Hanouccah 1940 : les lumières ont sauvé des milliers de vies©

0
17

L’histoire commence en décembre 1939. Inspiré par la fête de Hanouccah, la fête juive des lumières, Solly Ganor, âgé de 11 ans à l’époque, avait envie de se comporter de façon très adulte. L’enfant, originaire de Kaunas, en Lituanie, avait donc pris la décision de faire don de son cadeau de Hanouca, à une association caritative féminine. Ses membres recueillaient des dons pour acheter de la nourriture aux réfugiés juifs polonais, qui avaient fui la Lituanie, au début de la Seconde Guerre mondiale, et pour leur obtenir des visas.

Le don impulsif de Ganor, qui n’était que de 10 litas, ne pesait sans doute pas lourd dans les finances de l’association, mais cette modeste somme d’argent était significative pour le jeune enfant. En effet, sa générosité allait le priver de cinéma. Solly n’avait plus les moyens d’aller voir le nouveau Laurel et Hardy, sorti pour les Fêtes.

Un don qui en appelle un autre

Le garçon, implora donc ses parents, de lui octroyer à nouveau la somme nécessaire pour aller voir le film. Sa mère eût volontiers cédé, mais il importait à son père que son fils apprenne à assumer les conséquences de ses actes. La seule chance de voir le film qui restait à l’enfant, c’était sa tante, auprès de laquelle il s’empressa d’aller plaider sa cause.

Celle-ci était propriétaire d’une confiserie, qui vendait des chocolats gourmets dans la ville. Lorsque Solly pénétra dans la boutique, sa tante était justement occupée avec un client qui achetait des friandises pour sa famille. Élégant et vêtu d’un costume sombre, ce  monsieur bien nanti, qui achetait des chocolats pour ses proches, n’avait rien d’extraordinaire. Jusqu’à ce qu’il se tourne vers Ganor pour le saluer.

« C’était la première fois que je voyais un Japonais », se rappellerait Ganor des décennies après la guerre, dans une interview avec le Public Broadcasting Service.  » Et il avait un air étrange pour moi. Je n’avais jamais vu quelqu’un avec les yeux bridés.  » Pourtant, le petit garçon juif, se sentit fort à l’aise en la présence de ce personnage exotique dont il émanait quelque chose de profondément chaleureux.

Résultat de recherche d'images pour "hanouccah 1940 sugihara"

Chuine « Sempo » Sugihara sourit à l’enfant et la tante de Ganor les présenta. – Son Excellence, dit sa tante Anushka. « Le vice-consul de l’Empire du Japon en Lituanie. »

Ganour ne se laissa pas impressionner par cette rencontre inopinée avec un haut fonctionnaire, et alla droit au but. Il lui fallit absolument aller voir le film de Laurel et Hardy, mais il avait donné son cadeau de Hanukka à une association de bienfaisance et n’avait plus un sou.

La tante acquiesça immédiatement à sa requête, mais Sugihara fut plus rapide et tendit la somme requise au jeune garçon. Mais Ganor n’était pas sûr de pouvoir accepter de l’argent de la part d’un étranger. – « Eh bien, je serai ton oncle pendant les vacances », suggéra Sugihara. Difficile de résister. Ganor appréciait vraiment le sens de la diplomatie de ce diplomate. Il accepta donc l’argent, mais à une condition. « Tu sais, si tu es mon oncle, pourquoi ne viens-tu pas à notre allumage de Hanoucca samedi? »

Résultat de recherche d'images pour "hanouccah 1940 sugihara"

Lumières pour tous dans la nuit noire

Ce week-end là, toute la famille, soit une trentaine de tantes, d’oncles, de cousins et d’autres parents, ainsi que deux réfugiés juifs de Pologne, se trouvaient réunis à la résidence de Ganor à Kaunas, pour l’allumage rituel de Hanukka. Candélabres, crêpes de pommes de terre et un couple de japonais, sur son trente et un, étaient au rendez-vous. Chuine et Yukiko Sugihara ont apprécié les festivités, allumé des bougies, goûté aux délicieux desserts que la famille avait préparés et appris un certain nombre de choses sur cette religion obscure et quelque peu nouvelle, qu’ils découvraient. Sugihara, confia même à ses hôtes, qu’il s’était converti au christianisme orthodoxe oriental, et leur parla des sectes au Japon, qui croyaient avoir un lien avec les 10 Tribues perdues.

Mais malgré les festivités, il était impossible aux convives, d’oublier que la guerre couvait aux  portes de la Lituanie. Au cours de  l’invasion nazie de la Pologne, les Allemands avaient tué la femme d’Abe Rosenblat et deux de ses enfants. Suite à ces évènements tragiques, auxquels lui et sa fille Lea avaient survécu, ils avaient trouvé refuge chez les Ganor, en Lituanie. Rosenblat profita de cette rencontre pour déverser son cœur et exprimer ses craintes au consul japonais.

