La délation, une passion française ?

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Entre 1940 et 1945, des centaines de milliers de « corbeaux » ont dénoncé leurs voisins juifs aux autorités. Qui étaient-ils ? Et quels étaient leurs mobiles ?

Propos recueillis par BAUDOUIN ESCHAPASSE

Le Point.fr

Tourné pendant l’Occupation, Le Corbeau est le deuxième film d’Henri-Georges Clouzot. Il y raconte la manière dont d’étranges missives anonymes perturbent la vie d’un village français. © DR

Pendant la dernière guerre, ils ont été nombreux à écrire des lettres de dénonciation à l’occupant allemand ou à l’administration vichyste dans le but de livrer (et souvent de faire déporter) des hommes, des femmes et des enfants juifs.

Ces courriers, conservés dans les archives publiques qui s’ouvrent aujourd’hui, plus de 70 ans après la Libération, un historien les étudie depuis une quinzaine d’années. Examinant ces documents sous les prismes statistique, institutionnel et chronologique, Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS livre, dans Dénoncer les juifs sous l’Occupation (1), un portrait cru de ces « collaborateurs », anonymes ou non, qui furent complices de crimes contre l’humanité. Pour Le Point.fr, il revient ici sur les principaux enseignements qu’il tire de ses travaux de recherche.

Le Point.fr : Votre dernier livre porte sur un sujet épineux : les lettres de dénonciation qui ont parfois envoyé à la mort les juifs vivant en France pendant la Deuxième Guerre mondiale. Comment vous est venue l’envie de vous consacrer à cette étude ?

Laurent Joly : Au début des années 2000, je préparais une thèse de doctorat sur le Commissariat général aux questions juives (CGQJ). J’avais alors découvert une source inédite dans les documents du CGQJ mis sous scellés à la Libération et conservés dans les archives judiciaires : le registre du courrier général reçu à Paris par le CGQJ de janvier 1942 à août 1944.

Source fondamentale, la seule à ma connaissance permettant de comptabiliser les délations reçues, enregistrées et analysées par l’administration antijuive de Vichy.

Puis est venu mon premier colloque en 2004. J’avais été recommandé par mon camarade Michel Laffitte. Il fallait trouver un sujet de communication. J’ai alors eu au téléphone la co-organisatrice du colloque, la grande historienne Annette Wieviorka, qui m’a dit : « Il n’y a pas d’étude scientifique sur la délation antisémite sous l’Occupation, ce serait bien de travailler là-dessus. »

C’est comme cela que j’ai commencé à me spécialiser sur le sujet, via des premiers articles, un colloque publié, un numéro spécial de revue, etc. Mais il n’y avait toujours pas d’ouvrages, d’étude complète sur le sujet de la délation contre les juifs. Avec mon éditeur et ami Grégoire Kauffmann, l’idée a donc germé d’un livre, que voici.

« La délation, écrivez-vous, occupe une place centrale dans l’imaginaire lié à la France des années noires, au point que l’on réduit souvent le phénomène de la dénonciation à sa seule dimension antisémite. » Étonnamment, peu d’historiens se sont pourtant plongés avant vous dans ce corpus d’archives. Pourquoi, selon vous ?

C’est en effet assez surprenant. Cela tient essentiellement au caractère difficilement saisissable du phénomène de la délation, mais aussi à la rareté des sources. Une fois qu’on a réuni des lettres – on en trouve, mais pas tant que ça –, qu’en faire ? On peut les publier comme l’a fait André Halimi dans la seule étude existante, qui est surtout une anthologie (La Délation sous l’Occupation, André Moreau, 1983). Analyser le phénomène, mesurer son ampleur réelle et ses effets concrets, c’était beaucoup plus difficile. C’est la raison pour laquelle j’ai centré mon livre sur Paris et sur un certain nombre d’institutions et d’acteurs emblématiques (le Commissariat général aux questions juives, la préfecture de police, le journal Au pilori) qui me permettaient d’incarner au mieux le phénomène et d’essayer de le quantifier…

Tourné pendant l'Occupation, Le Corbeau est le deuxième film d'Henri-Georges Clouzot. Il y raconte la manière dont d'étranges missives anonymes perturbent la vie d'un village français.

À ce propos, c’est la première révélation de votre ouvrage : le phénomène semble avoir été moins étendu que ce qu’on croyait jusque-là. Après la guerre, le chiffre de 3 millions de lettres de dénonciation a circulé. Notamment dans l’ouvrage La Délation sous l’Occupation que vous avez cité. Vous affirmez qu’il y en a eu beaucoup moins. Comment pouvez-vous être si affirmatif ?

