où les plus belles œuvres artistiques comme l’art de la gravure, côtoyaient en un funeste balai, les plus barbares pulsions humaines.

Une enquête policière

L’histoire de La rose de Saragosse commence par l’assassinat à coups de couteau d’un prêtre de l’Inquisition, le père Arbuès. Le Grand Inquisiteur Torquemada charge alors un indic, Angel Maria Ruiz de la Cruz d’enquêter sur ce crime. Seulement voilà, malgré son allure de malfrat et ses mauvaises manières, Angel est aussi un artiste graveur qui manie aussi le crayon et le fusain avec une belle habilité. Le roman commence donc par une enquête policière sur fond de chasse aux juifs et aux conversos qui sous les décrets, signés Torquemada, alimentent régulièrement de leurs chairs meurtries les bûchers de l’Inquisition. En filigrane, on devine un Raphaël Jerusalmy, bibliophile, dont une partie de la famille, chassée en 1492 vient aussi d’Espagne, via l’Empire ottoman. Et je gage que ce livre est aussi   un hommage à tous les Sefardim expulsés de leur terre ibérique.

« Nouveaux chrétiens » et juifs de toujours.

Les autres héros sont donc des juifs : Ménassé de Montesa, un converti qui a vraiment existé, grand collectionneur de livres et de gravures, sa fille Léa, puis leur ami, Abraham Cuheno un riche négociant et son fils Yéhuda, un peu boiteux, qui se déplace à l’aide d’un bâton, un fameux bâton d’ailleurs, et sa sœur Raquel. Eux sont restés juifs. Ils sentent mieux venir la terreur qui va s’abattre sur eux, que Ménassé qui se croit protégé par son nouveau statut de converso. Seulement tous les juifs d’Espagne seront touchés par l’édit d’expulsion du 31 mars 1492. Quant aux conversos et aux crypto-juifs restés au pays, ils connaitront aussi les supplices de l’Inquisition…Mais pour l’heure, Angel enquête, flanqué de son chien Cerbero  qui rappelle Cerbère, le chien à trois têtes qui dans la mythologie grecque gardait les portes de l’enfer. L’enfer c’est bien le siège de la Haute Inquisition où trône en maître absolu Torquemada qui craint moins les coups de couteau que la gravure plaquée sur les murs et qui illustre le meurtre d’Arbuès. Cruelle mais magnifique œuvre signée d’une rose épineuse, parfaitement dessinée pour qui s’y connaît dans l’art de la gravure, tel Angel Maria de la Cruz : « l’infâme placard est signé d’une rose épineuse placée en marge. En une claire provocation »[2]. Torquemada sait trop bien que pour l’Inquisition, l’art et les livres sont plus dangereux que tout.

L’attirance des contraires

Angel est donc chargé de trouver le mystérieux auteur de cette gravure, qui est aussi l’assassin du prêtre inquisiteur. L’histoire se passe de septembre à novembre 1485. L’expulsion des juifs se prépare, à coups de bûchers, de suspicions, de projets de fuite surtout dans la famille Cuheno. Mais avant, Angel a cru trouver celui qu’il pourrait manipuler, le jeune Yéhuda. Ils se rencontrent pour jouer aux cartes, trichent en un duel plutôt pacifique, mais les parties qu’ils engagent ne sont que la métaphore de celles qui se passent sur une scène plus dramatique où se joue le sort des juifs d’Espagne qui surveillent les moindres gestes du Grand Inquisiteur lequel veut que l’Espagne soit limpieza de sangre, littéralement, pureté du sang, c’est-à-dire, purifiée du sang des juifs. Comme quoi l’Inquisition espagnole avait précédé de loin la génétique raciale des nazis. Des tractations ont lieu pour sortir les gravures et les peintures, vers l’Empire Ottoman et son sultan Bayezid qui est prêt à accueillir les Sefardim chassés de leur terre espagnole qui ne sera bientôt plus la leur mais qui restera au-delà des siècles l’objet de leur plus grande nostalgie. Entre temps, Angel a rencontré Ménassé le collectionneur de livres et de gravures. Ils sont si différents et pourtant, une même passion les anime, celle qu’ils portent aux livres et aux gravures qui seuls pourraient triompher de la haine des hommes en les rassemblant un peu autour de la beauté et de l’art. Mais l’art pourrait aussi changer le cours de l’histoire s’il était assez subversif pour faire basculer les dictatures. C’est aussi le message de Raphaël Jerusalmy. Un autre placard, un portait de Torquemada lui-même, flanqué d’une horrible verrue puis d’autres bûchers, encore et toujours. Angel surprend Abraham et Yéhuda chez des orfèvres qui glissent dans la main d’Angel un stylet dont la pointe réalise les plus fines et belles gravures qui soient. Mais c’est un piège que le lecteur découvrira en continuant ce roman qui nous mène d’une piste à l’autre jusqu’au triste sort de Ménassé et au supplice de sa fille Léa, aussi rebelle que Angel. Mais le suspense demeure dont nous ne sommes délivrés qu’à la fin de ce roman où l’on découvre enfin qui a peint d’une si belle manière la rose aux épines. Une rose toujours très finement ciselée, en guise de signature d’une dernière gravure qui fait hurler le vicaire qui la découvre : « Maudits soient les faiseurs d’images ! » 3. Raphaël Jerusalmy pose à nouveau une question essentielle : quel peut être le pouvoir des images sur les hommes et sur l’histoire ?

 Après l’expulsion.

Les deux scènes finales se passent à Constantinople, à la cour du sultan Bayezid qui reçoit en cadeau une étrange relique, et en Toscane où la douceur et le dessin des collines rappellent la finesse des plus belles gravures qui ont tant fasciné les héros heureux et malheureux de ce roman captivant comme un thriller. Tous sont des amoureux de l’art, mais un art qui doit rester subversif pour qu’il soit plus fort que la mort telle qu’elle est incarnée par les pouvoirs  des tyrans qui continuent encore aujourd’hui d’ensanglanter la vie des hommes.

Jean-Marc Alcalay

[1] Raphaël Jerusalmy, La rose de Saragosse, Actes Sud, 2018.

[2] Ibid., p. 21.

3 Ibid., p. 163.

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