Kippour : sens de la Fête d’après le Livre de Jonas- vidéo

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Le thème du livre de Jonas est unique, tout entier consacré à la valeur du repentir. C’est la raison pour laquelle il a été inscrit dans la liturgie de Yom Kippour, dans l’office de Minha.

Si les sources midrachiques se montrent relativement prolixes sur les origines du prophète Jonas, on ne dispose dans le texte biblique que de peu de renseignements sur sa biographie.

Tout ce qu’il nous révèle, c’est qu’il a vécu sous le règne de Jéroboam II (1). C’est lui, apprenons nous, qui a fait part à Jéhu de la promesse divine (2) de maintenir sur le trône d’Israël quatre générations de sa descendance (3), annonce qui nous permet de conjecturer qu’il était issu d’une des tribus du nord.

La place occupée par son livre dans le canon biblique est par conséquent totalement anachronique, et elle se justifie, comme nous l’avons vu, par sa juxtaposition à celui de Michée qui lui fait suite, soit parce qu’il contient le récit du sauvetage de Ninive alors que Michée en a prophétisé la destruction (5, 4 et 5), soit parce qu’ils révèlent l’un et l’autre l’efficacité de la techouva (repentir).

Ce livre offre des particularités remarquables. D’abord, contrairement aux autres textes prophétiques, il se présente sous la forme d’un récit, et d’une relation cohérente relatant sous une forme imagée une aventure avec ses hauts et ses bas.

D’autre part, le thème du livre est lui aussi unique, tout entier consacré à la valeur du repentir. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a été inscrit dans la liturgie de Yom Kippour dont il constitue l’une des haftaroth.

D.ieu s’adresse à Jonas et l’invite à se rendre à Ninive, la grande ville (on dirait aujourd’hui: la mégapole, la superpuissance) afin d’inciter ses habitants à se repentir de leurs péchés.

Jonas commence cependant par se détourner de l’ordre divin et il embarque sur un navire en partance (sur le seul navire en partance, soulignent les commentateurs) du port de Yafo. Il s’agit pour lui de s’enfuir n’importe où, plutôt que d’obéir à la mission qui lui a été confiée.

Remarquons ici que Jonas n’est pas le seul à avoir tenté de se soustraire à son élection comme prophète.

Moïse a cherché à y échapper au motif qu’il était “lourd de bouche et lourd de langue” (4), Isaïe parce qu’il était “un homme aux lèvres impures, demeurant au milieu d’un peuple aux lèvres impures…” (5), et Jérémie en invoquant sa trop grande jeunesse (6). Jonas, quant à lui, ne dit mot : il s’enfuit sans demander son reste, et le texte reste muet quant à sa motivation. C’est le Midrach qui nous apprendra qu’il craignait que le repentir de Ninive n’incite D.ieu à retourner Sa colère contre Israël.

Mais D.ieu, aussitôt que le bateau a levé l’ancre, provoque une très grande tempête, si violente que le navire manque de sombrer corps et biens. Les matelots se mettent à prier, chacun vers sa divinité, mais en pure perte.

La houle se fait à chaque minute plus virulente. Pendant ce temps, Jonas était descendu à fond de cale et, totalement inconscient des risques courus, était tombé dans un profond sommeil. Le capitaine l’apostropha en ces termes : “Comment peux tu dormir si intensément ? Debout ! Invoque ton Dieu ! Peut être aura t Il souci de nous et nous ne périrons pas !”

Les matelots, finalement, décident de procéder à un tirage au sort afin de désigner celui par la faute duquel est survenue la calamité. Et le sort indiquera Jonas.

L’équipage se met alors à interroger leur passager, lequel affirme son identité comme “Hébreu” (‘ivri) et leur propose de lui même qu’on le précipite dans l’eau afin de calmer les flots impétueux.

On le jeta effectivement à la mer, laquelle retrouva aussitôt sa tranquillité.

D.ieu suscita alors un grand poisson, souvent improprement appelé “baleine”, qui avala Jonas, lequel resta dans ses entrailles trois jours et trois nuits.


Le prophète se mit alors à prier, et Dieu le fit recracher par le poisson sur la terre ferme.

D.ieu, une nouvelle fois, donna l’ordre à Jonas de partir à Ninive et de réprimander sa population pour sa conduite. Jonas, cette fois, ne se déroba pas et il lança aux habitants de Ninive une proclamation: “Encore quarante jours, et Ninive sera détruite !”

Les habitants de Ninive eurent foi en D.ieu et ils se repentirent. Le roi lui même ordonna un jeûne collectif afin d’inciter ses sujets à se détourner de leurs mauvaises actions.

“Et D.ieu, précise le texte, Se ravisa concernant le mal qu’Il avait dit qu’Il leur ferait, et Il ne le fit pas.”

Deux parties distinctes et symétriques

On peut donc constater que le livre se divise en deux parties distinctes. La première (1, 1 à 2, 11) traite d’une première mission confiée au prophète, qui ne sera pas exécutée. La deuxième (3, 1 à 4, 11) s’applique à une seconde mission, laquelle sera réalisée avec succès.

