Gracia Nassi, la “Reine Esther” de la Renaissance© vidéos

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Comment, celle qui s’est appelée tour à tour Béatriz de Luna, Dona Mendès, Hannah “Gracia” Nassi et, tout simplement, la Segnora a-t-elle impressionné et influencé la communauté juive, l’empereur Charles Quint, les papes de la Renaissance?

Pour répondre à cette question il nous faut retracer les étapes de l’itinéraire extraordinaire de la Grande Dame.

 

1ère étape, le Portugal


Née au Portugal, en 1510 dans famille de conversos qui ont fui l’Espagne au début de l’Inquisition, elle porte le nom de Beatrice de Luna Miguez, la famille Nassi ayant du changer de nom. C’est une fille jolie, intelligente, attachée au judaïsme qu’elle pratique en cachette. Son frère est médecin du roi.

A 18 ans, elle épouse Francisco Mendez dont la famille a joué un grand rôle auprès des rois d’Aragon et de Castille. Francisco Mendez, de son vrai nom Semah Benveniste, est un grand homme d’affaires spécialisé dans le commerce des épices et des pierres précieuses.

Bientôt la maison Mendès devient la première maison commerciale d’Anvers et d’Europe, créant des succursales où ils installent des parents et des amis, tous conversos.

Dona Gracia ou la fleur splendide de l’Exil d’Israël – Rootsisrael.com

Francisco Mendès prête de l’argent au roi du Portugal, travaille avec les banques d’Allemagne. En 1536, à la mort de son mari, Donna Gracia décide de quitter le Portugal, devenu aussi inhospitalier que l’Espagne ; elle emmène Reyna, son unique enfant, ses deux neveux, Joseph et Samuel, et quelques membres de sa famille.

2ème étape, Anvers 

A cette époque, Anvers le plus grand port du nord de l’Europe, attire les conversos de la péninsule ibérique.
Gracia va à Anvers où se trouve son beau-frère Diego qui dirige une branche de la banque des Mendez-Nassi. Elle va entretenir des relations suivies avec la plupart des cours d’Europe : celle de Charles Quint et celle de la régente des Pays-Bas.

Rois et princes empruntent à cette banquière et utilisent sans scrupules le chantage de l’Inquisition. La famille Mendès est connue pour sa générosité, son sens de l’entraide.
Diego est en butte à la jalousie et l’hostilité des non-juifs. On le soupçonne d’être converso, il est inculpé, mis en prison, relâché après que Gracia ait versé de fortes sommes.
Diego meut en 1542 et Gracia se retrouve à la tête d’une des plus grandes fortunes d’Europe. Sa fille est convoitée par toutes les têtes couronnées d’Europe, mais Gracia refuse toutes les offres ; elle ne veut pas de mariage mixte !

Mais même là, l’Inquisition ne tarde pas à les rejoindre. Si bien que, eux qui ont fui leur pays pour recouvrer leur liberté perdue, se voient contraints de redoubler de précautions afin de paraître encore plus chrétiens qu’en Espagne même et au Portugal.

L’Empereur Charles V, soupçonnant que quelque chose se trame, décide de saisir la fortune de la noble dame. Mais celle-ci, le gagnant de vitesse, réussit à quitter Anvers en 1549 avec sa fille, sa sœur devenue veuve, et sa nièce. Elle emporte avec elle le plus clair de ses biens.

3ème étape, Venise 

Après un périple en Allemagne, un bref passage à Lyon, elle s’installe à Venise, en dehors du ghetto (puisqu’elle n’est pas juive officiellement) dans un hôtel particulier qui devient rapidement un centre d’accueil pour les réfugiés conversos.

Pour des raisons sordides, sa sœur la dénonce comme judaïsante. Elle est arrêtée, ses biens mis sous tutelle. Grâce à l’intervention de Moise Hamon, médecin du Sultan et ami de sa famille, le Sultan la fait libérer en 1549, et l’invite à s’installer dans l’Empire ottoman.

C’est alors que son neveu, Don Joseph Nassi qui, ayant trouvé refuge en Turquie, était devenu ministre de Soliman le Magnifique, et donc l’un des hommes les plus influents d’Europe intervient, usant de sa grande influence auprès du Sultan. Ce fut chose facile ; ce dernier n’attendait qu’un prétexte, la concurrence des marchands de Venise gênant sa politique.

Un émissaire spécial partit pour la République des Doges avec pour mission de présenter une requête pour la libération de la Dame et la restitution de sa fortune. Négociations et menaces de guerre alternent ; il faut deux ans avant que le Sultan n’obtienne satisfaction. Donna Gracia est enfin relâchée.