Les Juifs dans l’œil du cyclone

Les nazis ne sont pas seulement intéressés par la conquête de territoires, confia-t-il au diplomate, en Pologne ils tuent les Juifs, les enlèvent et les traînent dans les rues, et ils les  exterminent tous, sans relâche. Si seulement Sugihara pouvait les aider à sortir d’Europe, même au moyen d’un visa pour le Japon. Sugihara écouta attentivement les plaintes du réfugié. Mais si à première vue l’idée semblait bonne, elle était difficile à concrétiser dans la mesure où le Japon était allié avec les nazis, et les Japonais obéissaient à des règles strictes qui décidaient de qui pouvait entrer dans le Pays du Soleil Levant, ou pas.

Sugihara était arrivé en Lituanie, six mois avant le début de la Seconde Guerre mondiale, pour ouvrir un consulat unifié à Kaunas, devenue capitale provisoire du pays depuis 1920, après que la Pologne eût occupé Vilnius.

http://www.terredisrael.com/Doc-Blog6/enfants-wagon.gif

Dans le cadre du pacte Molotov-Ribbentrop, un traité de non-agression conclus entre les nazis et l’Union soviétique, l’Europe était divisée en deux sphères d’influence, l’une allemande et l’autre soviétique. Les deux superpuissances avaient décidé que la Lituanie serait placée sous sphère d’influence allemande. Après que les Allemands eurent envahi la Pologne, en s’emparant des zones qui faisaient partie de la sphère d’influence devant revenir aux soviétiques. En contrepartie, le régime nazi avait alors proposé de remettre la Lituanie dans la sphère d’influence des communistes, afin de les dédommager. En août 1940, les Soviétiques acceptèrent l’offre allemande et envahirent la Lituanie.

L’occupation soviétique eût pour conséquence la nationalisation de toutes les banques, d’importants immeubles et de grandes entreprises privées, la fermeture de toutes les organisations politiques, culturelles et religieuses, et l’arrestation de plus de 12 000 personnes désignées «ennemies de l’État». Depuis lors, la Lituanie connaissait une paix relative. Pour le moment. Il était désormais clair pour les Juifs que l’Europe n’était plus un refuge pour aucun d’entre eux.

Le Japon, clé du salut

Les réfugiés commencèrent à raconter à leurs frères lituaniens tout ce que les nazis avaient fait et très probablement, étaient encore en train de faire. Si les Allemands décidaient d’envahir à nouveau l’empire soviétique, – ce qu’ils feraient d’ailleurs au cours de l’opération Barbarossa en juin 1941 – , la seule possibilité d’échapper aux nazis était désormais la fuite vers l’est, en Union soviétique, en obtenant un quelconque visa d’immigration. Après sa rencontre fatidique avec Solly Ganor, Sugihara lui aussi, avait réalisé que tout Juif qui serait abandonné en Europe était condamné à l’extermination.

Dans le cadre de l’annexion de la Lituanie par les soviétiques, Sugihara, comme tous les autres diplomates étrangers, avait reçu l’ordre de quitter le territoire fin Août 1940. Alors qu’il commençait à emballer ses affaires personnelles au consulat, on lui annonça qu’une délégation juive l’attendait dehors.

http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/Holocaust/sugihara2.gif

«Il y avait des enfants, des femmes et des jeunes gens. Ils étaient tous accrochés à la clôture. Les jeunes hommes tentaient de l’enjamber, mais le service de sécurité du consulat les en empêchait », se souvient sa femme, Yukiko Sugihara, dans une interview télévisée. Ils lui racontèrent qu’un homme d’affaires néerlandais qui travaillait pour Phillips – Jan Zwartendijk – était devenu le consul néerlandais en poste à Kaunas, avait commencé à attribuer des laisser passer, précisant qu’aucun visa n’était nécessaire pour entrer dans les colonies hollandaises des Caraïbes.

Les Soviétiques avaient accepté de laisser les réfugiés sortir avec un permis néerlandais, à la condition qu’ils disposent aussi d’un visa de transit japonais, dans la mesure où un port japonais serait leur destination première, à partir duquel ils pourraient s’embarquer vers l’est jusqu’aux Antilles hollandaises.