Il existe entre ces deux parties une symétrie remarquable. Elles commencent l’une et l’autre par un ordre donné par D.ieu à Jonas, et s’achèvent sur une manifestation de Sa miséricorde.

Dans la première partie, cette mansuétude s’exerce au profit du prophète lui même, que D.ieu sauve des entrailles du poisson, et dans la seconde au profit des habitants de Ninive en phase de repentir.

Et il n’est pas jusqu’au plan intérieur de chacune de ces deux parties qui n’obéisse à cette symétrie: D.ieu envoie Jonas à Ninive (1, 1 et 2 ; 3, 1 et 2).

Jonas prend la fuite vers Tarchich (1, 3 et 4), en apposition à : il part à Ninive (3, 3 et 4).

La ferveur religieuse des marins (1, 5 à 8), en apposition à : l’incitation au repentir donnée par le roi de Ninive (3, 6 à 9).

Proclamation par le prophète de sa foi en D.ieu (1, 9), en apposition à : proclamation par les habitants de Ninive de leur foi en D.ieu (3, 5).

L’équipage du bateau reconnaît l’existence de D.ieu (1, 10), en apposition à : le repentir des habitants de Ninive (3, 10).
Invocation de D.ieu par les marins (1, 14), en apposition à : invocation de D.ieu par Jonas (3, 2 à 4).

Jonas, avalé par le poisson, est sauvé de la tempête (2, 1), en apposition à: D.ieu sauve les habitants de Ninive (3, 10).

Le miracle du poisson (2, 1 à 11), en apposition à : le miracle du qiqayone (4, 7 à 10).
D.ieu sauve Jonas (2, 11), en apposition à : D.ieu sauve Ninive (4, 11).

Jonas et Ninive

La lecture du livre de Jonas appelle de nombreuses remarques :

Au début du premier chapitre, D.ieu veut envoyer Jonas prophétiser à Ninive. Pourquoi Ninive ?

Le nom de cette ville apparaît déjà dans la Torah, qui nous indique, au chapitre 10, verset 11 de la Genèse, qu’elle a été construite par Achour, fondateur de l’Assyrie.

C’est la première fois, en fait, que le nom d’une cité apparaît dans les Écritures, et celle ci n’est reliée en rien à l’histoire juive.

A l’époque de la royauté, Ninive est devenue la capitale de la grande puissance de l’époque, l’Assyrie, et son nom résonnera comme une menace redoutable sur les deux royaumes juifs.

Ce sont d’ailleurs les Assyriens qui détruiront celui du Nord, en 135 avant la destruction du 1er temple, et disperser à travers le monde les dix tribus qui le peuplaient. Ce sont eux qui vont donner naissance au mythe de ce que l’on a appelé, et que l’on continue d’appeler, “les Dix tribus perdues”.

On peut donc dire que l’insoumission de Jonas constitue chez ce prophète un moyen d’affirmer son refus de s’associer, par son verbe et par son influence, à ce qui pourrait renforcer la puissance de l’ennemi qui menace de toutes parts.

Prier pour Ninive, cela revient à agir contre les intérêts de sa propre patrie. Voilà pourquoi Jonas commence par se dérober.

Il refuse d’obéir à D.ieu et il entreprend un voyage en mer qui devrait le mener très loin, à Tarchich, région que les textes ne définissent pas, mais que certains commentateurs situent au delà de ce qui constitue aujourd’hui le détroit de Gibraltar.

On est frappé, d’autre part, par le comportement du capitaine et des matelots du navire sur lequel il a embarqué, un comportement particulièrement bienveillant envers leur passager. Leur navire est ballotté par la tempête, et ils voient venir le moment où ils feront naufrage.

Ils se mettent à prier, chacun, précise le texte, en direction de sa propre divinité, et ils ne paraissent nullement scandalisés lorsque le capitaine, après avoir fouillé le bateau, découvre Jonas profondément endormi et le fait monter sur le pont.

On se serait attendu à ce qu’ils l’invectivent, en lui reprochant de n’avoir pas mêlé ses prières aux leurs. Pas du tout ! Ils décident simplement de recourir à un tirage au sort, afin de désigner par ce procédé celui par la faute duquel cette menace les atteint.

Et même après que le sort eut montré Jonas, ils ne se sont pas jetés sur lui pour lui faire un mauvais parti. Ils se sont mis à l’interroger, et c’est seulement lorsque Jonas lui même s’est reconnu responsable de la tempête et qu’il leur a demandé de le jeter à la mer, qu’ils se sont exécutés, mettant ainsi fin au déchaînement des flots.

Le Midrach n’est pas avare de détails (voir plus loin) sur ce que sont devenus ces matelots après qu’ils ont assisté à tel miracle.

Comme nous l’avons vu, D.ieu a sauvé Jonas du poisson, puis Il sauvera les habitants de Ninive. Le livre ne nous en dit pas plus sur ce qu’il est advenu à cette population.

Ce sont les textes talmudiques et midrachiques qui comblent cette lacune, non sans qu’apparaisse un désaccord entre les Maîtres sur la sincérité de sa techouva.