Béatrice réussit à s’échapper vers Ferrare, à l’ouest de Venise, où elle abandonne complètement son déguisement de convertie et embrasse ouvertement le judaïsme sous le nom juif de Doña Gracia Nassi. Elle soutient financièrement la traduction en ladino de la Bible de Ferrare et elle continue à aider les Juifs et les convertis. A la suite d’une épidémie de peste en 1551, on assiste à une vague d’antisémitisme telle que le duc de Ferrare décide d’expulser les juifs de son territoire.

4ème étape, Constantinople 

Gracia arrive à Constantinople en 1553 et est reçue comme un chef d’Etat. Elle organise le blocus de la ville d’Ancône, placée sous l’autorité du pape. En 1555, le Pape fait condamner à mort les conversos revenus au judaïsme. Leurs biens sont confisqués, beaucoup parmi eux sont mis en prison, torturés ; vingt-six meurent sur le bûcher.

Gracia demande au consul turc d’intervenir. Ce dernier obtempère et envoie un messager au Pape pour lui demander de libérer les prisonniers et de les dédommager des biens confisqués. Le Pape refuse. Poussé par Gracia, le Sultan décide de boycotter le port d’Ancône pendant une durée de huit mois.

Depuis que les juifs vivent en Diaspora, c’est la première fois qu’ils ont accompli un acte politique pour se défendre !

 5ème étape: Tibériade et Safed

Arrivée à la fin de sa vie, Dona Gracia qui a croisé tous les plus grands penseurs juifs (Rabbi Yossef Karo, David Reubeni, la famille Abrabanel, Moise Di Trani…) de son époque, s’attelle à réaliser un rêve vieux de plusieurs millénaires : elle reconstruit Safed et Tibériade et envoie cargaisons de moutons et plantations de mûriers afin de développer l’élevage des vers à soie en terre sainte. Elle veut faire acheminer les réfugiés marranes jusqu’en Palestine et y créer un foyer juif florissant !

Sur le plan personnel, Gracia accomplit le vœu de son mari : avec beaucoup de difficultés, elle fait transférer le corps de Francisco de Lisbonne à Jérusalem où il est inhumé dans la vallée de Josaphat. Sa fille épouse son propre cousin Don Joseph Nassi ce qui, de surcroît, évite la dispersion de la fortune familiale.

Soliman le Magnifique, lui donne le protectorat de Tibériade qui pourrait servir de refuge aux juifs fuyant l’inquisition. Elle finance la reconstruction de la ville ainsi que celle de Safed. Elle importe des milliers de moutons et d’arbres fruitiers afin de développer la région. L’entreprise connait un succès mitigé. Les juifs ottomans préférant rester dans les centres urbains plus développés de l’Empire, tels Constantinople, Izmir, Salonique ou Alep.

Pendant les douze années où elle s’occupe de la communauté juive de l’empire ottoman, elle participe au sauvetage des juifs d’Espagne et du Portugal, au rachat de juifs captifs, à la charité envers les démunis. Son argent ne sert pas seulement aux affaires, mais aussi à payer les faveurs des princes et à faire ouvrir le plus possible de portes aux persécutés.

Elle aide des centaines de conversos à s’établir dans leurs pays d’adoption, et fait tout ce qu’elle peut afin de les mettre en mesure de revenir à la pratique ouverte de leur foi.

Donna Gracia fait édifier des synagogues, fond une yéchiva et des bibliothèques, et soutient, par tous les moyens, érudits et étudiants de la Torah. Elle fonde à Salonique un beth midrach, une institution de formation continue pour les rabbins.

Gracia 1

Elle meurt certainement dans la région de Safed, vers 1569. Aujourd’hui encore pour les juifs de Turquie, la Señora (Senyora) reste vénérée et de nombreuses œuvres lui sont dédiées. Des tableaux, des médailles et, par-dessus tout, des communautés entières préservent le souvenir de cette bienfaitrice de génie.

“Quiconque entreprend de raconter les nobles actions et les rares vertus de Donna Gracia  » écrivait un érudit contemporain, Rabbi Isaac Abohab,  » devra écrire des volumes s’il veut lui rendre justice ” .

 

Au XVI ième siècle dans l’empire ottoman vivait alors un Juif, neveu de Gracia Nassi, aux multiples noms-Don Joseph Nassi fut le principal – qui, dans les contrées chrétiennes, aurait peut-être été brûlé et qui, sous la domination du Croissant, arriva à une haute position, fut élevé au rang de duc et eut de nombreux chrétiens sous ses ordres.