Une décision héroïque

Le consul japonais doutait de pouvoir surseoir à leur demande. Pour autant, il n’hésita pas à agir, câblant immédiatement au ministère des Affaires étrangères de l’Empire du Levant, à Tokyo. Il n’obtint une réponse que neuf jours plus tard: rien n’avait changé dans la politique japonaise en matière de visas – seuls ceux qui avaient un visa en fin de validité et suffisamment d’argent pour payer leurs frais de voyage, seraient admissibles pour un visa de transit, des conditions qui faisaient défaut aux réfugiés juifs. «Pas d’exceptions,» concluait la missive. «Pour être parfaitement honnête, quand cette réponse négative m’est parvenue de Tokyo, elle m’a hanté toute la nuit », a écrit Sugihara dans ses mémoires. « Après une intense réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion, que l’action humanitaire et charitable, doivent primer sur tout. Je suis persuadé à ce jour que j’ai pris cette décision d’agir en toute connaissance de cause, après avoir pesé les conséquences que cela pourrait avoir sur ma vie professionnelle, sans crainte et le cœur en paix. »

Résultat de recherche d'images pour "hanouccah 1940 sugihara"

Craignant pour l’avenir de sa famille, Sugihara espérait un changement de politique, mais il n’en fut rien. Il était temps d’agir seul. Des années plus tard, Sugihara ne regrette rien. « Je vais peut-être devoir désobéir à mon gouvernement, mais si je ne le fais pas, je désobéirai à Dieu », avait-il conclu. Et c’est ainsi que pendant tout le reste du mois où il fut  en poste, et contre les directives émanent de son gouvernement, Sugihara rédigea entre 2 100 et 3 500 visas de transit Japonais, ce qui a permis de sauver jusqu’à 6 000 personnes, car des familles entières purent voyager avec un seul visa.

Des visas à tout de bras

« Puis, quand encore plus de réfugiés juifs sont arrivés à Vilnius, ils ont entendu parler du consulat japonais à Kaunas, et sont venus à moi par vagues. Je ne savais plus quoi faire. Je venais de recevoir l’ordre du gouvernement soviétique de sortir du pays, et devait définitivement régler toutes les affaires courante au consulat », a confié Sugihara lors d’une interview en 1977 avec le rédacteur en chef de Fuji TV à Moscou. « Il y avait des milliers de personnes pendues aux fenêtres de notre résidence … Au début, j’enregistrais les numéros de visas, mais passé la centaine c’était devenu trop fastidieux, alors j’ai arrêté. »

Image associée

Sugihara a délivré des visas pour les femmes et les enfants en priorité, afin qu’ils n’aient pas besoin d’attendre dans la foule. Il est resté à son bureau plus longtemps que les heures d’ouverture, puis a travaillé de son hôtel, après que les soviétiques aient fermé le consulat et jusqu’au dernier moment, il a même remis des visas à des réfugiés sur le quai, juste avant qu’ils ne montent dans le train, avant d’être finalement envoyé à l’ambassade japonaise à Berlin, afin d’y recevoir des instructions, concernant sa mutation.

Résultat de recherche d'images pour "hanouccah 1940 sugihara"Un Juste parmi les Nations

Le 4 septembre 1940 Sugihara a été muté de consulat en consulat et, après la guerre, il est finalement tombé dans l’oubli diplomatique, travaillant à des tâches subalternes et vivant sous un pseudonyme en Russie. Le gouvernement japonais n’a jamais admis que sa mise au placard était en fait due aux visas qu’il avait accordé aux Juifs. Ce n’est qu’en 1968 que l’attaché économique de l’ambassade d’Israël à Tokyo, Joshua Nishri, qui avait été l’heureux bénéficiaire d’un de ces visas sur le quai de la gare, a finalement retrouvé la trace de Sugihara, au Japon.

https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/236x/80/a6/7d/80a67dfffbc4ca5eed65dc995498baff.jpg

En 1985, après avoir rassemblé des centaines de témoignages, Yad Vashem – le mémorial Mondial de l’Holocauste,  a décerné à Sugihara le prix de ‘Juste parmi les nations’. Il était trop malade pour assister aux cérémonies, mais cette reconnaissance du peuple Juif, lui vint avant sa mort, l’année suivante.

De nombreuses raisons avaient poussé Sugihara à agir de cette façon, mais Solly Ganor – qui avait lui aussi bénéficié d’un visa, mais a été refoulé par les Soviétiques, n’oubliera jamais combien les lumières de Hanoucca et l’histoire des réfugiés qui vivaient dans la maison de Ganor avaient profondément touché Sugihara et sa femme.

http://media.gettyimages.com/photos/an-israeli-man-rides-his-bicycle-past-a-placard-following-an-for-a-picture-id538612660

Yukiko Sugihara a écrit dans ‘Visas for Life’, qu’elle était convaincue que la rencontre de son mari avec l’enfant, dans la confiserie, n’était pas dûe au hasard. . « La décision de délivrer les visas aux réfugiés juifs peut avoir été influencée par un garçon de 11 ans du nom de Solly Ganor » a-t-elle écrit. Ganor est lui aussi convaincu que la flamme, qui a nourri la détermination de Sugihara, est celle qui a jailli lors de cet allumage en famille chez les Ganor.

Cet allumage de Hanoucca a eu un impact émotionnel déterminant sur le couple et l’enfant. Et c’est très probablement de cette lumière, que Sugihara a puisé le courage d’être un Juste parmi les Nations.

Jerusalem Post French – adaptation Kathie Kriegel

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here