Pas d’incertitude, en revanche, sur les vertus de Jonas: c’était un juste parfait, entré vivant au Gan ‘Eden (voir plus loin).

Pour quelle raison, peut on se demander, cette prophétie a t elle été inscrite parmi nos livres saints alors qu’elle est entièrement consacrée à Ninive et donc à des idolâtres ? Il n’y est fait aucune mention du peuple juif, contrairement aux autres parties de la Bible.

Cette prophétie est destinée, en réalité, à servir de leçon à Israël en lui citant comme exemple un peuple étranger qui s’est repenti dès le premier avertissement d’un prophète, alors que le peuple juif, malgré les admonestations incessantes et répétées, refuse de renoncer à sa mauvaise conduite.

Citons encore le grand prodige que D.ieu a accordé au prophète en le faisant survivre à trois jours et trois nuits passés dans les entrailles du poisson puis en le faisant rejeter par celui ci.

Cela nous apprend également que le Saint béni soit Il a pitié des repentants d’où qu’ils viennent, et à plus forte raison s’ils sont nombreux (Note 7).

On a également écrit du livre de Jonas qu’il est la preuve que D.ieu a à Sa disposition beaucoup de serviteurs : le vent, le sort, le poisson, le qiqayone… (8).

L’INTERPRETATION DU GAON DE VILNA

Le Gaon de Vilna propose sur le livre de Jonas une interprétation allégorique.

L’idée générale du livre est la suivante : l’âme humaine est envoyée sur terre pour améliorer l’état du monde. Cependant, loin de l’améliorer, elle le pervertit davantage.

Aussi doit elle en passer par un processus de réincarnation (guilgoul) afin d’accomplir la tâche qui lui est dévolue, mais cette fois dans la douleur.

Jonas, Yona, c’est l’âme humaine (yonathi tamathi,“ma colombe, mon amie parfaite” (Note 9), que D.ieu (Amitaï, de émeth : “vérité”) envoie dans le monde ici bas, représenté par Ninive (èl newei qodchékha, Chemoth 15, 13 : “vers la demeure de ta sainteté”).

Mais le cœur (ici le capitaine du navire) et les organes qui composent le corps (ici les matelots) ont besoin de l’âme pour assurer leur survie, et celle ci, que son état de torpeur laisse insensible, ne répond pas à leurs sollicitations.

Le tirage au sort (1, 7) symbolise la question que se posent les organes du corps : A qui et auquel d’entre nous faut il attribuer la “faille” génératrice de nos malheurs ? Est ce la faute de la langue, du cerveau, d’un autre organe du corps ?

Le poisson symbolise la tombe, ainsi que l’ange préposé à ceux qui sont morts. Les trois jours et les trois nuits que Jonas passe dans le ventre du poisson (2, 1) représentent les trois premiers jours après la mort pendant lesquels l’âme se morfond du corps qu’elle a quitté et attend de pouvoir le rejoindre.

Au terme de ces trois jours est annoncée à nouveau à Jonas la mission de partir à Ninive (3, 1 et s.).

Il s’agit là du renvoi de l’âme sur terre au moyen de sa réincarnation dans un corps nouveau, réincarnation dont le but est de lui permettre de réparer les erreurs et les péchés qu’elle a commis dans sa première existence.

Quant au qiqayone, il figure les richesses matérielles que l’homme reçoit dans ce monde ci, émanations du Gan ‘Eden.

S’il est vrai qu’une prophétie annonciatrice de malheur ne se réalise pas nécessairement, le repentir de celui ou de ceux à qui elle est adressée pouvant la révoquer, encore convient il d’apporter quelque nuance à cette affirmation.

Le Ram‘hal (Note 10) fait observer qu’il est exact, en ce qui concerne l’annonce par Jonas de la destruction de Ninive, que la catastrophe prédite ne s’est pas réalisée.

Les habitants de la métropole, grâce à leur techouva, ont fait révoquer l’édit divin. Cependant, il serait inexact de prétendre que la prophétie de Jonas s’en est trouvée abrogée. Ce que D.ieu l’avait chargé d’annoncer, c’est que, quarante jours plus tard, Ninive serait néhpékheth (3, 4).

Ce mot peut certes signifier la destruction. Mais il peut tout autant exprimer l’idée de “renversement”, voire de “révolution”. Le pardon que D.ieu a octroyé à ses habitants leur a épargné la destruction de leur ville, mais il a entraîné un “renversement”, spirituel celui là, qui n’a rien ôté à la pertinence de la prophétie de Jonas.

JACQUES KOHN

1 II Rois14, 25.
2 II Rois 10, 30.
3 Rachi sous II Rois 14, 25.
4 Exode 4, 10.
5 Isaïe 6, 5.
6 Jérémie 1, 6.
7 Radaq sous Jonas 1, 1.
8 Da‘ath Miqra p. 7.
9 Cantique des cantiques 5, 2 ; 6, 9.
10 Dérekh Hachem 3, 4.

Un extrait de “Va, prophétise à Mon peuple !”, Histoire biblique et midrachique des prophètes d’Israël, par Jacques Kohn

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