Il est clair que le contexte d’occupation, de pénurie, de règlements de comptes politiques instauré par la défaite a suscité une vague de dénonciations. Mais les autorités, surtout autorités occupantes, ont eu tendance à amplifier le phénomène, par exemple en assimilant à de la délation toute plainte ou supplique qu’elles recevaient…

Des historiens se sont laissé prendre au piège de cette idée reçue. Je citerais l’exemple fameux de Marc Ferro, auteur de la première grande biographie de Pétain, parue en 1987. Ayant jeté un coup d’œil au vaste courrier reçu par le maréchal, conservé aux Archives nationales, il écrit ceci : « Ce sont les lettres de délation qui constituent la majorité des missives adressées » ! Pour Ferro, grand historien, mais aussi témoin de l’époque, résistant et maquisard, c’était juste une évidence que ces lettres gribouillées sur du vulgaire papier étaient des délations. En vérité, nous dit Bénédicte Vergez-Chaignon, qui a travaillé de près sur Pétain et son entourage, la majorité de ces missives émanent de quémandeurs en tout genre et contiennent « assez peu de dénonciations »…

Les extrapolations de Ferro ou celles, surtout, d’Halimi sont aussi à replacer dans leur contexte. Au début des années 1980, les manuels scolaires occultaient encore le rôle de la police française dans la rafle du Vél d’Hiv. L’historien de Vichy devait briser des tabous. D’où certains excès. Mais, surtout, les historiens manquaient d’instruments fiables pour mesurer le phénomène.

À combien estimez-vous finalement le nombre de lettres de dénonciation transmises aux autorités françaises et/ou allemandes ?

Tous types de délation et sur l’ensemble du territoire : des centaines de milliers de dénonciations, orales comme écrites. C’est déjà énorme. Plus spécifiquement, quelques dizaines de milliers visant des juifs et/ou à caractère antisémite au total. Pour Paris, j’estime à plusieurs milliers de lettres de délation contre les juifs : environ 3 000 reçues par le Commissariat général aux questions juives entre 1941 et 1944 ; davantage par la préfecture de police de Paris et la Gestapo (qui, de novembre 1942 à août 1944, a transmis à la préfecture pour enquête environ 2 500 noms de personnes et familles dénoncées). On est loin des millions d’Halimi. Mais quand on sait que 150 000 personnes ont été recensées comme juives à Paris et dans sa banlieue en 1940, quand on réalise qu’une délation, une seule, pouvait mettre un terme à un sauvetage (lequel nécessitait, lui, quantité d’aides), on mesure l’ampleur de la délation contre les juifs et ses effets concrets. J’estime, par exemple, que sur les 15 000 juifs encore déportés en 1944, plusieurs milliers, sans doute un tiers, l’ont été à la suite de dénonciations. À mes yeux, c’est énorme.

Le corpus que vous étudiez plus précisément avoisine les 1 118 lettres. Ces documents sont tirés du registre dont vous parliez, qui rassemble la correspondance reçue par le cabinet du Commissariat général aux questions juives. Son étude vous permet d’établir une typologie des « corbeaux » qui écrivent à cette administration très spéciale. Quels sont les principaux types de délateurs ?

En gros, j’en vois deux. D’abord, le délateur « opportuniste », qui veut nuire à un juif, a un compte personnel à régler, un intérêt personnel à assouvir, et qui s’adresse au CGQJ comme il écrit au poste de police de son quartier ou à la Gestapo ; généralement il reste anonyme, ne maîtrise pas très bien les rouages de la persécution, mais sait qu’en écrivant au CGQJ, il peut faire mal. Ensuite, le délateur « initié », qui fréquente les milieux antisémites, admire Xavier Vallat ou Darquier de Pellepoix (les deux principaux commissaires généraux aux questions juives) ; il écrit sur le ton de la connivence et signe la plupart du temps sa missive. C’est le délateur qui s’assume.

Vous analysez les motifs avancés dans les lettres qui fluctuent selon l’année de la guerre. Comment expliquez-vous cette évolution ?