Grâce à ses nombreuses actions de secours, des milliers de Juifs ont bénéficié d’une situation plus sûre, que leurs coreligionnaires des autres États européens leur enviaient.

Ce Juif était Joseph Nassi ou Juan Miquès, Marrane transfuge du Portugal. Joseph Nassi s’était rendu à Constantinople, muni de lettres de recommandation d’hommes d’État français pour des dignitaires turcs.

Mais il n’avait pas tardé à se recommander lui-même par son extérieur sympathique, se finesse d’esprit, son intelligence et sa connaissance de la situation des pays européens.

Le sultan Soliman le prit en faveur. Comme il songeait à déclarer un jour ou l’autre la guerre. à l’Espagne, où les musulmans avaient eu tant à souffrir pour leur foi et où ils étaient encore maltraités sur la rive africaine, il s’adressait souvent à Joseph pour avoir des données certaines sur la situation politique et militaire de ce pays.

Adaptation par JG

Sources principales
Naomi Ragen Le fantôme de Doña Gracia Mendes, éditions yodeo 2009 ( traduction française)
Catherine Clément La Signora, éditions Camann Levi 1992

12 COMMENTS

  1. J’ai appris l’histoire de cette Dame, tout à fait par hasard, il y a qqs mois, en achetant le livre écrit par Carsten L. Wilke: ” Histoire des Juifs portugais”.
    Page 126: ” Un latiniste de Lisbonne, Duarte Pinel, fonda, sous son nom juif: Abraham Usque, une imprimerie en langue hébraÏque, espagnole et portugaise, qui fut active entre 1553 et 1557 grâce à l’appui de la richissime Gràcia NASSI.”
    Ed. Chandeigne.

  2. Merci Laurence !
    Merci Laurence pour vous etes donnée la peine de nous faire partager cette belle musique délicate et tellement ” raccord” avec le beau récit sur Dona gracia Naci.
    Dans ce mpnde de brutes, on est transporté vers la beauté, sans artifices, dce la vloix et de la chevelure, , tellement caractéristique dans notre communauté, au travers des générations et sans vouloir blesser quiconque, il est bien dommage que l’on pense parfois bien faire en acceptant de dissimuler ses cheveux par je ne sais quelle perrruque…
    Marc Guedj

  3. Quelle découverte passionnante que ce récit portant sur une Grande Dame du 16ème siècle ! Juive de surcroît avec tous les dangers de l’époque en tant que telle. Merci.

  4. haBIBI : vous semblez tellement frustré dans votre commentaire…Mais, je vous rassure parce que c’est tout à fait compréhensible…La raison ? Tout simplement parce que les musulmans n’ont aucun exemple similaire de femmes courageuses et aussi instruites à nous faire valoir…Pourquoi ? Commencez d’abord par respecter vos femmes au lieu de continuer de les prendre pour des êtres humains inférieurs !

  5. Les deu conversions !
    La conversion forcée ou pas n’a pas toujours la même signification. Des juifs se sont convertis pour échapper à l’inqjuisition espagnole et même portugaise. Pour survivre. D’autres et ils sont nombreux se sont convertis du catholicisme à l’islamisme par idéologie, sans jamais se sentir menacés. Pire, un certain nombre d’entreux sont venus grossir les rangs des terroristes islamistes, se faisant remarquer pour leur grande cruauté et la banalisation des massacres de masse..
    Marc Guedj

  6. La force des Conversos
    Je trouve passionnant et émouvant ce récit de la vie de Dona Gracia Nassi-Mendez, tellement bien illustré visuellement et en musique et pas seulement parce qu’il est sous la responsabilité d’un homonyme que je félicite chaleureusemet , ainsi que le site, avec ces plongées dans notre histoire, aux quatre coins du monde, après la gymnaste de 95 ans….
    Dona Gracia est tellement l’illustration du calvaire enduré par les Conversos et de l’histoie juive, en général, où trop souvent, nos ancêtres devaient fuir leur pays devant l’antisémitisme, le mensonge et les procès infâmes.
    Portugal, Anvers,Venise, la Turquie ,malgré ses appuis puissants et son sens des affaires, Dona Gracia a partagé, quand même, la vie d’errance des juifs. Mais comme d’autres, elle a terminé sa vie, avec bonheur, à Safed, en Palestine, commme on disait à l’époque, faisant le bien, autour d’elle et faisant la démonstration, si besoin était ,de sa sincère judéité et que les Conversos, que c e soit en Espagne ou au Portugal, n’étaient que les victimes de la haine des juifs qui, hélas, perdure toujours…
    Marc Guedj

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