C’est très simple : dans le registre du courrier du Commissariat général aux questions juives, il y a deux fois plus de dénonciations enregistrées entre l’été 1942 et l’été 1943 qu’entre l’été 1943 et l’été 1944. Il est clair que l’évolution de la guerre incite moins les délateurs à se manifester. En revanche, la délation est plus meurtrière durant les derniers mois. En 1941 ou 1942, l’essentiel des délations porte sur des affaires économiques ou des emplois interdits exercés par des juifs. Le plus souvent, elles sont peu exploitables pour l’administration antijuive. En 1943-1944, les délateurs signalent de plus en plus de juifs qui se cachent, en infraction avec le port de l’étoile jaune, etc. Là, à Paris, les effets de la délation sont immédiats et terribles : l’arrestation, l’internement à Drancy puis la déportation à Auschwitz…

Les archives judiciaires que vous avez consultées et qui traitent des procès pour faits de collaboration vous conduisent à affirmer que les délateurs se trouvent prioritairement dans la sphère professionnelle des juifs dénoncés, loin devant les voisins, les proches ou encore les concierges. Ces conclusions vous ont-elles surpris ?

Oui et non. En effet, c’est le cas pour la moitié des dossiers (48 sur 97) que j’ai consultés et pour lesquels la relation préalable dénoncé-dénonciateur est suffisamment informée. Sans doute est-il est plus facile de dénoncer à la justice un collègue qu’on soupçonne de délation plutôt que quelqu’un de sa famille. Donc on peut supposer que des affaires de délation ont pu se régler dans le cadre familial privé ou être occultées… Mais l’élément remarquable est bien – et c’est logique – celui de la proximité. En outre, ce que j’en retire surtout c’est que, dans la majorité des cas, le motif idéologique (la pure haine des juifs ou toute forme de légalisme antisémite) n’est pas le plus important.

La lettre anonyme, très clairement, est l’arme des faibles.

De nombreuses lettres sont signées. Avez-vous été étonné par le sentiment d’impunité de leurs auteurs ?

Plus le délateur est sûr de lui, installé socialement, engagé politiquement, plus il aura tendance à signer. Plus il est « faible » socialement, plus il sera anonyme. La lettre anonyme, très clairement, est l’arme des faibles. Il est remarquable également qu’il y ait plus de lettres signées en 1941-1942 qu’en 1943-1944 : quand le vent tourne, il faut vraiment être un « ultra » de la collaboration ou être convaincu de la justesse de sa cause – par exemple cette femme dont je parle dans mon chapitre « Les voisins » qui dénonce en 1943 deux juives de son immeuble sous prétexte qu’elles occupent un appartement qui pourrait héberger des « Français sinistrés » – pour signer. Au total, 70 % des délations adressées au Commissariat général aux questions juives entre 1941 et 1944 sont anonymes.

À la Libération, les dénonciateurs jugés argueront qu’ils l’ont fait par souci de légalisme sans savoir ce qui attendait les juifs dans les camps où ils ont été déportés. Cette ligne de défense vous semble-t-elle recevable ?

Elle est logique, les intéressés cherchant bien sûr à se dédouaner et à se présenter devant la justice comme des honnêtes citoyens. En fait, ce qui m’a frappé, c’est que le plus souvent – surtout en 1943-1944, alors que les conséquences criminelles de la politique antijuive ne peuvent plus faire de doute – il y a chez le délateur une volonté de mise à mort indéniable : on dénonce pour se débarrasser définitivement du juif, de la juive en question.

Une circulaire de 1946 a conduit plusieurs administrations à détruire des documents portant sur cette période. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? A-t-on une idée du volume d’archives qui ont ainsi été détruites ?

En décembre 1946, le ministre de l’Intérieur a en effet diffusé une circulaire invitant son administration, plus particulièrement les préfectures et les commissariats de police, à détruire toute archive établissant une discrimination vis-à-vis des juifs. Il s’est rapidement ravisé avec une deuxième circulaire excluant de la destruction les archives permettant d’établir des droits pour les déportés, internés, et leurs familles. Mais le résultat a été une destruction massive des archives de la persécution. Par exemple, la quasi-totalité des archives du « service juif » de la préfecture de police de Paris a été détruite, soit des centaines de milliers de dossiers. Pour vous donner un exemple précis, je n’ai retrouvé qu’une seule des quelque 55 listes de juifs dénoncés transmises (chaque semaine puis tous les quinze jours) par la Gestapo à la préfecture de novembre 1942 à août 1944. Une seule liste sur 55 ! Le hasard d’une enquête judiciaire enclenchée en 1945 a permis la conservation de cette pièce… Je la publie dans mon livre ainsi que d’autres documents rares que j’ai pu retrouver. Heureusement, à l’inverse, les archives du Commissariat général aux questions juives ont largement été conservées – quelques milliers de cartons.

(1) « Dénoncer les juifs sous l’Occupation », de Laurent Joly, CNRS éditions, 2017, 22 euros

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